Le psychanalyste idéal

Autres articles de l'auteur

Le point sur la réaction au brûlot de Sophie Robert contre la psychanalyse dans le"Nouvel Observateur"

Grande Traversée. Moi, Sigmund Freud

Soyons simple et pratique. Si l’on comprend bien le propos de Sophie Robert il parait urgent de bruler les livres de psychanalyse, d’exclure les psychanalystes des lieux d’enseignement et de tout autre lieux où ils pratiquent cette science perverse et dénuée de tout fondement...

Lire la suite

Internet et paranoïsation des rapports sociaux.(2002!)

En remuant quelques vieux papiers j'ai retrouvé ce texte qui date quand même de 2002. Cela faisait déjà un certain temps qu'oedipe était sur la toile après l'avoir été pendant 10 ans! sur le Minitel et que je me...

Lire la suite

On vote dans les librairies

Chers amis, On vote dans les librairies : à Perpignan à la Librairie...

Lire la suite

Pages

Le psychanalyste idéal

C’est un homme dans la force de l’âge comme on ne dit plus. Cela pourrait-il être une femme ? Je ne sais pas. Il est certes le plus souvent parisien, mais il peut aussi habiter une ville de province à condition qu’une université lui ait ouvert ses portes.

La rive gauche lui convient assez bien. Une pointe d’accent étranger aussi. Il parle avec une certaine affectation, mais sans excès. Il a derrière lui une longue carrière universitaire. Il parle allemand couramment et lit Freud dans le texte. Bien sûr il a une connaissance approfondie de l’hébreu et du grec ancien dont il orne ses écrits, négligeant le plus souvent d’en donner une traduction. Chez lui, tout est calme luxe et volupté… et silence sauf lorsqu’il écoute de la musique classique. Au mur, on aperçoit quelques tableaux anciens et d’autres modernes qu’il vient d’acquérir car il fréquente les galeries. La littérature est son domaine et son dernier article porte précisément sur un ouvrage dont seules quelques personnes avec lui, dont ses intimes auxquels il a parlé lors d’un dîner, ont eu connaissance. L’argent ne l’intéresse pas et d’ailleurs ses tarifs sont si variables que même le plus démuni peut s’adresser à lui. Il lui donne volontiers la priorité lorsque la salle d’attente est pleine ce qui stupéfie et irrite quelque peu ses autres analysants ainsi que les nombreux analystes qu’il a en contrôle et qu’il fait patienter. Il tient un séminaire tous les 15 jours dans une salle que son association met à sa disposition. Durant les séances, il est le plus souvent muet, cultivant le désêtre à la perfection. Parfois il lâche un soupir, un borborygme, ou bien une phrase dont lui seul possède la clé. Il a écrit de nombreux ouvrages et possède lui-même une bibliothèque remplie de livres rares. Il ne prend que rarement des vacances car celles-ci sont occupées par des congrès à l’étranger où il occupe une place officielle. Il n’est jamais malade et se demande parfois en soupirant s’il mourra un jour.

Ne cherchez pas à mettre un nom sur ce portrait imaginaire, cet homme, cette femme n’existe pas. Ou du moins, n’est-il que partiellement incarné dans tel ou tel rescapé de la période héroïque. Il a cependant vécu longtemps dans la tête de certains de mes collègues de la génération post 68 et sans doute aussi dans la mienne. En ces temps anciens, aujourd’hui voués aux gémonies, les facultés de Censier, de Vincennes, de Nanterre produisaient un nombre considérable d’étudiants en psychologie formés par des psychanalystes et qui rêvaient de ressembler au portrait que l’on vient de décrire. Ils étaient accompagnés par des étudiants en médecine qu’ils côtoyaient au séminaire de Lacan, de Barthes, de Foucault, de Mannoni, Leclaire, Safouan, Lebovici, Diatkine, Clavreul, Dolto et de bien d’autres encore. Belle époque s’il en fut et qui sans doute, dans le paysage d’une France sarkobruniesque a de quoi faire naître une certaine nostalgie.

Le quotidien de tous ces jeunes gens, s’il était ainsi enluminé, n’était pas rose pour autant car ils devaient se coltiner les dispensaires de banlieue, les hôpitaux psychiatriques aux structures moyenâgeuses, les trains de province qui les emmenaient au fin fond de la France profonde. Quant à leurs rémunérations, elles ne gonflaient pas vraiment leur compte en banque. Parfois ils s’arrangeaient avec les salaires de misères que l’administration leur accordait chichement en passant des accords furtifs avec tel ou tel responsable. On faisait un peu moins d’heures que celles marquées au contrat. Cela payait le train et les longues heures de transport. Beaucoup en avaient honte mais préféraient cette supposée clandestinité, cette marginalité apparente à celle d’un statut social correct et reconnu. Comment comprendre cette attitude sinon en tenant compte de la distance sidérale qu’ils pouvaient alors percevoir entre leur situation et celle de cet analyste idéal qui leur emplissait la tête. Se battre pour de meilleures conditions de travail et de rémunération ? Inscrire ces avancées dans le marbre d’un contrat ? Il aurait fallu pour cela redescendre les quelques marches qu’ils avaient semblé gravir vers les sommets de l’analyste idéal. Etre dans cette pseudo marginalité, dans cette situation précaire, leur apparaissait susceptible de les rapprocher de ce qu’ils croyaient être la nature même de la pratique psychanalytique, pratique qu’ils pensaient confusément dévoyer en se coltinant le social, en étant analystes loin du cadre de la cure classique, loin de l’image et du statut auquel ils assimilaient peu ou prou la pratique analytique.

Peu à peu, c’est pourtant cette figure de l’analyste qui s’est imposée dans la réalité, aux antipodes de cette figure mythique. Il en est résulté une vivification des structures de soins ainsi que des structures sociales, de tout ce qui concerne la pensée dans ce pays. Aujourd’hui, cette génération laisse peu à peu la place à la suivante dans un paysage marqué par le recul de la pensée et par la mise à mal des accords verbaux qui faisaient que malgré un salaire horaire ridicule, la vie était quand même possible. Désormais, le psychanalyste est le plus souvent dans cette position de l’intellectuel précaire si bien décrit dans un livre récent. Il n’a guère le temps pour apprendre le grec ou l’hébreu, mais il a une connaissance de la réalité sociale que leurs aînés étaient loin de posséder. Ils représentent aujourd’hui la psychanalyse dans sa réalité, plongée dans le social, l’éducatif, les consultations pour enfants en déshérence, les placements en famille d’accueil, etc. Il est familier de la réalité virtuelle d’Internet, du Mp4 et des jeux vidéos, de l’herbe et de la violence dans les lycées et les banlieues. Il subit comme chacun et s’interroge aussi sur l’immigration et se frotte à des cultures qu’il ignorait jusque-là. Bref, il se coltine la misère sociale dans toutes ses composantes et lui-même s’en trouve marqué. Certes la pratique libérale n’a pas disparu, certes on peut encore faire une analyse trois ou quatre fois par semaines et espérons que cela sera encore possible longtemps. Mais la figure du psychanalyste a profondément changé. Elle s’est aussi enrichie de connaissances et de problématiques nouvelles tout de même assez éloignées, en particulier au niveau du cadre, de la cure classique. Les débats dans les colloques et les revues commencent timidement à faire état de ce savoir. C’est aux uns et aux autres que le site oedipe s’adresse pour que le nouage puisse se faire entre les générations. Car c’est aussi cela, la transmission de la psychanalyse.