"Médée avortée" Théâtre des Amandiers de Nanterre

Médée

Autres critiques de l'auteur

entre les murs de François Bégaudeau

 Enfermés dedans  « Entre les murs » de François Bégaudeau (Verticales 2006) Il est des utopies comme des individus : certaines réussissent, d’autres non. L’asile de Pinel et l’...

Lire la suite

À la recherche de la Toison d’Or, Jason accoste en Colchide où il rencontre Médée, la fille du roi Aétès. Médée tombe follement amoureuse de Jason et l’aide à s’emparer de la Toison d’Or avant de s’enfuir avec lui. Dès lors, une longue cavale sanglante, au cours de laquelle naîtront leurs deux enfants, les entraîne de meurtres en exils à travers les différents royaumes grecs, pour s’achever dans celui de Corinthe, où le roi Créon leur accorde l’asile. Mais cette hospitalité a un prix : Jason doit épouser Créüse, la fille de Créon. Jason accepte l’accord proposé, et répudie Médée. C’est ainsi que débute la tragédie de Sénèque, le matin des secondes noces de Jason. Elle s’achève le soir même, le Soleil emportant avec lui une Médée vengée avant de plonger dans l’obscurité la ville de Corinthe détruite. Médée n’est pas seulement la magicienne exilée aux pouvoirs multiples, symbole d’une immigration nécessaire puis rejetée. Outre la soif de vengeance, Médée incarne la femme du désir absolu et passionné, elle est l’amour éternel et sans limite. C’est la transformation brutale de Médée en monstre qui nous a intéressés : «Nous avons voulu remonter aux sources de cette interrogation sur la naissance du monstre et déchiffrer le parcours de Médée furieuse, parcours qui la mène de l’humanité à l’inhumanité».

« Médée »

Mise en scène de Médée de Sénèque par Zakaria Gouram au théâtre des Amandiers à Nanterre jusqu’au 8 juin, à 20h 30

Avec Marie Payen, Jauris Casanova, Etienne Fague, Laurent Bur, Martine Vandeville, Dramaturgie Leïla Adham Scénographie Muriel Bétrancourt, Costumes Karine Vintache, Lumières Bruno Brinas, Travail du clown Julien Cottereau

Olivier Py, auteur dramatique et directeur du théâtre de l’Odéon met en scène l’intégralité de L'Orestie du poète grec Eschyle du 15 mai au 21 juin (le spectacle dure 5 heures). Il y fera chanter les chœurs en grec. Voici ce qu’il dit de ces derniers : « Sans eux, on tombe dans le drame sordide, le fait divers meurtrier ».

C’est un peu l’impression que laisse cette mise en scène de Médée, pourtant magnifiquement traduite par Florence Dupont : un fait divers sanglant, doublé d’une scène de ménage, qui tombe finalement dans le grotesque. Que penser de cette Médée, qui trimbale ses potions et autres colifichets dans une valise à roulettes de supermarché ? La « sorcière » en sortira boa en plumes rouge pétant, et peinturlures dont on la voit s’oindre méthodiquement les bras. Que penser de la poussette double, trouvée aussi en promotion dans un catalogue, de laquelle elle sortira deux « nourrissons », dont un enfant chou-fleur sans doute né de « l’homme à tête de chou » ? En guise de meurtre, les spectateurs assistent médusés à l’effeuillage du dit chou-fleur : je te hais, un peu, beaucoup, passionnément. Je te tue.

Ce final « gore » donne l’impression que le metteur en scène n’a pas osé être à la hauteur de ses ambitions. Et pourtant……

Pourtant l’image sur laquelle débutait la pièce, très proche d’une vision onirique, était porteuse de promesses. Le corps de Médée, à peine visible, quasi halluciné par le spectateur, et enveloppé dans deux morceaux de linge blanc façon bikini, apparaît dans une demi-pénombre : il n’émerge que deux jambes d’une blancheur parfaite qui semblent douées de vie, et qui s’agitent dans une lenteur étrange. Une voix rauque, et d’abord inaudible, sort de ce corps auquel on ne trouve d’abord rien d’humain. C’est une Médée-fleur, une Médée-animale, qui se plie et se replie au rythme de sa douleur et de ses proférations : on songe aux vers de Baudelaire «Sois sage, ô ma Douleur, et tiens toi plus tranquille ». Allongée, le corps arc-bouté comme celui d’une parturiente, Médée est prête à s’enfanter elle-même : belle idée que cette femme qui, par l’infanticide, essaye d’accoucher de sa propre douleur. Malheureusement, l’accouchement n’aura pas lieu parce que le metteur en scène n’a pas réussi à être une « sage-femme ». Ou parce que « l’enfant » était trop monstrueux ?

La « nourrice », conscience de Médée, incarné sur scène par un homme-femme au corps blanc et imberbe, tente d’apaiser la fureur de la femme-enfant, qui ne connaît plus aucune limite. Médée-corps, femme sans tête et sans raison, femme folle de son corps, folle de désir pour Jason, que veut-elle ?

Zakaria Gouram n’a pas su « porter » sur la scène cette Médée qui, telle Athéna, demandait pourtant à sortir tout armée de sa tête. Il  hésite pendant tout le spectacle entre un réalisme qui veut moderniser la tragédie mais qui fait de plus en plus cliché : Créon porte un costume trois pièces, Médée fume pour se calmer et porte des « Converse » ; et d’autre part, une mise en scène de la folie qui tourne la tragédie en farce : le tragique disparaît au profit du bouffon et du grotesque. Travail du clown. Mort de Médée et mort de la tragédie. Rideau.

Pour se consoler deux remèdes : d’abord lire la pièce dans la traduction de Florence Dupont (Le Spectateur français 1997) et principalement les chœurs. Les plus chanceux se souviendront de la très belle mise en scène de Jacques Lasalle au théâtre de l’Odéon avec la lumineuse Isabelle Huppert en 2001 dans la Médée d’Euripide.

A noter qu’un colloque intitulé « Médée, on tue un enfant ! » est organisé par le TRIP (Travaux de recherche sur l’Inconscient et la Pulsion) le 23 et 24 mai de 9h 30 à 17h dans la salle transformable. Programme du colloque disponible sur www.nanterre-amandiers.com.

Mariane Perruche