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La douceur de xavier
La douceur de xavier
La douceur de Xavier
In Memoriam
Maud Mannoni disait que les seules vraies amitiés sont les amitiés d'enfance. C'était une étrange affirmation ! J'ai longtemps réfléchi à cette affaire pour y trouver mon grain et les morts successives de gens que j'aimais m'ont permis de trouver : Xavier était mon ami d'enfance, comme Joël, comme Maud, comme encore aujourd'hui quelques autres qui savent garder, dans le rapport au monde, une trace d'enfance. Mon frère Xavier était mon ami d'après l'enfance. « Chacun naît d'un drame », me disait Maud, mais certains drames « laissent ouvertes des possibilités de création dans lesquelles se “sourcent” certaines joies de vivre. » Voilà pour l'amitié fraternelle : elle est née de la reconnaissance de chacun de nous en l'autre d'après les restes d'enfance. C'est très important parce que l'enfance forge ses affections dans des actes, les adultes disent que c'est du jeu, mais nous savons combien ce jeu est acte : acte d'amour, explosion de haine, don infini ou jalousie meurtrière, l'acte d'enfance est ce qui se situe au plus loin du semblant, au plus près de la vérité…
Un jour Xavier a eu 75 ans ; les siens en ont fait un événement d'amitié et les roses rouges ont fleuri par brassées. Lorsque je songe à l'héritage spirituel de Xavier Audouard, c'est à ces brassées que je pense d'abord : il m'embrasse, je m'embrase, un “s” en moins, cette ganse de soie qui fait l'embrasse. La position dans le transfert de l'analyste Audouard avait la consistance d'une présence silencieuse. La présence d'une étoile, le silence des bruits de l'univers. Aux Paty de Mittainville, dans son observatoire astronomique, Xavier nous avait offert la vision puissante d'une éruption du soleil, je crois que j'ai alors compris ce qu'il avait voulu exprimer lorsqu'il avait provoqué, un jour durant son analyse, l'attention soutenue de Lacan en parlant d'une « quasi-expérience ». Le soleil n'est pas quelque chose que l'on dévisage face à face, il y faut des précautions, des formes, une préparation, une attitude respectueuse. Nous passions un week-end, grâce à l'hospitalité exquise de Bernadette, chez elle, dans sa chaumière. Nous sommes allés au fond du jardin, il fallait préparer l'observatoire, tourner le toit dans la bonne direction, dénuder la lunette de ses housses protectrices, protéger nos yeux en fixant un filtre noir spécial ; tout cela concentrés, en silence, presque ailleurs, hors là en tous cas, dans l'entracte d'un événement extraordinaire. « Non licet omnibus » (pas pour tout le monde) aurait pu dire Lacan :Voici le soleil, face à face ; cela n'avait rien d'extraordinaire, sauf cette proximité inouïe de l'astre, le regard plongé dans cette immensité jaune. Il nous a fallu attendre sans défaillir, Xavier voulait que l'on croit, il était aussi fidèle que loyal. Un éclair orangé s'est alors produit, inattendu, intense comme la foudre interminable et ardent, ténu comme la flamme d'un buisson, absent déjà. « Où t'es tu caché mon aimé, me laissant gémissante, comme le cerf tu t'es enfui en m'ayant blessée, après toi ai couru et tu étais en allé… » Voilà Paul de Tarse terrassé par la foudre de Dieu et qui invente le christianisme, Artaud se laissant pénétrer par les rayons du soleil et qui sublime la folie. Une quasi-expérience.
La psychanalyse était pour Audouard cette expérience de la parole où l'inouï se produit toujours entre deux mots, dans un lieu perdu, au silence dense, entre deux pertes : Serge Michenaud dans Scorpion Orphée citait Audouard inédit : « Qu'il n'y a de désir que grâce au deuil du désirable, qu'il n'y a de deuil que grâce au deuil du deuil lui-même ; qu'il n'y a donc de désir que dans la vie du désirable ni de désirable que dans la vie du désir ; qu'entre le désir et le désirable tombe à tout moment quelque chose de perdu qui, en fin de compte, se révèle comme étant le sujet lui-même. Que le désir et le désirable n'ont de rapports et de vie que grâce à cette perte du sujet, perte à tout moment répétée parce que toujours impossible ». Mon doux ami, au nom prédestiné comme une embrasse qui nouait l'art doux d'Audouard, l'absence de sa mère tant chérie et pourtant absente hélas, si loin, dans cet internat d'avant la découverte de Pluton. Michenaud le savait bien lorsqu'il dédiait à Xavier, « Pour ce vent du large qui vient de l'Ouest dont nous sommes » : « La mer si belle avec ses larges cuisses, Est-ce un navire, est-ce moi qui la prends ? Est-ce la mère, est-ce mon Eurydice Qui me saisit à nouveau par le sang ? Mère si belle avec son orifice, C'est l'origine à peine on pense un jour. Mes compagnons, dormez pour que je puisse Pleurer sur vous la toison de velours. »
Débordant de douceur, Xavier mon frère, même ton sang en avait trop, et te faisait mourir au jour le jour, comme un soupir de Dieu suspendant l'instant. Bernadette attentive au réveil de son homme. Cela aussi nous fait un héritage : vivre et mourir chacun pour sa chacune.
Transmettre l'onction à l'instar de Samuel, qui le fit pour Saül, pour David, pour chacun. Transmettre secrètement, car si nos fils deviennent nos pères, c'est parce que, pour qu'ils adviennent, le père ne se fait jamais maître. Il assure ce passage entre deux pubertés, du fils au père, de l'analysant à l'analyste, de la vie à la mort, de l'envie à l'amour, du désirable au désir…Il nous faut, à chacun de nous, redevenir des fils pour faire du père.
Deux années durant Xavier est venu à mon séminaire à Paris, aussi longtemps que ses jambes ont pu le porter, pour affirmer sa foi et sa loyauté en ces passages successifs : ce n'est pas toi qui parles mais l'Autre qui s'exprime dans ta voix et c'est cela la voix scripturaire, celle dont l'encoche est restée entre les mots, et qui continue de dire le désir inaudible, comme un « j'ai soif ».
Donnez moi une orange pour en faire un soleil, puisque Xavier n'est plus là pour m'apprendre les étoiles, il est parti pour toujours, il est sorti de la croyance, il n'est plus ici, est-il au delà ?
Nous avons joué ensemble le spectacle du duende à Espace Analytique, en l'honneur d'Octave Mannoni qui avait su apprivoiser le duende impertinent de la psychanalyse, et ce fut une autre éruption, celle du soleil noir de la mort qui est le seul qui convoque à l'heure de vérité, le seul qui provoque un silence lourd, silence de statue, de convive de pierre, d'absent perturbable qui rythme nos instants.
Le jour de tes obsèques nous étions à Bordeaux pour ouvrir la première séance du Groupe de travail clinique pour la psychanalyse à l'hôpital, avec Arlette, avec Sarah, avec Gilles, ton analysant, que tu m'avais adressé pour qu'il poursuive en contrôle. Deux enfants et six stagiaires y ont contribué à fonder une « quasi-expérience » : l'un des enfants a compris la mort aux aguets dans le désir de sa mère et qui l'empêchait de comprendre tout le reste, l'autre a pu prononcer un mot : « non ». Et ce fut notre hommage.
Xavier, mon frère, je te vois sur l'étoile et tu souris coquin, perclus d'enfance, dégagé de la gangue du temps qui nous fait trébucher, couronné de jeunesse, bel ange d'espérance, je te vois qui regardes ta femme, tes enfants et tes petits, tes amis, tous les tiens, tu fredonnes en silence comme « le vent mon Père et ses pauvres chaussures » : « marcheur, il n'y a pas de chemins mais des stèles sur la mer »
Adieu torero, j'aurai aimé ton heure de vérité.
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