La place du contrôle dans l’histoire du mouvement psychanalytique

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La place du contrôle

dans l’histoire du mouvement psychanalytique

Jacques Sédat

Exposé prononcé au séminaire des membres d’Espace analytique, le 25 mars 2007

« Il est certain que le psychanalyste peut tout à fait, sans aucun préjudice pour lui-même, se passer de l’Université. Ce dont il a besoin au niveau théorique, il peut le trouver dans la littérature spécialisée, et, pour aller plus avant, dans les réunions scientifiques des sociétés de psychanalyse aussi bien que par son contact personnel avec les membres les plus expérimentés. Quant à l’expérience pratique, en dehors de ce que lui apporte son analyse personnelle, il peut l’acquérir en conduisant des cures pourvu qu’il s’assure du contrôle et du conseil de psychanalystes confirmés. »1

Le terme de « contrôle » est ainsi introduit pour la première fois par Freud, en 1919, dans un article hongrois : « Doit-on enseigner la psychanalyse à l’Université ?» Max Eitingon (1881-1943) reprend ce terme dans son rapport sur l’Institut psychanalytique de Berlin (mars 1920-juin 1922), rapport qu’il présente le 26 septembre 1922 au Congrès international2. L’Institut de Berlin - qui était un organisme de formation et une policlinique recevant des patients - est le premier établissement où le docteur Eitingon (qui en est le directeur et le bienfaiteur) et Karl Abraham (jusqu’à sa mort, en 1925) formaient des psychanalystes, qu’ils soient psychiatres, médecins ou non. Le professeur Hermann Oppenheim, patron de la psychiatrie universitaire à Berlin leur envoyait des patients.

En 1925, lors du Congrès de Bad-Homburg, les Américains veulent une didactique réservée aux seuls médecins, et ils s’opposent à l’analyse profane.

Le débat porte aussi sur d’autres questions : faut-il terminer une analyse didactique pour accéder au contrôle ou commencer à pratiquer pendant son analyse ? Le premier contrôleur doit-il être l’analyste didacticien ou un autre analyste ?

Ferenczi et l’école hongroise vont adopter une position différente de celle adoptée par Eitingon et Abraham, à Berlin. Une analysante de Ferenczi, Vilma Kovacs (1883-1940), mère d’Alice Balint et mécène de la psychanalyse, fonde avec son mari, en 1931, une policlinique à Budapest sur le modèle de la policlinique de Berlin. En 1935, deux ans après la mort de Ferenczi, Vilma Kovacs publie un article capital : « Analyse didactique et analyse de contrôle », dans lequel elle insiste sur la nécessité que l’analyste didacticien puisse entendre la pratique de son analysant candidat :

« Il est plus facile de décider du terme d’une analyse dans le cas où il s’agit de traiter un patient que dans celui où il s’agit de former un candidat. Lorsque les symptômes du premier ont disparu, qu’il a acquis la capacité d’adaptation à la réalité, on peut dire qu’il a obtenu tout ce qu’il pouvait attendre de l’analyse. Quant à nous, une fois ce résultat obtenu, nous pouvons le laisser partir sans plus d’inquiétude. Mais cela ne le qualifie aucunement pour analyser qui que ce soit, même s’il en est intellectuellement capable. Le but de l’analyse didactique est de révéler au candidat, en faisant accéder à sa conscience les tendances libidinales jusque là refoulées et en lui faisant faire ainsi connaissance avec la structure de son caractère, la nature première et fondamentale de sa personnalité. Elle doit aussi lui révéler ce qui, sans être fondamental, est pourtant très important, soit une espèce d’adaptation au monde extérieur qui, bien souvent, ne fait que dissimuler sa véritable personnalité sous un masque rigide. L’analyse doit relâcher l’humanité étroite, rigidifiée à force d’habitude et de comportements automatiques du candidat, elle doit lui faire voir les multiples potentialités qui sommeillent en lui. Il pourra ainsi acquérir assez d’élasticité pour pénétrer les difficultés de patients dont le caractère est totalement opposé au sien.

Jusqu’où nous est-il possible de réaliser cet idéal ? – c’est là ce que l’on ne peut mieux découvrir qu’une fois que notre candidat est chargé de ses premiers patients. Cela, je crois, ne peut se faire tant que son analyse n’a pas atteint le point où son intérêt n’est plus focalisé sur lui-même mais l’est sincèrement sur le monde extérieur. Ce qui implique que le transfert a été découvert jusqu’à ses sources infantiles, et que donc son désir d’être normal ne signifie plus identification à l’analyste didacticien, mais une activité sublimée indépendante de l’analyste. Si le candidat poursuit son analyse tandis qu’il commence à analyser des patients, alors les deux fragments parallèles du travail éclaireront ces facettes de sa personnalité qui avaient jusque là reçu trop peu d’attention, voire même aucune, ou qui du moins ne s’étaient encore jamais manifestées de façon aussi éclatante. Toutes ses qualités, bonnes ou mauvaises, ainsi que ses faiblesses, sont mises à jour ; par exemple, son incapacité à être objectif, à supporter la critique, sa vanité, son impatience, la tendance à ne remarquer que ce qui est en sa faveur et à négliger les accusations sérieuses que le patient porte contre lui, mais qu’il n’ose exprimer directement ; l’indélicatesse qui satisfait ses pulsions sadiques ou masochistes qu’il n’a pas su maîtriser ; sa dureté ou au contraire une sympathie et une tolérance excessives. Tout cela procure une occasion de montrer à l’élève la bonne façon de manier le contre-transfert, l’un des facteurs prédominants dans le travail analytique. »3

En 1949, lors du premier congrès après la guerre, à Zurich, se repose la question du désaccord entre Américains et Européens sur le statut de la psychanalyse profane. Grâce à Ernest Jones, un gentlemen's agreement est adopté : l’Association psychanalytique américaine (A.P.A.) maintient l’exigence d’être médecin pour être analyste, les Européens maintiennent la possibilité d’exercice pour des analystes non médecins et la possibilité d’être membre direct de l’Association psychanalytique internationale (A.P.I.) sans être affilié à une association nationale. Il faut préciser que la fermeture des Instituts de Berlin et de Vienne, en 1938, ainsi que la montée du nazisme avaient créé une véritable diaspora vers le Nouveau Monde, en particulier.

C’est le cas de Siegfried Bernfeld (1892-1953), philosophe viennois formé à Berlin et exilé en France puis en Californie, membre direct de l’A.P.I.. Le 10 novembre 1952, quelques mois avant sa mort, Siegfried Bernfeld prononce une conférence décapante sur « La formation analytique », devant l’Institut de San Francisco, dans laquelle il critique le modèle de formation et de contrôle de l’A.P.A. ainsi que la place de l’administration et l’interférence inévitable de l’institution dans la formation personnelle de l’analyste. Il se réfère aussi à son expérience et aux difficultés qu’il a vécues à l’Institut de Berlin :

« Le docteur Sachs, le premier analyste didacticien, renonça vite à toute charge dans la société et l’institut. Il vit clairement que la position de l’analyste didacticien est incompatible avec des fonctions dans la politique de la société ou de l’institut. Si l’analyste didacticien associe l’autorité transférentielle d’un père au pouvoir de l’autorité d’une charge, son travail en tant qu’analyste devient très difficile. Dans notre système de formation, nous élevons chaque analyste didacticien à une position de prestige et de pouvoir. De cette façon nous troublons considérablement le transfert dans l’analyse personnelle, alors qu’en réalité ou peut-être seulement selon moi, dans des circonstances moins artificiellement compliquées, l’analyse personnelle est aussi difficile ou aussi facile que toute autre analyse. Tout ce dont on a besoin pour conduire l’analyse personnelle d’un collègue est de la collaboration du collègue, d’un peu d’expérience et de beaucoup de tact. »4

En 1985, lors des journées organisées par Conrad Stein et les Études freudiennes sur la question du contrôle. Maud Mannoni y fait une intervention dans laquelle elle insiste sur la notion de formation individualisée (Ausbildung) pour le jeune analyste:

« A un moment de l’histoire de la psychanalyse, il [Freud] affirme clairement qu’il ne suffit pas d’avoir été analysé pour devenir analyste. Il introduit la notion de formation (Ausbildung), plus proche de l’idée d’une interrogation, d’une critique de soi (dans le rapport au travail entrepris avec un patient), que de la notion de modèle. Or, la notion de modèle a prévalu. Dans la notion de formation, il y avait présent le souci d’un compagnonnage, la nécessité, dans l’esprit de certains, d’aider le sujet à se dégager de toute identification à l’analyste et de tout surmoi institutionnel. Les orientations des analystes aujourd’hui s’inscrivent, en fait, soit dans le courant de la position hongroise qui vise à mettre l’accent sur la seule analyse du contre-transfert du candidat (l’analyse-contrôle étant menée par l’analyste didacticien du candidat) ; l’inconvénient, c’est que le candidat dépend d’un seul maître. Soit les orientations des analystes rejoignent les positions adoptées à l’Institut de Berlin, le contrôle-contrôle, le contrôleur se sent responsable du patient, il exerce une fonction de surveillance. »5

Au-delà de ce bref parcours historique des enjeux institutionnels et cliniques du contrôle, et quel que soit le cas de figure envisagé, la question du contrôle repose celle de la spécificité de l’analyse d’un analyste.

Maurice Blanchot posait ainsi le problème, dans un article paru en 1956, dans la NRF6 :

« Que le psychanalyste doive se faire psychanalyser, c’est une exigence à laquelle il est toujours prêt à se soumettre traditionnellement, mais moins volontiers à soumettre ce qu’il sait et la forme dont il le sait : comment se psychanalyser de son savoir et dans ce savoir même ? »

Ce texte souligne un point essentiel de toute formation analytique. Comment, dans le premier cas de figure, parvenir à dépasser l’idéalisation de son propre analyste et de son savoir qui peut conduire à l’orgueil thérapeutique ou à la dévaluation de soi  et à celle du patient? Comment ne pas idéaliser, dans le second cas de figure, l’institution psychanalytique et la performance thérapeutique à faire valoir auprès de l’analyste contrôleur qui reportera cela à une commission, sans que l’analysant, otage de cette relation, ne risque lui-même d’être piégé à son insu dans un tel enjeu transférentiel ?

Dans le premier cas de figure, celui de l’analyse contrôle, le jeune analyste n’a pour référence que son analyste, ce qui maintient fort heureusement le secteur réservé du transfert qui échappe à l’institution. Mais le risque est que l’analyste prenne la figure du maître. Il devient alors sémiophore, porteur de toute signification qu’il convient de déchiffrer : il a voulu me dire cela par tel geste, tel grommellement. Je me souviens encore de la réaction de Clavreul, à qui j’évoquais au cours d’un contrôle que j’avais suggéré la fin d’une phrase à un patient : « Si mon analyste avait terminé une de mes phrases, je serais parti en courant. » Ce qui peut faire penser à l’heureuse expression de Nathalie Zaltzman : « Il a mis ses mots dans les miens. » Le déchiffrement du savoir de l’analyste se fait alors au détriment de sa propre histoire.

Dans le deuxième cas de figure, on risque de faire abstraction des propres processus psychiques du jeune analyste, et l’analyste contrôleur dirigera la cure du patient, qui est mis ici en position de tiers.

Toutes ces apories sont inhérentes à la formation du psychanalyste et elles parcourent tout le mouvement psychanalytique.

On peut y ajouter trois remarques freudiennes qui prennent en compte la psychanalyse comme « métier impossible ».

A Hanns Sachs qui faisait par correspondance une forme de contrôle avec Freud pour s’assurer de sa position auprès du maître, Freud écrit : « On doit apprendre à supporter une part d’incertitude. »7 (Man muss ein Stück Unsicherheit ertragen können : le terme allemand Unsicherheit signifie à la fois l’insécurité et l’incertitude).

Après la publication du livre, Le Traumatisme de la naissance, en 1924, où Otto Rank plaçait initialement une catastrophe biologique dans la naissance, pour contourner le complexe d’Œdipe et un traumatisme psychique, Freud confie à Jones : « Il a déposé sa névrose dans une théorie. »

Ce qui interroge sur le statut d’une théorisation psychanalytique et celui d’une théorie, telle celle de Rank, qui est une défense subjective contre la psychanalyse et les processus psychiques.

Enfin, troisième remarque : dès le premier chapitre de La Question de l'analyse profane, Freud écrit : « « La situation analytique ne souffre pas de tiers. »8

Si psychanalyser pour Freud est un « métier impossible », et il faut prendre cette affirmation au pied de la lettre, c’est que l’analyste dans la situation analytique ne peut s’appuyer ni sur un maître qui pourrait le rassurer dans sa pratique, ni sur une théorie psychanalytique pendant la séance.

« La situation analytique ne souffre pas de tiers », qu’il s’agisse d’une référence à un maître, à une théorie, à une institution psychanalytique, ou à un tiers payant. Comment aujourd’hui pouvons-nous actualiser cette exigence radicale de Freud ?

Cela ne rejoint-il pas l’affirmation de Lacan, à propos du psychanalyste à l’École freudienne de Paris : « Elle laisse au psychanalyste sa responsabilité – qui ne saurait être qu’entière – au regard de la cure psychanalytique entreprise sous sa direction : le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même. »9

Il ne s’agit pas, bien entendu, de s’autoriser à devenir psychanalyste, mais de s’autoriser dans la séance, sans étayage sur la référence à un maître ou à une théorie, c’est-à-dire compter seulement sur sa propre activité psychique pour accueillir l’autre.

  • 1.

    « Doit-on enseigner la psychanalyse à l'Université ? » (1919), in Résultats, idées, problèmes, T. I, PUF, 1984.

    Il s’agit ici d’une traduction française faite à partir de la traduction anglaise établie par la Standard Edition, en 1955 (T. XVII). Le texte original de Freud n’a en effet jamais été retrouvé et il n’en existe qu’une traduction en hongrois, faite par Ferenczi, en 1919. Cette version de Ferenczi, traduite en français par Judith Dupont (1971) a été reprise pour les Oeuvres complètes (OCP.F Tome XV), en 1996. On peut relever une légère modification à la fin du paragraphe : « Il a la possibilité d’acquérir une expérience pratique, outre le moyen de l’auto-analyse, par le traitement de cas sous la direction et la supervision d’un psychanalyste reconnu. » Le terme « contrôle » est ici remplacé par celui de « supervision », ce qui ne doit pas surprendre, car à cette époque, il n’y avait pas de différence entre « contrôle et « supervision ».

  • 2.

    Sur l'Institut psychanalytique de Berlin a été publié un rapport original relatant ses dix années de fonctionnement, sous le titre On forme des psychanalystes, avec une préface de Sigmund Freud et une présentation de Fanny Colonomos, pour la traduction française, Denoël,1985.

  • 3.

    Article paru dans la revue Ornicar ? n° 42, automne 87-88, Navarin éditeur, 1987, p. 94-102. Ce numéro contient un dossier sur le contrôle, avec notamment des articles d'Hélène Deutsch, de Danièle Silvestre et de Colette Soler.

  • 4.

    Centre d'études et de recherches freudiennes (CERF), 24-25 avril 1982. Texte présenté par Fanny Colonomos. Une autre traduction du texte de S. Bernfeld a été éditée par Le Temps du Non, avec une préface de Rudiof Ekstein, en2000,

  • 5.

    Le numéro 31 de mai 1989 des Études freudiennes contient un bref résumé de l'intervention de Maud Mannoni, p. 29-30. (Je cite ici une version manuscrite)

  • 6.

    Septembre 1956, numéro 45. Ce texte a été republié sous le titre « La parole analytique » dans L’Entretien infini, Gallimard, 1964, p. 343-354.

  • 7.

    Réflexion citée par Hanns Sachs, dans son ouvrage, Freud, mon maître et mon ami, Denoël, 1977, p. 128.

  • 8.

    La Question de l’analyse profane, Gallimard, 1985, p. 29.

  • 9.

    « Principes concernant l'accession au titre de psychanalyste dans l'École freudienne de Paris », in Annuaire de l’Ecole freudienne, 1977, p. 19.