Le Promeneur du champ de mars, Robert Guédigian, 2004, avec Michel Bouquet

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 Avec Michel Bouquet, Jalil Lespert, Philippe Fretun Film français Durée : 1h 57min.  Année de production : 2004 Synopsis Ce film raconte l'histoire d'une fin de règne et d'une fin de vie : celle de François Mitterrand. Alors que le Président livre les derniers combats face à la maladie, un jeune journaliste passionné tente de lui arracher des leçons universelles sur la politique et l'histoire, sur l'amour et la littérature... Des certitudes sur la vie. Mais le vieil homme n'en a guère à dispenser car c'est pour lui le moment où passé, présent et futur se confondent en un seul temps ; ce temps où seuls les doutes demeurent, ce temps où tous les hommes sont égaux : celui de la proximité avec la mort. Site officiel  

La vérité sortie du bain

La proposition de Guédigian met presque nécessairement mal à l'aise. Pour un peu, on bouderait le film. N'est-il pas trop tôt pour analyser le personnage historique de François Mitterand ? N'est-il pas incongru d'en faire un film plutôt qu'un documentaire avec archives et entretiens ? Voilà bien encore un coup de François Mitterand : inspirer un film, presque une fiction, une méditation, dans un rapport frontal à sa personne, à son image, à son mythe. Même De Gaulle n'a pas eu ce privilège qui pourtant a laissé de consistants Mémoires. Mais précisément, il faut être à hauteur d'Histoire ou de Mémoires avec De Gaulle, alors que François Mitterand a cette demi-stature qui inspire le romancier plus que l'historien, comme ces personnages secondaires que l'on peut intégrer à un roman historique sans trop de risques, parce qu'on ne sait pas exactement ce qu'a été leur rôle, parce qu'on ne sait pas vraiment ce qu'ils ont dit, tandis qu'un Napoléon ou un Louis XVI encombreraient. En tout cas, c'est ce que le film donne à penser : un rapport à l'histoire à définir, à ajuster, comme si l'homme politique en question n'avait qu'une relation très marginale avec l'histoire, bien qu'il guigne de ce côté, s'estimant le dernier véritable Président de la France, avant l'arrivée des gestionnaires.

Avec le François Mitterand du film, la politique est presque hors sujet. Hors de son sujet. Mais est-il un sujet ? Ou n'est-il qu'une silhouette ? Il laisse glisser les questions fondamentales que nous nous posons, il semble peu concerné par les projets et les réalisations politiques, il ne croit pas à grand chose, il parle de l'homme, de la « haine », de ses « ennemis » plutôt que des partis, des convictions ou des choix stratégiques. Il n'est pas plus assuré que nous, malgré le bluff de quelques propos, la recherche de bons mots (qui ne sont souvent que généralités creuses, ainsi que le remarque un personnage), de sentences à retenir, d'être un homme historique et il cherche sa propre dit-mension. Le parcours du bon mot, plusieurs fois refait, lorsque le jeune journaliste écrivain, second protagoniste du film, cite les phrases de Mitterand, permet de mettre un peu de distance ironique, de mesurer l'effet d'une formule selon qu'elle est dite par le Président, avec le ton historique idoine, et surtout l'écoute respectueuse qui convient, puis par Antoine, à un tiers, avec un effet de dégonflage garanti. Finalement, il est difficile de savoir, hors contexte, si une phrase relève d'une pensée profonde ou des conseils de Marie-Claire ou de Elle. On ne prête qu'aux riches. Avec une fausse innoncence, Antoine, et Guédiguian, semblent tester ces phrases, dans leur ronde, se demandant ce qu'il en reste une fois le crédit accordé au locuteur épuisé ou mis en doute. Dire que « les femmes du Nord ont de la gravité », ou que les Méditerranéennes « font du cinéma », c'est proférer un lieu commun. On peut en douter, lorsque le Président le prononce, on en est sûr lorsque Antoine le répète. Si la formule amuse et étonne par sa bêtise incongrue de la part du Président, le rendant plus proche, facétieux, donnant au spectateur l'impression jouissive de participer aux petits secrets des grands hommes et de découvrir soudain qu'ils ont les idées de tout le monde (peut-être), cette même formule révèle sa totale stupidité la seconde fois, d'être dite à une femme du Nord qui ne s'en laisse pas conter et une intellectuelle pleine de charme, dont la gravité est d'ailleurs confirmée paradoxalemenent, de façon subversive, par ce refus des généralités. Et combien d'autres phrases présidentielles, sur le pouvoir, sur la mort, sur lui-même, résisteraient à ce petit parcours décapant ?

Finalement, c'est notre attente de mots, de formules, de vérité qui est mise en scène, au centre du film et c'est là son plus grand intérêt. Le dispositif est très révélateur. Un jeune homme de trente ans rencontre le Président François Mitterand, aux derniers jours de sa vie et de son mandat, pour recueillir ses Mémoires, des réflexions dont le fil ne nous est pas donné. Le journaliste semble préoccupé par un souci de clarification, de legs, tandis que le Président semble surtout soucieux de conserver un interlocuteur, un témoin à la fois naïf et amical, innocent et prêt à l'aimer, jusqu'au bout. Ce sera sa dernière manipulation. Le jeune homme est en position de fils, demandant compte à son père, à une image paternelle un peu opaque dont il aimerait tout justifier. Il est fasciné, pris dans un transfert dont on sent qu'il ne peut être qu'irrésistible, trop puissant. Qui résisterait à tant de fastes : l'Elysée, ses rituels et ses gants blancs, ses ors, le Président et ses gardes du corps, ses avions, ses voitures officielles, ses discours, un homme seul et encore tout-puissant, assisté par un médecin qui, à la fin, couche sur un matelas, au pied de son lit, un Président qui l'appelle à toute heure ou l'ignore pendant plusieurs semaines, le distingue comme un fils et un témoin privilégié ? Le jeune homme, qui se demande pourquoi il a été désigné, présente, hormis sa beauté, le caractère de neutralité, d'anonymat, de banalité, qui rend possible une identification et le spectateur accorde toute vraisemblance à cette situation que l'histoire personnelle du jeune homme, tournée dans un style réaliste, rend parfaitement crédible. Imaginons que nous soyons appelé à assister aux derniers jours d'un grand homme, à nous immiscer dans sa plus totale intimité, dans ses petits appartements, derrière les portes dorées et les salons officiels, jusque dans sa baignoire et dans le contact de son corps, de sa peau et de ses blessures… Triomphe du voyeurisme et d'un privilège incroyable, voir de si près un grand homme ! Le spectateur est tout ébloui d'approcher la vérité à la toucher, sortant nue de son bain ! Las, de quelle vérité s'agit-il qu'il ne connaissait déjà ? Que la peau devient fragile, que le moindre choc s'y imprime lorsqu'on vieillit : ma voisine qui a quatre-vingt treize ans me montre régulièrement de nouveaux hématomes et hier elle a perdu deux dents, simplement en se les brossant.

Des signes vides.

Mais le spectateur est d'abord pris dans une attente fascinée et curieuse, traquant les mots, attendant les révélations sur la vie quotidienne, les goûts, les fréquentations, et surtout la pensée du Président. Il sera très frustré, ne sachant presque rien. Le journaliste qui a accès à tant d'intimité ne voit rien, car il n'y a rien à voir, il ne saura rien, comme s'il n'y avait rien à savoir. On voit se promener un homme sur le Champ de Mars, sur la plage, dans des cimetières, des églises. Certaines images pourraient être émouvantes, mais elles sont rares. Le cinéaste semble les donner par acquit de conscience, parce qu'elles existent, sans conviction, sans faire monter le ton ni la musique, sans effets de caméra. Simplement, cela s'est passé ainsi et Guédiguian semble se demander, entraînant le spectateur à sa suite quel sens cela pourrait avoir, comment prendre ces choses si énigmatiques. Il filme comme un phénoménologue, attentif et sans jugement. Le président se couche sur la pierre dans la petite église où il désire être enterré, comme ces rois dont il admire les gisants de pierre à Chartres. La séquence suivante nous amène brutalement chez l'éditeur du journaliste qui est entrain de lire la description de cette image dans le livre, description elle-même recueillie de la bouche d'un témoin et non faite par le journaliste lui-même. « C'est très beau ce passage », dit l'éditeur. Qu'est-ce qui est très beau ? La description d'Antoine, le geste du Président, la scène filmée sobrement et lentement jouée par Michel Bouquet, sans qu'aucune intentionalité, aucune préméditation ne semblent avoir présidé au geste qui demeure étrange. La scène filmée selon la description d'un livre faite par un témoin qui l'a confiée à un journaliste devient un emblême. Mais un emblême de quoi ? C'est très beau, mais qu'est-ce que cela veut dire ? La mise à distance progressive de l'image, véhiculée comme un symbole par plusieurs témoins, semble faire ou défaire le travail de l'illustration historique, pour en interroger le reste. Voilà un homme très malade, hanté par la mort et qui joue à être mort, à se représenter ce que ce sera. Son statut et son image lui permettent de faire des gestes que peut-être nul autre n'aurait osés. Il va jusqu'au bout : de son mandat, de son désir d'être vu, de son impudeur, de sa souffrance, de ses appétits et envies d'enfant. Est-ce cela qui est beau ? Est-ce l'image fabriquée par Guédiguian, dans cette église où des fresques s'effacent peu à peu, comme les débris de nos croyances, qui est belle ? Sa manière très dépouillée de filmer cet homme qui s'étend lentement, s'agenouillant avec difficulté, après avoir lâché sa canne et posé son chapeau, sur le sol froid, sans accentuer ni le pathétique ni le grotesque, en restant à une distance respectueuse qui ne fait que renforcer le caractère énigmatique de ce geste. N'est-ce pas parce que c'était déjà essentiellement une image et rien d'autre, que c'est beau, c'est-à-dire vide, dénué de sens, d'une totale étrangeté, juste donné à voir, sans qu'on puisse en tirer une leçon ? On a l'impression que beaucoup de gestes, de mots, d'attitudes, de scènes de François Mitterand ont été de la sorte de pures images, des représentations données pour rien, impressionnantes, mais sans interprétation possible. Alors, on croit qu'il se passe quelque chose, mais on ne sait pas quoi : c'est beau. Heureusement, il y a toujours un témoin, même quand il n'y avait personne. Le geste entre dans l'Histoire. Le Président l'aurait-il fait ce geste, s'il avait été vraiment seul ?

Une vérité inaccessible.

Ce qu'on voit dans ce film est quelque chose de très simple et de très humain, la mort qui approche d'un homme qui souffre, la mort des acteurs d'une époque qui laissent des témoignages plus ou moins complets, plus ou moins authentiques de leur action et de leur temps. De toute façon, la vérité se dérobe. On ne la trouvera pas en faisant l'inquisiteur, comme le suggère Simone Picard, la résistante toute en finesse. Mais quelle vérité est au bout du fil rouge ? Celui qui la tient en est-il même le garant ? La photo si importante de Mitterand entouré de résistants a-t-elle été prise en 1942 ou en 1943, ce qui en change la valeur ? Le sait-il lui-même ? S'en souvient-il avec exactitude, ment-il, a-t-il reconstitué sa propre histoire, entre ses souvenirs et les récits que d'autres en ont fait comme Marguerite Duras ? Existe-t-il un garant de la vérité historique et humaine ?

Peu à peu, le film s'éloigne de l'exigence de vérité, on comprend que l'on n'apprendra rien de nouveau sur Mitterand, ses choix, ses convictions, sa politique, malgré l'insistance d'Antoine. Le spectateur, comme le jeune homme, doit renoncer à son idéal de vérité, à sa curiosité. Finalement, c'est ce que le film montre : notre désir de connaître la vérité sur les grands hommes et sur les grands moments de l'histoire, notre croyance naïve qu'il suffirait d'ouvrir le livre (ou le film) de l'histoire sur ses genoux pour tout savoir, notre croyance qu'il suffirait d'assister aux moments d'un Président pour tout comprendre. Tout cela doit être dépassé, remisé. On ne peut pas savoir, on ne peut pas comprendre, même en étant aux premières loges. L'acteur principal lui-même ne sait peut-être pas. Il a été là. Il fait son propre bilan, ses propres analyses d'une situation que nous ne jugeons peut-être pas de la même manière, parce que nous avons notre point de vue. Il a sûrement fait des erreurs, changé de cap. Il a tenu. Lui-même ne semble plus accorder beaucoup de sens à ses faits et gestes, ne se réclamant que d'une « permanence ». Mais permanence de quoi ? Au nom de quoi ?

On se demande si cet homme, comme beaucoup de chefs d'Etat malades, était capable de gouverner dans ces derniers moments (preuve de notre haute idée du gouvernement, de sa consistance) et l'on se demande ensuite si cela changeait quelque chose, si gouverner ce n'est pas toujours être là, tenir, se promener, en effigie, porter les images que les autres impriment sur vous, tenir face à ses propres angoisses, à la mort, sans savoir plus qu'un autre ce que l'on fait. Gouverner ne serait pas de l'ordre de la consistance mais de l'ex-sistence, de l'ex-sistence à son image, à son rôle, à sa fonction, et au désir des autres. Il n'y a pas de sur-science de l'homme politique, dans ce film où l'on en sait de moins en moins, où les bribes deviennent de plus en plus parcellaires, opaques, indifférentes ; il n'y a que notre désir immense qui amène l'homme politique en position de supposé savoir.

La quête du fils.

Nous sommes dans la position d'un fils qui désire plus que tout avoir un père, comprendre et assumer une histoire qu'il n'a pas faite, qu'il prend en cours de route (« je suis trop jeune pour avoir été gauchiste », dit-il, afin d'expliquer le choix du Président) mais on est toujours trop jeune pour avoir été là dès le début, on a toujours pris le train en marche et les périodes précédentes conserveront leur opacité que les parents entretiennent plus ou moins comme leur secret. Le fils se demande quel monde lui a légué ce père et s'il n'aurait pas pu faire mieux. Il cherche à s'inscrire dans un plan du monde dont il demande au Président la clé. Mais il va falloir accepter le monde comme il est, sans plan. À qui en faire grief ?

Antoine est un orphelin qui cherche un père. Il n'a pas de relations avec ses propres parents (ce qui renforce son rapport exclusif au Président comme père), il rend visite à ses beaux-parents dans des scènes qui semblent marginales et anecdotiques mais qui éclairent sa position et le sens du film. Curieusement, le lieu de la famille cristallise à la fois les désillusions politiques, l'échec de la famille, et principalement l'échec du père. Le père dévalué, qui a perdu sa dignité, est défendu par sa fille mais privé de parole et de place par sa femme. Cet ancien communiste symbolise également les échecs de la gauche. Autour de cette famille s'expriment la rancœur contre Mitterand, sa stratégie et l'enterrement des espoirs nés en 1981, l'amertume de la jeunesse dépouillée d'idéal, qui n'a pas trouvé dans ses propres parents un modèle tenable, ni politique ni familial. Le jeune couple divorce, en effet, bien qu'un enfant naisse. On voit bien là l'enjeu du politique : trouver des repères, des figures tutélaires à admirer, des figures parentales dignes d'être imitées, des modèles structurants, du symbolique. Mitterand semble porter, par conséquent, la responsabilité de l'échec, de la désillusion, mais en même temps il attire comme un aimant, produit un puissant transfert (positif ou négatif) pour ceux qui n'ont pas trouvé dans leurs parents de quoi se construire. Simone Picard, dans ce contexte, fait figure de mère, sage et élégante, idéalisée, une mère capable de respecter la figure du père et de lui laisser ses secrets, ses zones d'ombre, avec une présomption d'innocence. L'affaire Bousquet revient comme un leitmotiv, tache sur le passé du Président, faute du père qu'on aimerait effacer et que lui-même ne veut ou ne peut faire disparaître. Il faut le prendre avec cette ombre, tant pis, il faut lui faire confiance ou passer. Finalement, est-ce tellement important ? N'est-ce pas la quête de pureté, le désir de pouvoir continuer à idéaliser le père qui sont à critiquer ? Tout homme n'a-t-il pas son compte d'erreurs et de fautes ? Ou bien est-ce la chute du père, définitive, dans l'abject ? Le père, quant à lui, n'estime pas avoir démérité. Il fait un bilan positif de son gouvernement, il a la tête haute et continue à proférer un idéal dont ses actes politiques ont pourtant éloigné la réalisation.

Le fils, entre des images contrastées, des discours peu éclairants, devra faire son chemin, abandonner ce rêve de père héroïque. Il n'est peut-être pas bon de trop chercher dans le passé des parents et le jeune homme doit quitter cette curiosité incestueuse pour faire sa propre histoire. Ainsi, loin des idéaux, de la famille et de ses histoires, au lieu même du trouble qu'est Vichy, où se mêlent la plus totale irresponsabilité, le charme des villégiatures élégantes, et l'interrogation sur la vérité historique, il trouve, non les archives décisives qui lui donneraient accès au vrai, mais le hasard d'une rencontre avec le désir. La scène secondaire donne ici le sens de la grande histoire : les générations font leur histoire dans l'insu et le hasard, on ne peut pas attendre de savoir pour vivre. La paternité à demi-ratée du premier mariage laisse place à un amour qui semble avoir ses chances. Décidément, rien ne se passe selon la raison, sur le plan du savoir.

Une silhouette.

Un homme politique est un site aimanté de transfert, la cristallisation d'espoirs, de croyances, de désirs et d'idéalisations. Le jeune Antoine y sacrifie beaucoup parce qu'il cherche là à construire son identité masculine et paternelle. Mais cet homme politique n'est rien d'autre qu'un homme, mortel, et qui ne sait rien de plus que nous sur l'Histoire, sur la politique, sur lui-même. Il peut jouer plus ou moins habilement de son image, de nos fantasmes et de la représentation qu'il se fait de l'image que nous avons de lui. Et même de cela, il n'est pas certain. Il ne sait pas toujours sur quel crédit il peut compter.  Aurait-il déjà disparu à nos yeux ? Serait-il déjà « transparent », oublié ? s'inquiète, comme une vieille star, le promeneur du Champ de Mars, alors que personne ne se précipite pour lui rendre hommage. Mais une jeune fille soudain le sauve. Elle l'a reconnu et veut l'embrasser. « Merci pour tout », dit-elle et le Président lui-même s'interroge sur le sens de ce « tout » qui est effectivement beaucoup. « Merci », sans doute, d'avoir porté des espoirs, des illusions (même si lui-même n'en a plus), d'avoir soutenu les fantasmes, un « tout » indéfinissable et vide comme il se doit.

Dans ses propos sur la politique, les illusions, les compromis, la stratégie, ce qui ressort, c'est précisément le vide, l'absence de ligne, de convictions sur lesquelles on restera assez vague, toujours à deux doigts d'une révélation qui se dérobe. Il semble que l'important ait été de plus en plus précisément d'avoir été présent et de laisser se faire le jeu autour de soi. N'importe qui ne peut-il faire cela ? Sans doute à condition d'être transférentiel, c'est-à-dire finalement indéterminé, permanent, parce que sans profil, sans cette découpe précise qui manifesterait que l'on change, sans convictions trop claires qui indiqueraient des trahisons, sans paroles trop nettes qui serviraient de repères. On se dit finalement : mais qu'a-t-il dit ? On ne sait trop. Il laisse dire et continue sa route. C'est une effigie sur laquelle les ombres dessinent des valeurs changeantes, sans vraiment indiquer de sens. Un manteau et un chapeau, l'homme se résume à ces accessoires, métonymie suffisante de Mitterand et de son pouvoir qui le rendent représentable par un acteur de talent. On n'imagine pas De Gaulle joué par un acteur (bien qu'on ait eu un Hitler assez crédible, récemment). Seul son double comique pouvait l'incarner. Mais son corps, son ton, son style étaient trop nets, trop consistants pour qu'on puisse faire plus que le montrer en archives, sans être ridicule. Tandis que Mitterand ne semble pas demander autre chose que l'évocation métonymique, comme si les signes suffisaient, et qu'il n'y eût rien au-delà.

L'homme semble essentiellement préoccupé de soi et habitué à être servi, aimé, adulé. Cette confiance lui confère sans doute la tranquille audace qui permet de passer. Il n'est lui-même que son histoire, qu'il ramène assez clairement à son origine sociale, à son enfance et à son éducation. On comprend que ses choix politiques s'éclairent de cette situation familiale, que le sens en était plus intime, plus personnel que ce qu'on croyait : une histoire de vinaigriers, un enfant de la bourgeoisie catholique qui a réglé son compte avec sa famille en trahissant sa famille politique. Finalement, nous n'étions pas tellement concernés. Il a joué son rapport œdipien à son père en ne croisant que par hasard, sans doute, nos idéaux, nos rêves d'une société de gauche.

Une coquille vide ? C'est notre relation au pouvoir et à l'histoire qui est mise en scène dans ce vide. Notre pathétique désir de sens, de vérité, auxquels l'homme politique semble avoir, pour sa part renoncé. C'est ce qui fait sa force. C'est ce qui fait notre faiblesse d'enfants n'ayant pas encore abdiqué le rêve d'une royauté paternelle. François Mitterand méritait effectivement un film de fiction, puisqu'il ne fut que la fiction que nous avons bien voulu lui laisser jouer.