"Rêver sous le IIIe Reich" de Charlotte Beradt

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rêver sous le IIIe Reich
Petite bibliothèque Payot, 2002, 240 pp, préface de Martine Leibovici, postface de Reynart Koselleck (historien), postface de François Gantheret (psychanalyste).

Première Publication 1966 sous le titre Das dritte Reich des Traum.

Publication en langue anglaise avec un essai de Bruno Bettelheim en 1968 sous le titre : The third Reich of Dreams. Quadrangle Books, Chicago.

Je remercie Michel Fennetaux de m'avoir propulsé dans ce travail d'avoir à vous présenter le livre de Charlotte Beradt "Rêver sous le III° Reich"

Cette tâche qu'il m'a presque imposée, mais que j'ai fini par accepter de bon cœur, m'a emmené plus loin que je ne le pensais…J'en dirai peut-être quelque chose plus tard.

Je vais d'emblée donner la parole à Charlotte Beradt. (rêve de poursuite, p 7, cité par M.Leibovici)

"Je me réveillai trempée de sueur, claquant des dents. Une fois de plus, comme tant d'autres innombrables nuits, on m'avait pourchassée en rêve d'un endroit à l'autre - on m'avait tiré dessus, torturée, scalpée. Mais cette nuit-là, à la différence de toutes les autres, la pensée m'est venue que parmi des milliers de personnes, je ne devais pas être la seule à avoir été condamnée de la sorte par la dictature. Les choses qui remplissaient mes rêves devaient aussi remplir les leurs - fuir par les champs à perdre haleine, se cacher en haut de tours hautes à en donner le vertige, se recroqueviller tout en bas derrière des tombes, les troupes de SA partout à mes trousses."

C'est un rêve de l'auteur. Il n'est pas daté, mais les recoupements indiquent comme date probable la fin de l'année 32 ou le tout début de l'année 33. C'est de ce rêve que lui vient l'idée de se lancer dans la collecte des rêves de ses semblables. Mais c'est son engagement politique qui lui donnera le courage et la force d'inscrire cette idée dans la réalité :

"Ce que j'ai fait, nous dit-elle, je l'ai fait en tant qu'opposante politique et non en tant que juive récemment désignée comme telle"… nous y reviendrons.

Charlotte Beradt place à la première page de son texte un rêve qu'il vous faut lire dans son entier : (p 47, "Le bras tendu")

Un chef d'entreprise se rêve dans son usine, inspectée par Goebbels (le chef de la propagande). Il lui faut une demi-heure pour parvenir enfin à lever le bras dans le salut hitlérien - salut que Goebbels refuse. Il se console en lorgnant le pied bot de Goebbels qui sen va.

Ce rêve va servir de pierre de touche à Charlotte Beradt. Aux hésitants, à ceux qui ne comprennent pas bien sa démarche de collecte de rêves en rapport avec l'installation du régime hitlérien, à ceux qui n'ont pas dans leur mémoire de rêve immédiatement disponible - elle raconte ce rêve du bras tendu, et cela suffit souvent à déclencher le récit d'un rêve.

Restons un peu avec ce rêve du bras tendu et avec son rêveur.

Il survient au troisième jour de la prise de pouvoir d'Hitler, c'est-à-dire le 2 février 1933.

Permettez-moi ici de vous remettre en mémoire la chronologie des premiers jours du "Reich millénaire" pour situer à grands traits le contexte historique du travail de Charlotte Beradt qui s'étend, lui, de 1933 à 1939.

29 0ct. 1929 : Mardi noir de Wall Street

Nov. 29 : Sigmund Freud dépose "Malaise dans la culture" chez son éditeur.

Sept 1930 : Entrée en masse des élus nazis au Reichstag

30 janvier 33 :Hitler nommé Chancelier par le chef de l'état.

27 Février : Incendie du Reichstag.

28 Février: suspension des garanties constitutionnelles, arrestation de 5000 opposants, surtout communistes

5 Mars : Législatives 44% des sièges aux nazis

22 mars : Ouvertures des premiers camps de concentration : Dachau et Oranienburg.

23 Mars : Hitler a les pleins pouvoirs (vote) Fin de la république. Début de la "mise au pas” "(Gleichschaltung)

1er° Avril: Boycott des commerçants, médecins, et avocats juifs.

(Donc, en cette année terrible, - 1933 - qui se trouve être aussi l'année de ma naissance, en deux mois et deux jours, du 30 janvier au I° avril, tout est en place : le pouvoir absolu, l'agression légale des juifs en particulier dans leur statut de citoyens et dans leurs biens. Sans oublier les violences corporelles des SA)

10 Mai 33 : Autodafé des livres de Freud et Marx (entre autres)

15 Sept 35 : Lois raciales de Nuremberg

28 0ct 38 : Emigration forcée des juifs d'origine polonaise

9 et10 Nov. 38 : Nuit de Cristal. Les Synagogues brûlent, les commerces juifs sont pillés, leurs vitrines réduites en miettes. Ils feront courir un juif aveugle sur tout ce verre brisé ( p 97). Plusieurs milliers de juifs sont assassinés. Les juifs sont condamnés à payer une énorme amende pour "Tapage nocturne"

Voilà donc la tragique toile de fond historique.

Revenons si vous le voulez bien à notre rêveur qui nous attend le bras levé au troisième jour de la prise de pouvoir d'Hitler.

C'est comme s'il avait déjà tout compris. Il se permet de rêver ce qu'il n'oserait sûrement pas dire, ce qu'il n'oserait peut-être même pas penser à l'état de veille. Il met en images avec un réel talent son humiliation publique devant ses employés qui sont aussi des compagnons de parti politique, des compagnons de lutte. Il met aussi en image son humiliation à ses propres yeux : sa seule vengeance mesquine est de fixer son regard sur la disgrâce corporelle de Goebbels, son pied bot. Ce qui est une manière de se moquer d'autrui que cet homme loyal n'apprécie probablement pas.

Et puis il reste néanmoins ityphallique, crucifié dans la posture qu'il exècre - celle de la soumission au pouvoir du tyran : le salut hitlérien, figé dans un douloureux priapisme qui comme dans la vie proclame son impuissance.

Le pouvoir totalitaire a fait intrusion dans son âme, et une partie de l'énergie de cet homme se trouve détournée à son détriment pour entamer sa propre psyché. Il met déjà en scène sa propre défaite - les miséreuses compensations qu'il pourra s'offrir ne feront que l'humilier davantage. La force contraignante qu'il ressent, et dont il pressent toute la puissance maléfique, est telle qu'il commence à s'autodétruire.

Imre Kertész propose une idée voisine : c'est l'entrain, la bonne volonté simplement humaine des victimes qui fait avancer la machine à les broyer, les détruire. C'est lui-même, Kertész, qui a fait les pas qui le conduisaient au SS chargé de trier les hommes entre la chambre à gaz et "encore un peu d'espoir".

Avant de continuer les récits de rêves, qui est Charlotte Béradt ?

Vous serez peut-être surpris comme moi de découvrir qu'elle n'a que 32 ans en 1933. Je l'imagine volontiers, usant du charme et du dynamisme de sa jeunesse, de son entregent de journaliste, pour collecter de-ci de là, un par un chacun des trois cent rêves qu'elle engrangera en six ans. Elle avait conscience des risques qu'elle courait et son rêve à elle que je vous ai transcrit en commençant - en témoigne.

Charlotte unit son sort à celui de Martin Beradt en 1933. Il a vingt ans de plus qu'elle. Elle l'épousera en 1938. Ils restent en Allemagne pour s'occuper de la vieille mère aveugle de Martin, et aussi à cause des convictions politiques de Charlotte, communiste militante, qui veut pouvoir porter témoignage à l'étranger contre le totalitarisme hitlérien.

Ils émigreront in extremis en 1939 pour l'Angleterre, puis passeront en Amérique en 1940. Elle devient alors coiffeuse à New-York dans le quartier juif. C'est ainsi qu'elle subviendra à leurs besoins. Le soir on balaie, et son salon de coiffure qui est aussi leur petit appartement devient un salon littéraire et politique, lieu de rencontre des émigrés venus d'Europe. Parmi beaucoup d'autres rencontres, notons celle de Hanna Arendt et de son mari. Charlotte deviendra leur amie.

Martin Beradt, qui a 58 ans lors de leur exil, ne s'en remettra pas vraiment. Il meurt en 1949 à l'age de 68 ans.

C'est seulement en 1966, 27 ans après avoir quitté l'Allemagne que Charlotte exhumera sa collection de rêves et la publiera.

Elle avait déguisé un peu les rêves qu'elle avait recueillis avant de les expédier par courrier à des amis à l'étranger. Elle put ainsi les récupérer lors de son exil.

Son travail est parfaitement original, elle l'a vérifié elle-même avant de se décider à le publier.

Pour moi, le livre de C.B. fait partie d'une trilogie avec "Etre sans destin" de Imre Kertész, et "LTI la langue du troisième Reich" de Victor Klemperer. Il est au travail de Klemperer ce que la Science des rêves est au Mot d'esprit de Freud.

Elle défendra pourtant son livre bec et ongles contre une interprétation freudienne des rêves qu'elle rapporte. Il me semble que c'est parce qu'elle a une représentation mécaniciste et castratrice de l'interprétation freudienne. Je trouve qu'elle est dans le fil de la pensée freudienne bien qu'elle s'en défende. En fait, elle a une visée exclusivement politique qu'elle veut protéger de toute égratignure.

Voici une série de quatre rêves et leur interprétation par l'auteur. Cela vous aidera à mieux comprendre le parti interprétatif que choisit Charlotte : (p101, "Je vais à la montagne avec Maman")

La rêveuse est une "métis" (sic) : un père chrétien décédé, une mère juive avec laquelle elle vit. Dans ses rêves, la charge de sa mère juive lui pèse de plus en plus, et elle en vient à rêver qu'elle porte avec grand'peine le cadavre de sa mère sur ses épaules.

Et Charlotte enchaîne : "Parler ici comme certains s'y essaieront sans doute, de haine latente refoulée de la fille envers sa mère, de son désir persistant de la voir mourir - qui n'a fait que de rechercher dans l'actualité les moyens de s'exprimer - serait tout à fait inapproprié en raison du clivage réel de l'existence - dans l'Etat totalitaire où la politique a contraint la rêveuse à vivre : Ce serait … confirmer l'absurdité de l'interprétation des rêves comme tendant à rabaisser l'être humain."…

Elle oublie que les rêves sont surdéterminés, qu'ils doivent être interprétés de plusieurs manières. (Et pourtant elle le dit sur le mode de la dénégation. Elle n'omet pas de citer ce qu'elle entend annuler.)

Je pense que Freud ne l'aurait pas désavouée, malgré qu'elle en ait.

Notons au passage que l'auteur ne manquera jamais de situer le rêveur en quelques mots, en nous indiquant d'un trait vif et précis, non seulement sa position sociale mais aussi ses convictions, ses engagements, son tempérament, ses attaches aux gens qui l'entourent et qu'il aime. Notons aussi qu'elle tient compte des commentaires du rêveur après son récit et de l'interprétation qu'il donne de son rêve. Elle a drôlement bien travaillé la petite Charlotte !

Avant de nous demander avec, François Gantheret, comment le corpus de rêves rassemblés par C. Beradt interroge la théorie psychanalytique, je voudrais dire quelques impressions ressenties à leur lecture.

Passée la joie de la découverte d'un texte précieux, passé le plaisir de découvrir Charlotte Beradt avec son ardeur, son originalité et son dynamisme - il m'a bien fallu faire le constat que ce texte, non seulement transmettait l'accablement de tous ceux qu'écrasait le système hitlérien, le martèlement de sa propagande et les coups qu'il assenait sur les corps des juifs et des opposants, mais encore qu'il me le faisait éprouver : Et je suis resté tout un temps comme accablé, inhibé dans ma pensée, sans savoir vers où la diriger, grognon d'avoir accepté cette tâche dont je n'imaginais plus venir à bout.

Plus le travail avance, plus est grand l'accablement du lecteur : rien ne peut donc résister à la terreur brune, tous s'effondrent en rêve, se font complices de leur servitude, installent au plus intime d'eux-mêmes et de leurs nuits, un persécuteur interne qui relaie la pression extérieure de la propagande et de la violence ambiante. Ils sont accablés, et nous aussi. La pensée se fige. Que faire de ce matériau ? Que faire de ces rêves si lisses, si saturés de réel et de violence, où rien de l'inconscient du rêveur ne se laisse deviner ?

De cet état pénible d'inhibition, je ne suis sorti qu'avec le secours de deux collègues : José Morel Cinq-Mars qui m'a incité très judicieusement à travailler la post-face de François Gantheret, et Herbert Wachsberger qui m'a orienté vers le texte de Jean Cayrol.

Je voudrais vous éviter cette sidération que j'ai éprouvée

c'est pourquoi mon intention est de nous fournir des instruments de pensée avant de nous confronter au texte même de tous ces rêves :

Gantheret, fait un saut de côté tout à fait remarquable et nous entraîne avec lui. Il passe abruptement du cas particulier de ce corpus de rêves dont il constate lui aussi le pouvoir inhibiteur, au cas plus général du rêve, tel que la compréhension s'en est élaborée pour lui à partir de "la Science des rêves" de Sigmund Freud. Et il va reprendre à sa manière toute la théorie du rêve qu'il nous expose de façon vivante, très personnelle et qu'il nous offre.

Le rêve, nous rappelle-t-il, est le travail d'un entrepreneur chargé de construire un édifice acceptable pour le dormeur, qui demande à dormir, qui demande que le texte du rêve respecte les interdits majeurs. Derrière lui, un capitaliste sauvage finance l'entreprise et exige qu'elle tourne à son profit. Il veut la réalisation des désirs inconscients et réprimés. Il se contentera cependant d'une réalisation partielle, d'une réalisation figurée, où l'apparition de l'image de son objet de désir, même travestie, vaudra possession.

Le point troublant, c'est que cette première théorisation ne semble pas opérante pour nous sortir d'embarras. Où se trouve dans notre matériau la réalisation d'un désir inconscient ? Ces rêves sont saturés de réel, d'un réel écrasant, et encore une fois ils sont lisses, sans qu'une faille s'ouvre devant nous, ni une aspérité de la roche qui ouvrirait la voie à de fécondes associations, nous aiguillant vers l'inconscient et son désir sauvage.

Prenons par exemple le rêve de la suppression des murs. Il résiste à toute tentative d'interprétation dans cette logique de la réalisation d'un désir inconscient : (p 68, "Suppression des murs le 27 de ce mois.")

Au milieu de la nuit, soudain - aussi loin que le regard porte - il n'y a plus de murs, de porte, de cloison. Une voix de Big Brother claironne que c'est l'application d'un décret. Quel désir peut bien se cacher là derrière ?

Dans Malaise dans la Culture, à la page 85, se trouve un passage qui nous apportera peut-être un peu de lumière :

Freud coche les connexions entre le surmoi individuel et les prescriptions surmoïques du socius :

"Le surmoi d'une époque culturelle a une origine semblable à celui de l'homme individuel, il repose sur l'impression qu'ont laissées derrière elles de grandes personnalités de meneurs, hommes d'une force terrassante ou bien chez qui une des tendances humaines a trouvé son extension la plus forte et la plus pure, par là aussi souvent, la plus unilatérale…(moi, ça me fait penser à Hitler.)

"Chez l'homme individuel, en cas de tension, seules les agressions du surmoi se manifestent à très haute voix sous forme de reproches, tandis que les exigences, les préceptes eux-mêmes restent souvent inconscients à l'arrière-plan. Les amène-t-on à la conscience, il s'avère alors qu'ils coïncident chaque fois avec les préceptes d'un surmoi-de-la-culture donné. Ici, pour ainsi dire, les deux processus, le procès de développement culturel de la foule et celui qui est propre à l'individu, sont régulièrement collés l'un à l'autre."

Les rêveurs de Charlotte obéissent à cette loi. Il y a collusion entre leur surmoi et les prescriptions surmoïques perverses du régime. C'est cette alliance qui torture le rêveur, le ridiculise à ses propres yeux, le châtre, le transforme d'abord en anglais puis en femmelette : (p 92, "Le costaud se rêve femmelette")

Il fait la queue à la poste, il n'a pas le droit d'acheter des timbres parce qu'il est un opposant, il se déguise en anglais, puis en femmelette pour protester timidement. On croit entendre la voix fluette d'un jeune enfant, c'est comme s'il disait : je vais le dire à maman. Il est redevenu un petit enfant face au prescriptions incompréhensibles d'un adulte, sans même aucune possibilité, de rêver, oui seulement de rêver qu'il pourrait se révolter.

Oui, le surmoi social féroce, absurde du nouvel état de la "culture" et le surmoi individuel du rêveur semblent bien avoir fait alliance pour le transformer en petit enfant apeuré.

Mais encore ? Cherchons encore une piste chez Freud

.

En 1920 s'impose à Freud le texte de "Au delà du principe du plaisir". C'est une des conséquences de la constatation, à l'occasion de la guerre de 14, de rêves traumatiques chez les combattants et les anciens combattants. Constatation qui s'impose aussi à nous dans la vie routière.

Une voiture explose contre un obstacle, le mari ou l'amant est tué, son corps démembré, la conductrice blessée, les urgentistes nécessairement pressés et les hospitaliers occupés de sauver la vie du corps, la vie toute sèche. Aucun contre-investissement n'a eu le temps de se mettre en place. Les défenses psychiques de la conductrice sont submergées par un afflux massif d'énergie non liée, dont l'effet destructeur sur la psyché est comparable à celui de l'explosion de la voiture contre l'obstacle. Et la conductrice, amante ou maîtresse de se trouver contrainte de répéter en rêve, nuit après nuit le choc brutal, le corps mutilé de son compagnon, la mort. Et du même coup de remettre en scène son effroi, son échec complet à maîtriser quoi que ce soit de son propre effondrement psychique face à l'horreur rencontrée.

Je voudrais bien faire usage de cela pour penser les rêves de Charlotte B.

C'est possible pour certains d'entre eux. Nous verrons tout à l'heure que le rêveur au bras tendu pourrait s'inscrire dans cette logique - à une réserve près : il n'y a eu ni obus dans une tranchée, ni fracas automobile.

Il me faut donc encore faire un détour chez Ferenczi. Permettez-le moi.

Dans son célèbre article sur la confusion des langues entre l'enfant et l'adulte (Psychanalyse IV, Payot 1982, pp 125-135), il ouvre la porte à un autre type de traumatisme. Un traumatisme sexuel, un traumatisme incestueux. Et aussi il rend pensable l'idée qu'un traumatisme n'est pas forcément un obus dans une tranchée ou un accident d'automobile, mais que ce peut aussi être une situation chronique étalée dans le temps ou répétitive. Et nous y voilà.

Nous pouvons maintenant lire nos rêves comme des rêves traumatiques liés à une situation traumatisante de tous les instants : la propagande hitlérienne, la violence corporelle, la perte de l'intimité, de la liberté, l'établissement d'un ordre inique où il s'agit uniquement d'imposer par la violence une totale maîtrise sur l'autre.

C'est le cas du rêve du "bras tendu, p 49", qui se répète comme un rêve traumatique, avec une surenchère de détails humiliants. C'est aussi le cas du rêve de la p 53, "Violence, trempée de sueur"

Ferenczi nous parle aussi d'une identification des victimes à l'agresseur, c'est une identification massive, une espèce d'incorporation de l'agresseur, sans faire le détail, puisque même la culpabilité de l'agresseur trouve sa place dans la psyché du violenté pour son tourment.

Un rêve rapporté par Cayrol illustre dramatiquement ce concept :

"Un homme vient d'être tué ; il est sur le plancher, couvert de sang. L'assassin s'approche de lui, se penche sur son visage et, de ses mains patientes, commence à le défigurer ; il travaille ses traits, creuse ses rides, agrandit sa bouche afin que la victime puisse avoir la tête même de son assassin et supporter dans sa mort tout le poids du crime."

Il me semble que cela éclaire un peu la manière dont les rêveurs de Charlotte Beradt installent en eux-mêmes le persécuteur, jusque dans le secret de leur nuit, et se font complices du nazisme, esclaves volontaires comme l'homme dans la corbeille à papier que nous rencontrerons plus tard. (p160, "Je cède la place aux vieux papiers")

La pulsion de mort ajoute Gantheret serait la pointe débridée et folle du sexuel qui brûle tout dans une jouissance effrénée. Cette jouissance consume l'autre, renverse toutes les lois et dévore le jouisseur.

C'est cette grille de lecture là qu'il propose de l'organisation du système hitlérien dont la jouissance réside dans la maîtrise complète de l'autre, corps et âme, jusqu'à ce que s'en suivent la dégradation et la mort de l'âme et du corps.

C'est aussi à la pulsion de mort qu'et reliée la répétition des rêves traumatiques. Nous avons déjà rencontré cette idée.

J'espère que ces considérations théoriques éclaireront pour vous la complaisance troublante de nos rêveurs

Je voudrais qu'ils ne fassent pas oublier la banalité de la servitude volontaire.

Il n'est pas possible de ne pas y réfléchir. Vous verrez tout à l'heure comme les rêveurs de Charlotte se prêtent au caprice supposé du tyran, comme ils vont au-devant de son entreprise d'asservissement…Ne faut-il point là aussi entendre une des conséquences du travail de sape de la pulsion de mort ???

Voici deux historiettes à propos de

La banalité de la Servitude Volontaire

"Que l'obstacle premier à notre liberté soit en nous-mêmes, voilà qui continue d'en déconcerter plus d'un." José Morel Cinq-Mars.

Il m'est revenu, en me promenant au soleil sur les bords de la Marne, une histoire que nous racontait notre père.

C'était pendant la débâcle de 1940, après le désastre. Le flot des prisonniers de guerre français défaits, vaguement encadrés de quelques soldats allemands, coulait lamentable dans la grand'rue où mes parents tenaient boutique. Mon père qui avait été prisonnier à la guerre précédente et qui en gardait un sale souvenir, très rarement évoqué - interpellait l'un ou l'autre : "Viens par là, rentre dans la maison par le couloir, ils ne te verront pas. On va te donner des vêtements civils". Des années plus tard il était encore déçu et colère de n'avoir pu convaincre aucun de ces moutons*.

C'est vrai que l'espèce humaine a un penchant moutonnier auquel bien peu et peut-être aucun n'échappe en première intention. Même Imre Kertecz dans son couloir en L est saisi d'un violent désir de marcher au pas, du même pas cadencé que tout le monde. C'est par un effort violent sur lui-même qu'il parvient à choisir sa solitude et sa liberté. (I.Kertesz,"Le Refus")

Et puis aussi j'ai rencontré une femme, appelons la Denise, qui me fait parfois penser à Ferenczi. Constatant dans ses analyses actives et interventionnistes qu'il pouvait imposer des restrictions et des consignes abusives sans jamais susciter de révolte, Ferenczi abandonna cette technique.

Et il élabora quelque chose concernant la contrainte de répétition, la pulsion de mort, à partir de cette expérience. (cf. aussi Moustapha Safouan "Dix conférences de Psychanalyse")

Denise est mariée a un homme détenteur d'une richesse financière certaine. Elle est elle-même issue d'un milieu assez pauvre, et ne dispose personnellement que d'une très petite retraite. Elle a bien eu un modeste héritage d'un de ses parents, mais elle a laissé son mari en disposer. Son mari lui impose de payer le train de maison : nourriture, réceptions, avec sa minable retraite.

Il ne lui donne pas d'argent. Il la trompe. Elle l'a pris quasiment sur le fait dans leur appartement. Il lui impose des rapports sexuels qu'elle ne désire plus depuis cette aventure.

Cet esclavage la détruit, elle le sait, elle s'en plaint très amèrement, mais elle n'a pas la force de rompre cette servitude. C'est comme si elle y tenait.

En écrivant cette histoire, je me suis rendu compte de ce qu'elle n'était qu'un fait divers relativement banal, mais sa banalité même plaide pour ma cause : notre penchant moutonnier, notre tendance banale à la servitude volontaire.

Le problème de la servitude volontaire est central dans cette affaire. C'est bien d'ailleurs l'essence de ce qui nous accable à la lecture de Charlotte Beradt.

*A propos de moutons, je voudrais préciser la disposition des lieux. La boutique ouvrait directement sur la rue, sans porte, comme les boutiques d'autrefois. Seule une grille et un rideau de grosse toile permettaient de la fermer la nuit. Juste à côté, il manquait une dent dans la rangée des maisons et s'ouvrait un passage couvert par lequel on pouvait entrer dans l'église. Dans ce passage, une porte presque invisible de la rue. Elle donnait dans notre maison. C'est cette porte-là que leur indiquait mon père. Une échappée de cinq pas, et puis s'escamoter dans la porte qui demeurait ouverte…

Non, concrètement ce n'était guère risqué. Mais il eut fallu quitter le troupeau qui conduisait au sacrifice de la liberté.

Une autre façon de penser le matériel de C.B. serait de le mettre en abyme

dans le miroir d'un autre onirisme, celui qui a retenu l'attention de Jean Cayrol en 1948 dans un article intitulé "les Rêves Concentrationnaires" in "Les temps Modernes" 1948 N°36 pp 521-535 (Bibliothèque du Centre Pompidou)

C'est une tout autre histoire, et bien intéressante. Jean Cayrol s'intéresse non seulement aux rêves nocturnes, mais aussi à l'onirisme diurne qui double l'horreur du réel de la journée des prisonniers et contribue à les garder vivants dans un univers de mort.

C'est un tout autre style : J.Cayrol est à peine sorti du camp, cela ne fait que trois ans, et il est encore remué de l'urgence de créer pour survivre à la mort programmée. Et cela nous vaut un style lyrique, parfois emporté et infiniment vivant, bousculé encore des contrecoups de son passage en enfer. Et puis, il s'agit essentiellement de ses rêves à lui, de son expérience personnelle, de son invention personnelle pour rester psychiquement vivant. Il m'est arrivé de le soupçonner de la même tricherie que Freud, qui dans la Science des Rêves attribue à d'autres ses propres rêves.

Intéressons nous d'abord à ses rêves nocturnes avant de revenir à son onirisme diurne.

"Nous sortions le soir dans nos rêves, dit-il, nous faisions le mur de notre prison"…"Les rêves même désespérés, nous faisaient une place au soleil".

C'est bien troublant. Il y a des rêves de couleur pure, où la couleur comme un cri se fait gardienne et représentante secrète de toute la force de vie cachée au regard des bourreaux, aux regards de la mort qui guette. Des rêves de Bleu par exemple…

C'est cette même couleur bleue qui gantera les mains secourables de la mère de l'auteur dans un rêve de promesse de vie. C'est un rouge profond qui sera gardien de l'âme d'un autre détenu et sauvera la chaleur de son corps sous forme d'une bien réelle et inespérée couverture rouge.

Ce qui a retenu l'attention de Gantheret, ce qui nous frappe, c'est ce paradoxe que dans le camp de la mort, la vie onirique puisse se garder vivante, à l'abri, dans l'enclos du sommeil. Et ce sommeil est pourtant interrompu de multiples fois dans la nuit par la nécessité d'aller pisser la soupe claire, ou de soulager sa diarrhée chronique, les pieds dans la neige. N'importe, ça résiste.

Alors que les rêveurs de Charlotte sont envahis jusqu'au plus secret de la nuit, sans refuge aucun contre l'invasion barbare.!

Et Gantheret d'avancer l'hypothèse d'une organisation psychique particulière des prisonniers. Un noyau interne, secret même à leurs propres yeux, ne s'exprimant que par des choses nues et pures, sans représentation qui pourrait être visible au regard omniprésent de la mort, seulement une couleur ou l'odeur de la chevelure d'une femme, mais pas plus, pas une femme, seulement l'odeur de sa chevelure.

Autour de ce noyau - la vie du camp et son abomination - et puis enfin un troisième cercle : l'image du monde d'autrefois, gardée vivante mais radicalement séparée. Ce système tient, mais à l'impérieuse condition que ces trois cercles restent parfaitement étanches l'un à l'autre.

S'il advient par exemple que le monde d'autrefois et d'ailleurs, la maison, le garage s'incarnent sous forme d'un projet, d'un plan, d'un dessin, voire d'un rêve, c'est l'annonce de la mort qui s'avance. S'il advient d'une autre façon que le cercle des jours odieux et grotesques pénètre la liberté de la nuit et que le rêveur se rêve en camp de concentration, c'est aussi annonce d'un désastre imminent.

Ce type d'organisation n'est pas accessible aux rêveurs de Charlotte. Possiblement parce que la mécanique nazi infiltre le quotidien : tous les personnages de la vie familière le facteur, le gardien d'immeuble - tous les objets familiers, le poêle du salon, la lampe de chevet - sont contaminés et peut-être redoutables. Et il ne leur est pas possible de cloisonner leur monde psychique. Au contraire les prisonniers ont été arrachés brutalement à un monde protecteur pour se trouver projetés dans le troisième cercle de l'enfer, et il leur est accessible de cloisonner leur psyché.

L'état de rêve éveillé dans lequel vivent Cayrol et ses compagnons

mérite de retenir notre attention.

"Certaines situations ne sont supportables que vécues distraitement" Marcel Jouhandeau.

Arrêtons-nous d'abord un instant sur l'incidence du rêve éveillé dans notre histoire à chacun. Freud nous a expliqué, s'il me souvient bien, que l'infans, l'être démuni que nous avons été, tente de maintenir la continuité de son être en hallucinant dans l'absence la présence nourricière dont il dépend sans recours.

Si vous vous penchez en vous-même, certains d'entre vous constateront peut-être que la confrontation à une situation complètement insolite, ou exotique, ou radicalement nouvelle comme pourrait l'être par exemple la plongée sous-marine pour un néophyte, cette confrontation à l'insolite peut se trouver doublée de la sensation de vivre un rêve, disqualifiant ainsi en partie le côté trop radicalement nouveau de l'expérience.

Cayrol nous parle d'expériences du même genre quand il décrit l'image de l'entrée du camp de Mauthausen comme une fortification Mongole avec la grande Muraille de Chine. Quand c'est l'appel au lever du jour qui est irréel alors que la splendeur des lumières de l'aurore le ravit, le soustrait à l'horreur de sa vie qu'on lui vole.

Il disqualifie le réel trop violemment traumatique de la vie diurne dans le camp en la doublant d'une rêverie qui prolonge parfois les rêves de la nuit et lui permet de ne pas sentir le coup qu'on lui porte, car au même instant lui apparaît l'image d'un pommier familier dans un pré. Et cette image est plus prégnante, tout à coup que la place de l'appel dans sa nudité minérale, et que la douleur du corps, si radicalement déniée qu'elle n'est pas ressentie.

Kertecz aussi, vers la fin, lorsqu'il est promené presque nu dans le froid, malade, couché sur de la pisse gelée, arrive à nier son corps, à ne plus le ressentir, il n'est plus réel.

Je crois que nous avons tous plus ou moins gardé cette possibilité d'halluciner un monde familier et désirable quand le monde réel cesse d'être supportable et nous semble fou.

Huit jours dans une salle de réanimation sans pouvoir bouger de son lit où le décubitus dorsal est écartelé par les perfusions, n'ouvre bien souvent que l'échappatoire de l'onirisme diurne, que la satisfaction hallucinatoire de certains de nos désirs, pour maintenir notre continuité psychique et nous soustraire à l'horreur et à la folie.

Cayrol dit :

"Le prisonnier acceptait sans cesse une vie fictive qui doublait l'autre ; ainsi l'évocation des recettes de cuisine, dont on a tant parlé sans en comprendre la portée, lui permettait-elle de manger la soupe la plus répugnante et de transformer le goût du pain le plus moisi. Pour chacun, la table était mise et servie à midi".

Ou bien encore :

"Il se créait ainsi une sorte d'hypnose concentrationnaire, une obsession vague et tenace ; de la vie qu'on voulait bien nous laisser, on ne nous faisait vivre qu'une certaine hallucination, un dépaysement savamment entretenu soit par les appels, soit par les cérémonies expiatoires, soit par des scènes de désinfection où le grotesque, l'effrayant, l'absurde se mêlaient ; nous entrions dans une féerie noire et nous portions en nous la seule réalité rayonnante ; la réalité de nos rêves."

Il ne faut pas en vouloir à Cayrol de ne pas être plus précis. Ces expériences

oniroïdes partagent avec le rêve nocturne la propension à se fondre dans l'oubli, ne laissant derrière elles que la trace irisée de la lumière d'un songe.

Venons-en au texte des rêves rapportés par Charlotte. Enfin.

J'espère que la longue promenade où je vous ai emmenés vous permettra, de les entendre d'une oreille plus ouverte.

Je vous propose maintenant que nous nous promenions un peu dans le texte de "Rêver sous le III° Reich"

Commençons par les rêves d'un ophtalmo (Médecin, barbelés et bottes,  p 95-96). C'est déprimant, j'ai eu envie de tourner la page pour oublier ces rêves, peut-être parce qu'ils mettent en scène quelqu'un qui est médecin comme moi. Pauvre homme réduit à rien, incapable de seulement protester parce qu'on transforme son service hospitalier en camp de concentration avec des barbelés partout. Il se console en admirant…ses très belles bottes :

Quant à l'employé de bureau qui fut d'un parti politique de l'opposition, c'est l'encre de sa plume qui lui est ôtée :

(p 94, Porter plainte sur une feuille blanche)

Une difficulté avec ce livre c'est qu'il nous conduit dans l'intimité des gens, au plus secret, et qu'on ne peut que constater leur destruction et ce dès le début de la dictature, dès 1933. Ce livre me confronte, nous confronte à notre fragilité intérieure. Un ordre politique abusif et infect peut nous mettre au pas, nous synchroniser (Victor Klemperer) en bien peu de temps. Et beaucoup d'entre nous découvriront en eux un traître, un allié intérieur au nouveau régime.

Ce qui est notre orgueil est aussi notre faiblesse. Nous sommes fiers d'être des hommes parmi d'autres hommes. Nous nous créditons des merveilles que font nos semblables. On a marché sur la lune, un homme a marché sur la lune, c'est un peu moi. Nous avons un besoin vital d'être reconnu par nos semblables, un

homme parmi les hommes. Bien peu d'entre nous sont assez solides intérieurement pour résister à une oppression politique.

Encore quelques rêves. Lisez :p 67, "le laitier et le ramoneur noir SS", p 141-142 "au Zoo je tiens un tronc dans ma main" : Un récalcitrant essaie de se planquer pour ne pas quêter au bénéfice des nazis. Et pourtant, à la fin, il se retrouve avec un tronc dans la main pour quêter.

A force d'entendre les rêveurs de Charlotte, on finit par s'y reconnaître. Toutes les petites compromissions, les petits accommodements, les silences polis, les omissions que nous faisons pour continuer à travailler avec nos collègues ou les membres de l'équipe à laquelle nous appartenons, c'est du même ordre que ce que les rêveurs nous laissent entrevoir, c'est les mêmes mécanismes qui sont en jeu sauf que pour eux, il s'agit de vie, de mort, d'aliénation, d'abomination. Oui, Charlotte a bien atteint son but. Dès qu'on pioche un peu son livre, on est saisi d'abattement devant notre fragilité.

Face à une dictature simpliste qui a désigné un ennemi et un seul -le Juif- (ça c'est une citation de Mein Kamf) et le dépouille peu à peu de toute humanité, - nous cédons.

Charlotte a atteint son but. Elle a rendu visible, palpable la mécanique cynique (cynique : comme des chiens) et meurtrière du totalitarisme. Et nous qu'aurions-nous fait? Que ferions-nous si quelque chose d'analogue se mettait en place chez nous ? Elle a bien raison de nous laisser sur cette question. Puisse-t-elle au fond continuer à nous empêcher de dormir.

Il y a cinq ans je me suis fait opérer des coronaires. Je n'étais pas bien en entrant à l'hôpital et j'en suis sorti beaucoup mieux, merci, et ça dure encore.

Excellent médecin, grand professionnel. Excellent chirurgien. Direct, courtois.

Une première pique quand même, pas un coup d'épingle, non une bonne pique au sens tauromachique, une pique qui fait un peu fléchir la nuque du taureau pour faciliter le travail à l'épée de l'homme en habit de lumière. "Il faut que je vous dise le chiffre de votre affaire, me dit-il, le chiffre, c'est tant pour cent de mortalité." A prendre ou à laisser ! (ça ce n'était pas dit, c'était sous entendu dans son regard qui était devenu tout à coup celui du pouvoir, celui du maquignon).

Qu'est-ce qu'il me voulait avec ses chiffres ? Je ne suis pas un chiffre.

"Savez-vous le sens étymologique du mot chiffre ? Aurais-je voulu lui demander. Ça vient de l'arabe cifer qui veut dire Zéro, rien, moins que rien. Je sens bien que le chiffre que vous venez de me jeter au visage me réduit à rien. Nous ne sommes plus conversant ensemble, deux semblables que le destin a mis dans des positions différentes. Vous venez d'introduire entre nous votre prime d'assurance."

En fait, je me suis écrasé, bien sûr. J'avais hâte d'être opéré. Je n'allais quand même pas discuter au risque de dégoûter cet excellent chirurgien ou de voir différée mon opération. Et puis, c'était un grand chirurgien, il avait de belles bottes…je voulais dire…le mot me manque… un beau coup de bistouri…

Voilà, une petite lâcheté, une petite compromission. J'avais des excuses bien sûr, mais quand même, sous prétexte qu'il s'agissait de ma peau j'en ai un peu rabattu sur l'essentiel. Et que font-il donc ces dormeurs de Charlotte sinon bien souvent d'en rabattre un peu sur l'essentiel parce qu'il y va de leur peau. Comme cet ophtalmo qui en cède un peu plus à chaque rêve jusqu'à n'avoir plus pour réparer son narcissisme souillé, que la contemplation du brillant de ses bottes.

Il a été tout au bout de ses reculades. Il a laissé passer le moment de se battre.

Heureusement, il y a le chapitre VIII, p 123 sq.

Il présente les rêves de résistants. Ces rêves ont en commun de mettre en scène de façon bien articulée les dangers de la mécanique hitlérienne.

On n'entend aucune compromission intérieure, aucune reculade sur l'essentiel, aucune destruction du psychisme sous la pression totalitaire, ni non plus bien sûr aucun regard apitoyé sur soi-même, ni de regard consolateur sur le brillant de ses bottes. Quant à la vie, elle peut bien être perdue sans que le combattant s'effondre.

Lisez pp 134-135 "Déposer l'enfant de l'autre côté de la crevasse": Une résistante en prison rêve qu'elle porte un enfant dans ses bras. Soudain une crevasse. Elle parvient à mettre l'enfant en sécurité.

Et puis aussi cet autre rêve : p134 "Il suffit de vouloir, ou le passeport estonien"

Ce chapitre est un îlot où l'on reprend pied, où l'on respire à nouveau. On se reprend à penser que tout n'est pas perdu. Qu'il y a un antidote au poison totalitaire.

"L'accoutumance psychique au camp…dépendait presque exclusivement de la force de caractère et de la présence - ou de l'absence - de convictions religieuses, politiques ou humanitaires." écrivait Eugen Kogon cité par C. Beradt.

Les rêves des Juifs "assimilés"

que Charlotte a regroupé dans le chapitre XI ont une couleur très particulière.

Il ne s'agit plus de se battre. Il n'y a plus de choix ni d'hésitation, il s'agit d'un constat terrible, celui de la certitude de leur destruction. On y entend le plus souvent un harmonique de plus, c'est l'expression d'un profond attachement à leur langue allemande, à leur patrie allemande, dont le sol même leur est ôté.

La sécurité qu'ils tiraient de l'appartenance à une langue, une certaine façon de rêver le monde, une musique, une terre, ses bois et ses forêts, ses montagnes et sa couleur du ciel en été, tout cela leur est arraché.

Tous leurs rêves ont une sonorité profondément tragique. Le destin est en marche pour les écraser, et ils le savent avec certitude. Et eux aussi ne peuvent d'empêcher d'en rajouter.

Lisez p 160-161 "Je cède la place aux vieux papiers"

Il y a dans "Malaise dans la Culture" de Sigmund Freud, p 84, une image qui rime avec ce que C.Beradt nomme le désir d'appartenance, mot qui revient souvent sous sa plume, notamment à propos des rêves des juifs qui continuent à désirer passionnément d'appartenir à leur pays et à leur langue bien que le système les ait bannis, condamnés à l'abjection et à la mort.

Le désir de bonheur individuel de l'homme - nous dit Freud en substance - et les contraintes, les limitations que lui imposent le socius ne  sont pas antagonistes comme Eros et Thanatos. Elles sont cependant en rude compétition, car les capacités d'investissement libidinal de l'homme ne sont pas illimitées. L'amour de soi et l'amour de la patrie sont en compétition constante, dans un équilibre mobile et vivant.

Ça pourrait se figurer comme cela, nous propose-t-il : la terre tourne sur elle-même poursuivant ainsi son désir de bonheur personnel ; cependant elle tourne aussi autour du soleil, participant à la ronde des planètes, c'est-à-dire à un ensemble qui lui confère un indispensable sentiment de sécurité, non sans lui imposer de sévères restrictions. Ces deux mouvements de la terre sur elle-même et autour du soleil sont interdépendants et nécessairement liés.

Venons en maintenant aux rêves du chapitre X :

Ce chapitre nous soumet au spectacle indécent de la réussite de Hitler dans la séduction des hommes et plus encore des femmes :

Lisez p 150. Un homme de 60 ans rêve "Sois notre porteur de fanion"

Une femme d'un certain age. p 150 "Je lui plais encore plus"

Une employée de maison de 33 ans p 151 "Hitler s'asseoit à côté de moi. Son bras…"

C'est la séduction du pouvoir jusque dans sa dimension sexuelle. Qu'Hitler soit plutôt mal foutu avec sa petite moustache, que son intelligence soit étroitement bornée, comme on peut s'en faire une idée en essayant de lire "Mein Kampf" - tout ça n'y change rien !

J'ai cherché dans d'autres livres,

chez d'autres auteurs des rêves du temps de la terreur brune. Ma moisson est assez maigre, et pas très pertinente, ce qui contribue à confirmer l'originalité de l'œuvre de Charlotte Beradt. Je n'ai trouvé que deux rêves de prisonniers.

Ils sont nés sous la contrainte d'une tout autre terreur, d'une autre misère qui les affame, les réduit en cendre et en fumée dans les nuages où Kertész ne cesse de creuser sa tombe.

Primo Levi - dernière page de "La Trêve" : Ce rêve persécute l'auteur de temps à autre, plus ou moins souvent - après son retour à la maison. C'est un cauchemar post-traumatique.

<< C'est un rêve à l'intérieur d'un autre rêve, et si ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine; et pourtant, j'éprouve une angoisse ténue et profonde. La sensation précise d'une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d'une façon différente, tout s'écroule, tout se défait autour de moi, décors et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis, c'est le chaos ; je suis au centre d'un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l'ai toujours su : je suis à nouveau dans le camp, et rien n'était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n'était qu'une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur qui me poursuit et qui me glace, j'entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu'un mot, un seul, sans rien d'autoritaire, un mot bref et bas; l'ordre qui accompagnait l'aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, "Wastawac".>>

Dans "Si c'est un Homme" de Primo Levi, pp.64 - 65, on trouve aussi la description de deux rêves typiques du camp, du temps de l'emprisonnement :

-Le rêve de Tantale où tout le monde mastique et déglutit en rêvant de mets palpables, odorants, visibles qui sous des prétextes variés sont ôtés de la bouche au dernier instant.

-Le rêve du récit où personne n'écoute. C'est peut-être le plus terrible de ceux que j'ai lus…C'est aussi un rêve répétitif, du temps de la détention dans le camp.

" Voici ma sœur, quelques amis que je ne distingue pas très bien et beaucoup d'autres personnes. Ils sont tous là à écouter le récit que je leur fais : le sifflement sur trois notes de la Decauville du chantier de nuit, le lit dur, mon voisin que j'aimerais bien pousser mais que j'ai peur de réveiller parce qu'il est plus fort que moi. J'évoque notre faim, le contrôle des poux, le kapo qui m'a frappé sur le nez et m'a ensuite renvoyé me laver parce que je saignais. C'est une jouissance intense, physique, inexprimable que d'être chez moi, entouré de personnes amies, et d'avoir tant de choses à raconter : mais c'est peine perdue, je m'aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont même complètement indifférents : ils parlent confusément d'autre chose entre eux, comme si je n'étais pas là. Ma sœur me regarde sans un mot.Alors une désolation totale m'envahit, comme certains désespoirs enfouis dans les souvenirs de la petite enfance : une douleur à l'état pur, que ne tempèrent ni le sentiment de la réalité, ni l'intrusion des circonstances extérieures, la douleur des enfants qui pleurent ; et il vaut mieux pour moi remonter de nouveau à la surface, mais cette fois-ci j'ouvre délibérément les yeux, pour avoir en face de moi la garantie que je suis bien réveillé."

Après cette excursion, revenons à Charlotte Beradt qui s'est peu à peu installée en moi comme un personnage jeune aimable familier, très sympathique, vivant, chaleureux - oublieuse d'elle-même dans sa téméraire démarche de témoigner de la destruction de l'univers intérieur de ses compatriotes soumis à la pression de la mécanique nazi.

Sa trajectoire, sa détermination, sa vitalité conservée s'inscrivent cependant à faux contre cette idée même. Non ! Il n'est pas inéluctable de se laisser envahir par le tyran jusque dans son inconscient ! A preuve, elle y est parvenue comme les résistants qu'elle cite ("Déposer l'enfant de l'autre côté de la crevasse", pp 134 -135). Elle ne s'est pas laissé subvertir. Et son combat pour colliger les rêves de ses compatriotes a contribué à ce qu'elle puisse rester elle-même.

Le chapitre IX contient les rêves des hésitants

que leur désir d'appartenance à la collectivité, à la chaleur du troupeau, est sur le point de faire chavirer dans la passion de marcher au pas avec tous ces uniformes si bien chaussés. Le désir de marcher du même pas que les autres rejoint "la mise au pas" imposée de l'extérieur.

Lisez p 144 "Avec arbalète comme Goering", p 146 Les semelles trouées." Les SA sont mieux chaussés." Il n'a pas fallu six mois pour que ce rêveur-là devienne membre de la SA ajoute l'auteur.

La pression terrible de la "mise au pas" et des violences quotidiennes des SA rencontrent la vigueur de l'engagement politique de Charlotte Beradt. Il en résulte que tout en se défendant de toute interprétation psychologisante, elle en vient à mettre à nu, à partir des rêves, comme le fit Freud quelque quarante ans plus tôt, des mécanismes du fonctionnement de l'inconscient qui nous habite et nous divise en nous-même. Elle nous montre que nous rêvons avec les images qui circulent dans notre environnement, avec les images dont nous sature l'oppresseur, tant et si bien que nous lui ouvrons une tribune dans nos nuits.

La rude pression de la même nécessité, rencontrant le linguiste qu'est Victor Klemperer le poussera lui aussi dans les pas de Freud qui écrivit "Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient". Lui aussi mettra à jour à partir des déformations de la langue allemande certains des mécanismes inconscients qui nous régissent et qui peuvent être actionnés de façon perverse par une dictature qui vise explicitement à détruire la capacité de penser. Une dictature qui vise à réaliser un "meurtre d'âme" comme dirait Schreber.

Et les citoyens qui n'en sont plus, sont devenant des esclaves

L'essentiel du message de Kempler peut se résumer dans cette citation de Schiller qu'il propose :

"La langue cultivée poétise et pense à ta place !" Citation qu'il sort du registre poétique dans lequel elle a été écrite pour en faire une vérité générale : oui, nous pensons avec les mots que nous fournit ou nous assène le monde dans lequel nous vivons, et ces mots en viennent à penser pour nous.

J'ai cherché sans succès à accéder à d'autres œuvres de C.Beradt., et un en particulier un article écrit à New York en 1948 :" les Rêves sous la Dictature” ("Dreams under Dictatorship" Free-World N.Y. 0ct 1943). J'en espérais une saisie de l'évolution de sa pensée, quelque chose de plus d'elle. J'ai aussi essayé d'en connaître sur sa biographie un peu plus que ce que m'en donne sa préfacière Martine Leibovici. Cela m'aurait peut-être donné une sorte de vision en relief de ce qu'elle est. En fait je cherchais à sortir de l'enfermement de son livre dont je me suis senti quelque peu prisonnier.

Quand je suis trop oppressé par son livre ou par ma tâche d'avoir à vous le présenter, je me réfugie dans la lecture d'Imre Kertész.

Là j'ai tout à coup le sentiment de respirer, d'avoir toute la profondeur de champ que je peux souhaiter. A chaque fois que j'y reviens, j'ai accès me semble-t-il, à une autre strate de sa pensée, à une autre vision de la façon dont il s'est reconstruit. Et puis j'aime l'ordonnance, qu'il a donnée à sa pensée dans "Etre sans destin". L'air de rien, il nous promène dans un livre extrêmement construit parce qu'il a décidé que c'était ainsi qu'il dirait le mieux ce qu'il avait à se dire et aussi à nous dire.

Au contraire de Charlotte Beradt, Imre Kertész nous rassure un peu. Placé dans l'anus mundi, dans le ventre du Moloch (qu'il me pardonne ces images qu'il n'aurait probablement pas appréciées - mais il faut bien que je parle avec mes mots), il s'en est fallu de l'épaisseur d'un cheveu qu'il ne périsse, qu'il ne soit broyé jusque dans la mort, mais il est resté un homme, il a rencontré d'autres hommes comme "Monsieur l'Instituteur" qui lui préserve religieusement sa portion de nourriture au péril de sa propre vie et qui a cette phrase fantastique en lui rendant son écuelle pleine qu'Imre Kertész croyait volée :"Non mais ! Qu'est-ce que tu imaginais ?"

Ça me sort de l'impression de brouillon sympathique du livre de C.B..

J'ai le sentiment qu'elle a rassemblé un trésor entre 33 et 39, et qu'elle ne l'a peut-être pas autant exploité qu'il le méritait. D'ailleurs, elle dit elle-même dans les années soixante, qu'elle avait oublié sa collection de rêves, jusqu'à ce que son éditeur (New-World) lui rafraîchisse la mémoire.

Interroger la réanimation ?

Je souhaite interroger la vie en réanimation à la lumière des rêves colligés par C.Beradt et de ceux colligés par Jean Cayrol.

Il y a de nombreuses années de cela, mais qu'importe, le souvenir m'en semble vif, j'ai connu à l'hôpital un historien d'une autre persécution : celle que subirent les juifs portugais du temps des Rois Catholiques. C'est lui qui m'enseigna ce fait historique que la persécution par les rois du Portugal (Emmanuel I ° 1495-1521, Jean III dit Le Pieux 1521-1557) n'avait rien à envier à celle des rois d'Espagne.

Cet homme souffrait dans sa chair, il souffrait aussi de la situation de dépendance régressive où l'avaient précipitée la déroute de son corps et la façon coutumière d'y répondre en milieu hospitalier et singulièrement en réanimation.

Cet homme était torturé presque en permanence par une rêverie, une espèce de rêve éveillé duquel il était assez aisé de le sortir en conversant avec lui. Oh ! Un peu plus que "Serrez la main ! Tirez la langue !" etc… Non ! Mais il suffisait de s'adresser à lui comme à un semblable et d'avoir en tête la relation que nous avions tissée ensemble.N'importe ! Sa souffrance corporelle et morale, l'impotence de son corps, étaient vécues par lui comme s'il vivait autour de l'année quinze cents, comme s'il était - lui - un de ces errants menacés d'expulsion et du bûcher, déchus de tous droits civiques et chassés sur les routes ou dans les esquifs de fortune de la fuite hâtive. Et c'est pour eux qu'il réclamait ma pitié.

Il souffrait comme et avec ses frères d'alors. Ce qui lui permettait d'assigner un sens au malheur qui le frappait personnellement, et cela lui était soulagement - relatif - mais sans doute précieux.

Cette singulière rêverie diurne aurait dû nous faire repenser la manière dont se pratiquent les soins hospitaliers. Comment se faisait-il donc que leur perception par ce brillant historien puisse si intimement entrer en résonance avec une histoire de persécution contre les juifs ?

Serions-nous des bourreaux, nous médecins et soignants qui nous imaginons plutôt bons apôtres ? Alors, la régression en dépendance qu'imposent les soins hospitaliers pourrait s'éclairer des "Rêves …" de Charlotte B., des rêves de Cayrol, et les éclairer en retour ?

Quelle affaire !

Parce que quand même, il y a un hiatus irréductible entre la dictature nazi, le camp et l'hôpital. Le camp est usine à tuer, l'hôpital - usine - peut-être bien aussi, mais usine à soigner et parfois à guérir !

Et pourtant ils secrètent tous deux des rêves, des rêveries qui ne sont point sans analogies !

Le rêveur de Charlotte B. en rajoute dans la soumission au persécuteur : il est tout prêt à céder la place aux vieux papiers. Mon client en rajoute dans la soumission nécessaire pour bénéficier des soins hospitaliers : Il se rêve plus que soumis, livré sans aucun recours à la toute puissance meurtrière d'un roi trop pieux !

Quel est le point commun dans la structure ou le fonctionnement de ces deux entités qu'en principe tout oppose. A l'hôpital on mange à sa faim ! Observons tout de même que pour un malade grave - aucune latitude, aucune liberté, aucune initiative n'est laissée quant à l'alimentation. Mon patient était nourri à la cuiller de quelque bouillie ou purée mixée, comme celle qu'on donne aux bébés.

Sa dépendance quant aux fonctions d'excrétion était totale, et l'arrivée du bassin ou du pistolet était comme toujours un peu à la merci des autres urgences de soins de l'infirmière, au risque de la honte et de l'opprobre de se souiller !

Et tout ça en tout bien tout honneur, entendons nous bien, sans aucune intention de nuire !

Je crois que le point commun aux deux situations - l'hôpital et le camp - est la dépendance complète à l'Autre :

-l'Autre nourricier qui impose la bouillie à la cuiller à l'hôpital, qui octroie la soupe immonde mais passionnément attendue par le prisonnier au camp.

-l'Autre qui contrôle et impose sa loi aux fonctions sphinctériennes : le bassin à l'hôpital - et dans le camp, nous dit Kertész - le SS de garde à qui il faut demander la permission d'aller soulager sa colique une fois, deux fois… trois fois c'est impossible…Et la terreur de se souiller, de se faire objet de dégoût.

A l'hôpital comme au camp - toute la vie est organisée sans laisser place à la fantaisie. La vie de chaque instant est à la merci de décisions qui peuvent bien se trouver perçues comme incompréhensibles ou absurdes de l'Autre. Dans les deux cas, nous voilà quasiment revenu au temps où nous étions nourrissons avides du désir de l'autre dont dépendait notre vie. L'autre à laquelle nous arrimions tous nos désirs. L'autre à laquelle nous souhaitions complaire en tout, quitte à être son esclave, si nous en venions à croire que son désir était sur nous de maîtrise…

Il me souvient aussi de cet autre malade qui faisait le mort au risque de sa vie. Il faut dire qu'on l'avait oublié. Pas vraiment oublié, mais une intervention nécessaire pour qu'il puisse sortir de son enfer - la réanimation - avait été plusieurs fois repoussée sans qu'il ait pu entendre ces reports autrement que comme une négation de lui-même.

"Puisque je n'existe pas pour vous, en avait-il conclu, puisque je suis "rien" pour vous, et bien je vais me faire ce rien ; je vais faire le mort puisque c'est ainsi que vous me voulez !"

Et il faisait le mort depuis plusieurs jours, et avec une telle force convaincante que son chirurgien et sa réanimatrice le donnaient sans hésiter pour un mort-vivant (un musulman ?) que des complications imminentes allaient d'un jour à l'autre faire glisser dans la mort, la vraie. Heureusement, l'instauration d'un dialogue avec sa compagne suffit à le ramener parmi nous qui l'avions rayé de la liste de nos semblables. Et le fantôme des mortelles complications s'évanouit avec l'aube d'une parole restaurée.

Quel était son rêve ? Je ne le savais que trop. J'omis de le lui demander. Je n'avais pas le droit de le tirer en arrière, trop conscient que j'étais du danger mortel de retomber dans le même piège qu'Orphée. Quel était son rêve ? Je le sais pour l'avoir rêvé à sa place.

Ça ne peut être qu'un rêve blanc, à peine bosselé d'un seul unique relief, à peine troublé de quelques rayures malhabiles comme le dessin d'un enfant fou perdu sur un papier. Un rêve de désert, sans palmiers ni chameaux. Juste un rêve, blanc de la soif d'être entendu. C'était juste un silence, à peine rayé du cri lointain, d'un qui hurle sa soif, à la bouche muette d'un puit desséché.

Que nous dit-il encore ? Que lui aussi fait de la surenchère pour se conformer au désir supposé de l'autre comme le rêveur qui s'offrait à laisser la place aux vieux papiers dans la corbeille du square.

Avant que de nous quitter, je voudrais que nous nous laissions guider à nouveau par Gantheret qui insiste.

Il était de notre devoir de donner acte du poids écrasant du réel, de l'oppression et de la violence exercée par le système nazi sur les allemands. Pensons nous maintenant en position d'analyste. Quelle devrait être notre préoccupation à l'égard de ces rêveurs ? Ils sont écrasés et devenus intimement complices de leur persécuteur. Celui-ci les conduit à effacer dans la nuit les murs de leur chambre et de leur maison ("Suppression des murs le 27 de ce mois," p 61), à installer dans le vieux poêle en faïence bleue, si familier - un micro qui rapporte toutes nos paroles aux nazis et nous couvre de honte en les redisant à voix haute sur l'ordre d'un SA. ("Le vieux poêle indiscret", p 81)

Oui, quel devrait être notre souci ? Sinon de chercher sous la cendre et le couvercle de plomb la timide lueur d'une braise encore rougeoyante attestant d'une vie du désir qui n'attend que notre souffle pour renaître.

Gantheret reprend le rêve du plomb, probablement parce que dans jusque dans son rythme, jusque dans ses sonorités, il assone avec les paroles des chants nazi. (Lisez p 69. "Je vais me cacher dans le plomb").

On est écrasé. Mais écoutez à nouveau une des phrases de ce rêve :

"Quand ils viendront, je leur dirai : les gens en plomb ne peuvent pas se lever". J'aimerais que vous puissiez y entendre, vous aussi, sous le plomb la vie qui se réserve en secret de refuser de se lever aux ordres de l'oppresseur : les gens en plomb ne peuvent pas se lever !

Lisez aussi le rêve du Don Carlos. (p 66, "On brûle les livres. Don Carlos est sauvé"). Pour une fois nous disposons d'une association de la patiente (celle qui souffre) : ce livre lui évoque deux mots magnifiques "Liberté et Penser". Si vous avez bien suivi l'intrigue quasi policière de ce rêve, vous vous demanderez peut-être avec moi : mais où est donc passé le Don Carlos ? Et bien il se pourrait bien qu'il ait profité de tous ces déplacement fictifs et fautifs pour échapper à la destruction.

Ecoutons enfin d'une oreille attentive aux minimes palpitations de la vie le rêve de la page 51. Le texte en est d'une brièveté laconique :

"Il est interdit de rêver, et pourtant je rêve ! "

Derrière ces mots tout simples peut s'entendre en filigrane la volonté de ne pas céder en tout, comme une promesse cachée de révolte et de vie : "et pourtant je rêve…"

Gantheret nous a accompagnés jusque-là. Il ne nous a pas laissés avant d'avoir réveillé notre capacité d'entrevoir la vie sous les monceaux de cendre.

Et je vais lui laisser la parole pour conclure :

"A ne pas tenter de donner sa chance au désir, à seulement constater dans une lucidité navrée, l'implacable fermeture du poing de l'oppresseur, sans chercher, en intime protestation, à en déplier, un à un les doigts de plomb, l'analyste s'en ferait, objectivement, l'allié malgré lui."

Joseph Gazengel OCT 2005

Post-scriptum :

1°C'est je crois Moustafa Safouan qui parle de la pulsion de mort et de son expression, comme la contrainte à répéter sans fin un rêve traumatique ou une conduite qui comporte à chaque fois son douloureux échec.

Il dit qu'elle est au cœur de la pratique de l'analyste. Quel est en effet le but de l'analyse sinon d'arrêter cette répétition mortifère qui encore une fois ne conduit pas à une élaboration, mais trouve sa fin en elle-même dans une répétition démoniaque ?

Moustapha Safouan, La jouissance ou l'au-delà du principe du plaisir.

In "Dix conférences de psychanalyse", Fayard 2001, pp 35 sq.

2°J'ai choisi dans mon texte le mot "holocauste" parce que c'est ce terme qu'a choisi Imre Kertész ; et que Kertész est de tous les survivants des camps - parmi ceux que je connais - celui qui a fait de sa terrible expérience l'élaboration la plus poussée, et celle que j'admire le plus.

-J'ai été conforté dans ce choix par ces phrases de Lacan :

"Il est quelque chose de profondément masqué dans la critique de l'histoire que nous avons vécue. C'est, présentifiant les formes les plus monstrueuses et prétendues dépassée de l'holocauste, le drame du nazisme.

Je tiens qu'aucun sens de l'histoire fondé sur les prémisses hégéliano-marxistes, n'est capable de rendre compte de cette résurgence, par quoi il s'avère que l'offrande à des dieux obscurs d'un objet de sacrifice est quelque chose à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber, dans une monstrueuse capture.

L'ignorance, l'indifférence, le détournement du regard, peut expliquer sous quel voile reste encore caché ce mystère. Mais pour quiconque est capable, vers ce phénomène, de diriger un courageux regard - et, encore une fois il y en a peu assurément pour ne pas succomber à la fascination du sacrifice en lui-même - le sacrifice signifie que dans l'objet de nos désirs, nous essayons de trouver le témoignage de la présence du désir de cet Autre que j'appelle ici Dieu Obscur.

C'est le sens éternel du sacrifice, auquel nul ne peut résister, sauf à être animé de cette foi si difficile à soutenir, et que seul, peut-être, un homme a su formuler de façon plausible - à savoir Spinoza avec l'Amor intellectualis Dei…"

Jacques Lacan, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse »,

Seuil, 1973, pp 246-247.

Le désir supposé d'un Dieu Obscur, à qui il faudrait sacrifier des victimes humaines, nous exonèrerait d'avoir à nous interroger sur l'origine, la nature, et la légitimité des plus obscurs de nos propres désirs. Nous pourrions alors nous croire dispensés d'avoir à renoncer à l'accomplissement de ces désirs mortifères que cautionnerait ce dieu.

Ce qui est bon est intériorisé et en vient à faire partie de soi, nous a appris Freud. Ce qui est mauvais est mis à l'extérieur de soi, il devient étranger, (Et pourquoi n'en ferait-on pas un veau d'or ?)

-Et par ce texte de Zalmen Gradowski :

"Ecoute, Lune ! Un peuple de haute culture, un peuple de puissance et de pouvoir, s'est vendu à son dieu, le Diable, et en son nom et sa volonté lui a offert mon peuple en sacrifice. Et eux, ses serviteurs hautement civilisés, mués en sauvages pirates, ont convoyé ici mes frères et mes sœurs du monde entier, de partout, les ont apportés comme victimes sur son autel. Tu vois ce bâtiment, immense, ce n'est pas le seul temple de cette sorte qu'ils ont bâti pour lui, et les victimes, ils les amènent ici de force, avec violence. Les victimes en offrande à leur dieu, pour assouvir sa faim et sa soif de notre chair et de notre sang."

"Au cœur de l'enfer" Zalmen Gradowski, Kimé éd. Paris 2001, p 48. Ce livre est la traduction des manuscrits d'un Sonderkommando d'Auschwitz.

3° C'est seulement après que j'ai eu fini ce travail que Herbert Wachsberger m'a soufflé de relire "Psychologie collective et Analyse du moi" de Sigmund Freud.

C'est bien sûr une lecture indispensable pour penser la "mise au pas", la "synchronisation" et ses effets sur les Allemands jusque dans l'intimité de leurs rêves.

REVER SOUS LE III° REICH. Index des rêves

Rêve de poursuite (rêve initial de C.B.) p. 7

Le bras tendu p.47

Violence : trempée de sueur p.53

Suppression des murs le 27 de ce mois p.61

Pourquoi je n'ai pas pavoisé… (Grünevald), je vis au fond de la mer p.62

Les mots interdits : Lord, Je p.63

Opéra, diable, Hitler : vol de pensée p.65

On brûle les livres, don Carlos est sauvé p.66

Le laitier, le ramoneur noir SS p.67

Je vais me cacher dans le plomb p.69 Math, encre invisible p.70

Le service de surveillance du Téléphone p.75

Le vieux poêle indiscret p.81

La lampe à la voix nasillarde p.84

Deux putti voyeurs p.85

Chercher « petit » dans « Grand », par prudence. p.86

Je rêve en Russe que j'ignore p.86

Je rêve qu'il est interdit de rêver p.87

Le costaud se rêve femmelette p.92

Porter plainte sur une feuille blanche p.94

Goering me satisfait : honte p.95

Médecin, barbelés et bottes (2 r.) p95-96

Je vais à la montagne avec maman (4 r.) p.101-102

Son ami juif était "correct" la lumière bleue s'éteint p.103-105

Défendre Paul p.106

Paul est un squelette p.107

Bureau d'aryanité (nez) p.111

Mes papiers ont disparu (nez) p.113

Une brune cherche des Bruns pour marcher au pas et chanter p.115

en chœur (5r.)

Désespoir des cheveux noirs (3r.) p.118

Dinarienne. On me jette des pierres p.119

Mention très bien mais "Hostile à l'état" (2 fragments) p.120-Pourquoi les suspects ne brûleraient-ils pas ? p125

Front rouge au pas des SA (fragment) p126

Drapeau. La croix gammée magique qui repousse au matin p.126

A terre dans la foule et seule p.127

"Tous les opposants doivent mourir" (vengeance dérisoire) p.128-129

Protester en marchant en cadence. Mise au pas ?

SS dans les géraniums bruns. (3 r.) p.129-31

Il suffit de vouloir. Le passeport Estonien p 134

Déposer l'enfant de l'autre côté de la crevasse p.134-5

J'attrape Hitler au lasso (r. d'émigré) p.139

Au Zoo. Je tiens un tronc dans la main p.141-2

Je chante avec les autres p 143

Avec une arbalète comme Goering p.144

Je crie enfin "Heil Hitler!" p144-45

Les SA sont mieux chaussés p.145-46

Hitler :"C'est lui que nous voulons avoir". Il marche déjà p.150

Sois notre porteur de fanion ! p 150

Je lui plais encore plus p150

Hitler s'asseoit à côté de moi. Son bras… p151

Son bras sur mes épaules p151

Ses deux mains dans les miennes p 151

Il m'attrape de ses mains puissantes p152

Il me caresse…jusque dans le dos ! p152

Il me descend dans l'escalier p 153

Hitler m'écoute p153

Brûler d'envie. Etre au milieu d'eux p154

Quelqu'un d'autre occupe ma place p159 J'embrasse aussi le sol où vous m'avez jeté p160

Je cède la place aux vieux papiers p160 Ils sont juifs et laids. Vous m'avez forcée avec eux p162

Vous n'habiterez plus nulle part ! p 163

Le dernier pays où les juifs sont tolérés : La Laponie Glacée p164

A New York, escalader un gratte-ciel de l'extérieur p165-6

Les langues étrangères (3 r.) p167

Jamais plus ne reviendra… p168

Le guide (führer) est un SA p168

J'avais espéré vous reconnaître (rêve de1960) p169

Fin

Joseph Gazengel courriel : "josephgazengel@freesurf.fr"

T : 0 148 839 318 16 Av Sébastopol

94210 St Maur. La Varenne

Les ouvrages cités :"REVER SOUS LE IIIEME REICH - Charlotte Beradt - Payot - PETITE BIBLIOTHÈQUE PAYOT - SCIENCES HUMAINES "

" Le refus" Imre Kertész Natalia Zaremba Huzsvai Charles Zaremba Actes Sud ;

"Dix conférences sur la psychanalyse" Moustapha Safouan, Jacques Lacan

"La trève" Primo Levi

"Si c'est un homme"Primo Levi

"Au cœur de l'enfer" Zalmen Gradowski, Kimé éd. Paris 2001, p 48

"Psychologie collective et Analyse du moi" de Sigmund Freud.