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L'Engloutie de Louise Hémon par Michel Lecarpentier
L'Engloutie de Louise Hémon par Michel Lecarpentier
Synopsis
Tout public
1899. Par une nuit de tempête, Aimée, jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. Alors qu’elle se fond dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard…
24 décembre 2025 en salle | 1h 37min | Drame
De Louise Hémon | Par Louise Hémon, Anaïs Tellenne
Avec Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher
c« L’engloutie »
Un film de Louise Hémon avec Galatea Bellugi, Matthieu Lucci.
Le spectateur est saisi dès les premières images, une ambiance mystérieuse voire inquiétante se manifeste à l’arrivée nocturne dans la neige des Hautes Alpes d’une petite caravane conduisant Aimée, une jeune institutrice, dans ce petit village où l’attend sans confort et sans accueil bienveillant ni attentionné une maison à peine chauffée par un maigre feu de bois, engloutie dans la neige profonde, à l’écart des habitations regroupées de la communauté villageoise en cette fin de dix-neuvième siècle. Après l’épreuve de la marche, la rudesse de l’isolement entouré de ses seuls bagages quand ses guides la laissent là et regagnent leurs propres abris familiaux. La nuit noire accueille son épuisement et son sommeil solitaire.
Au matin, le soleil est vif, il illumine le paysage et le chemin glissant vers le cœur du village et ses habitants. Le choc culturel de la langue occitane, de son rythme et de sa musicalité rocailleuse surprend par son étrangeté l’oreille policée de la jeune femme citadine. Elle transporte le buste de Marianne, consciente de sa mission républicaine de devoir acculturer les enfants de ces adultes paysans qui semblent les fruits archaïques d’une pauvreté, voire d’une misère et d’un isolement climatique qui apparaissent comme des facteurs d’arriération. Le sentiment d’étrangeté déstabilisante domine ces premiers contacts teintés de frayeur, de crainte et de sentiments de menace réciproque qui créent les conditions d’une gêne tangible, de rires inquiets, de regards et d’observation suspicieux, de craintes d’incompatibilité voire d’hostilité dans cette situation d’intrusion où chacun vit une menace dans la présence de l’autre. Le Réel du monde devenu paranoïde teinte les vécus éprouvés dans cette approche d’une altérité radicale qui manifeste une attente encore inimaginable.
Le style cinématographique de Louise Hémon est magnifique et intensément contrasté. Il trouve sa source dans ce Réel d’une apparente antinomie absolue entre la noirceur et les clairs-obscurs des premières images et les éclats fulgurants dans la luminosité extrême du soleil magnifié par la réfraction de la neige qui abolit toute ombre et éblouit excessivement. La luminosité comme la noirceur engloutissent les personnes, ou masque l’intimité dans l’éclat d’une dominante éblouissante démesurée.
Le contraste de la bande son est également un facteur essentiel de l’ambiance travaillée pour magnifier l’image. Il crée l’univers sonore d’un surgissement sans support mélodique qui apporterait un tempérament mesuré. Il emporte le spectateur dans un carnaval sonore d’une fougue paradoxale grâce à un charivari de sons dans une composition entremêlant des ondes Martenot, des percussions, des sonorités émergentes en cascades qui soutiennent l’éveil du spectateur, le prenant dans cette approche pathique exacerbée qui s’ouvre au mystère de cette rencontre civilisationnelle mutuelle en faisant vaciller les habituelles certitudes, radicalement remises en cause par tous les protagonistes de cette rencontre extraordinaire. La vertigineuse déstabilisation impose de prendre appui sur l’invention et le potentiel de création quand l’angoisse confronte chacune et chacun à sa singularité incomparable dans la découverte de cette situation inédite qui s’impose aussi au spectateur, otage éthique (au sens d’Emanuel Lévinas) de l’épiphanie de tous ces visages.
Les plus anciens restent pris dans leur civilisation ancestrale tant pour leur parler que leurs références culturelles et leurs traditions.
La génération de leurs enfants adultes les rend déjà bilingues avec une connaissance de la langue française qui fait d’eux de possibles interprètes de ce qui se dit, accueillant l’étrange modernité que représente cette institutrice se déplaçant jusqu’à ce village pour apporter le savoir. Le lien politique de l’État républicain à cette société traditionnelle bouleverse les représentations défensives. Elle a ses rites, ses modes de pensée. Sa connaissance de ce milieu de la montagne impose ses invariants pour pouvoir lutter avec et contre le climat extrême si exigeant et hostile dans sa puissance. La rigueur climatique pèse sur le mode de vie. Mais cette expérience-limite rend créatif tout un savoir aménageant la survie personnelle et collective, elle impose une exigence en retour inscrite dans le rassemblement in situ des générations pour une protection mutuelle sous l’égide des anciens. Le risque d’une homogénéisation conformiste trop indistincte, comme celui de l’endogamie se trouve bouleversé par l’événement qui ouvre un monde nouveau.
L’arrivée d’Aimée accroît l’intensité désirante de toutes et tous, elle est le facteur de disparités subjectives jusque-là contenues dans la fixité sociale ancestrale. Ainsi, la génération des plus petits enfants d’âge scolaire s’approche avec plaisir et curiosité d’Aimée, cette nouvelle arrivante qui désire leur apprentissage et leur émancipation républicaine. Ils lui apprendront même les bases de la langue de leurs grands-parents.
Elle ose une pédagogie active incluant l’hygiène et la prophylaxie, selon les principes de Pasteur, mort quelques années plus tôt : elle donne un bain aux enfants qui s’amusent beaucoup dans ce bienêtre mais cette initiative rencontre l’opprobre et l’inquiétude car dans l’approche traditionnelle la peau et sa pellicule protectrice de croutes se trouvent essentielles pour lutter contre les risques d’une peau encore considérée comme une surface poreuse, non fermée, non imperméable …
Là encore, l’angoisse, l’affront et le reproche colérique s’expriment pour contester l’apport d’une conception éducative nouvelle. La contestation d’un savoir-faire inscrit symboliquement dans d’autres rituels familiaux depuis de nombreuses générations confronte aux vécus dans le Réel à l’encontre de ce savoir transmis par les ancêtres.
Le film emporte alors le spectateur dans toute une complexité de l’exposition aux dangers d’une libération pulsionnelle sans retenue pondérée. La tradition ne contrôle plus les façons d’être, le Réel des catastrophes naturelles confronte à la possibilité de la mort dans les avalanches, la maladie ou le grand âge.
Le Réel de l’interprétation projective de la présence de l’étrangère se réalise. Cette probable ou potentielle sorcière doit être enfermée. Aimée est apparemment détestée et terrifiante au point de se trouver interdite de contacts avec les villageois. Sa porte enclouée, elle se trouve condamnée à une réclusion. Mais cet interdit permettra peut-être de penser la nouveauté situationnelle.
Paradoxalement, le poids symbolique du cercueil de l’ancêtre déposé sur son toit en attendant le retour du printemps où une sépulture pourra lui être donnée avec le dégel du sol, loin d’être une terrible menace ajoutée à la condamnation est aussi une protection.
Au retour de la verdure, du soleil printanier dans la frondaison de la forêt, les chemins seront de nouveau praticables et les clairières de nouveau accessibles. Les circulations d’une vallée à l’autre pour les plus jeunes villageois, se réamorceront vers de nouvelles rencontres pacifiées par le climat et l’ambiance plus tempérée qui permettront à la vie fantasmatique de reprendre dans un élan retenu sans brusquerie.
Une polyphonie nouvelle peut alors s’ouvrir à une reprise d’existence dans le mouvement de la vie tempérée par le climat renaissant. De même le retour à l’image d’une polychromie ouverte aux co-présences humaines à l’orée d’un nouveau siècle permet l’émergence d’un nouveau style et le commencement d’une nouvelle fréquentation. Dans cet ouvert onirique, se profile l’intégration des contraires, le passage potentiel à une autre génération, aguerrie par l’épreuve.
Pathéi Mathos pourrait être le sous-titre du magnifique film de Louise Hénon qui nous invite à cheminer avec ses personnages.
Cette aventure humaine trouve sa source dans les archives laissée par Aimée à ses descendants. Et grâce à cette œuvre cinématographique qui a déjà reçu les prix Jean Vigo et André Bazin, nos concitoyens sont invités à penser avec un respect absolu l’étranger, l’autre en autrui et en soi-même. Un film donc où les positions subjectives de l’être se trouvent questionnées avec intensité.
Nos aliénations humaines où s’origine le désir singulier y sont aussi mises en mouvement grâce à la qualité de l’analyse et au talent de Louise Hémon dont ce premier film d’auteure augure d’un style personnel qui rencontre déjà et rencontrera à coup sûr des échos chez un large public. Les psychanalystes y gouteront l’énigme et les mi-dires si subtils de cette œuvre où le langage et sa structure tiennent une place essentielle pour favoriser des reprises d’existences en devenir.
Michel Lecarpentier
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