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À quoi pensent les autistes ?

Martin Joubert

NRF Gallimard

Connaissance de l’inconscient

21 € 159 p.

 

Le titre de cet ouvrage pose donc comme postulat qu’un autiste « ça pense », même si ce n’est pas tout à fait comme le commun des mortels ; bien entendu, c’est précisément cette différence qui en fait tout l’intérêt et sollicite le chercheur dans sa quête d’une vérité toujours fuyante.

 

Autiste, la belle affaire. Ce dénominatif cache mal notre ignorance ainsi que le flou actuel des repères cliniques ; il nous fait mettre dans le même sac l’autiste tel que Kanner a pu en donner la définition et celui atteint du syndrome d’Asperger[1] et qu’on désigne du terme assez étrange d’autiste « de haut niveau » Entre les deux, des enfants dont les uns vont régresser jusqu’à sombrer définitivement dans une nuit dont rien ne pourra les sortir, alors que d’autres pourront acquérir le langage et une forme de communication, voire parvenir à une certaine intégration dans la vie sociale. Pour Martin Joubert, une part de la difficulté réside dans le fait que notre classification s’appuie bien trop sur des critères descriptifs sans considération pour les mécanismes psychiques qui permettraient de faire la différence entre les uns et les autres.

 

On voit bien, dès le départ, que l’auteur fait ici un pied de nez à tous ceux qui ne pensent l’autisme qu’en termes de handicap et de rééducation, ou qui supposent que seule une approche neurophysiologique peut s’avérer utile. Ce n’est pas que l’apprentissage des gestes usuels de la vie courante ne soit pas important pour certains autistes ni qu’il faille nier l’intérêt des recherches en neurophysiologie. Encore moins d’écarter le fait qu’une partie des enfants présentant un syndrome autistique dit encore trouble envahissant du développement, ne soit effectivement atteinte d’une déficience somatique dont l’origine peut être diverse y compris génétique. Mais ce qui suscite l’intérêt du chercheur, c’est l’énigme que représente cette pensée mystérieuse et parfois fascinante et qui par ses déviations mêmes, dans son lent et périlleux développement, nous rend plus claire la naissance des principaux déterminants du psychisme des enfants que l’on dit normaux, ce qui se nomme processus de formation du moi et constitution du narcissisme.

 

Les psychanalystes ont dit beaucoup de bêtises sur l’autisme dans les années 70-80. De ce fait leur voix en ce domaine est devenue quasiment inaudible. Cela n’a pas découragé certains de remettre sur le tapis cette question justement posée par ce livre : À quoi donc cela pense un autiste ? Quels mécanismes psychiques sont en jeu, et ce qui s’en déduit, comment les aider ?.

 

 

Les écrits de ceux qui se penchent sur cette question et se répondent d’un ouvrage à l’autre ou bien au sein de structures de recherche ne sont en fait qu’une poignée. Certains sont d’ailleurs cités car incontournables comme Esther Bick ou Geneviève Haag, d’autres auraient mérité de l’être comme Marie-Christine Laznik, mais il semble bien que l’auteur ne retienne dans sa réflexion très riche que les auteurs appartenant peu ou prou à l’IPA (International Psychanalytic Association) et c’est bien dommage.

 

Quoi qu’il en soit, il s’agit ici de tenter d’éclairer les différences entre deux structures qui se présentent avec une symptomatologie assez proche l’une de l’autre : l’autisme et la psychose infantile.

 

Dans la première partie de l’ouvrage Martin Joubert se penche sur la phase initiale de la vie de l’enfant, celle qui se situe entre la naissance et l’accession au stade du miroir. Durant cette période de la vie de l’enfant, il repère plusieurs stades d’identification.

 

Une première phase dite d’identité adhésive dans laquelle le sentiment de continuité de soi s’opère par un collage de surface à des éléments sensoriels du monde environnant. C’est dans cette phase que l’enfant autiste resterait bloqué.

 

De son côté, l’enfant psychotique dépasserait ce stade pour accéder à une identification première ou corporelle, celle liée à l’exercice par le nourrisson de ses compétences avec des aspects partiels de ses objets. Cette phase déboucherait ensuite sur l’identification primaire où l’objet est déjà constitué en tant qu’entité autonome. En parvenant à ce niveau de structuration psychique l’enfant s’ouvre une voie vers la reconnaissance de l’autre en tant qu’entité distincte de lui et avec lequel il peut entretenir une relation et une forme d’échange.

 

Confronté à Raymond, âgé de 6 ans, un enfant autiste ayant accès au langage Martin Joubert ne peut que constater l’incapacité pour son petit patient de percevoir

l’émotion ressentie par autrui. Celle-ci constitue pour lui une énigme. Il ne peut s’identifier à cet autre qu’il côtoie et reconnaître en lui les sentiments auquel rien ne semble le rattacher. Cette peine éprouvée par d’autres à l’occasion d’un deuil par exemple, lui reste étrangère et le plonge dans une profonde perplexité. Une énigme qui lui fait un barrage infranchissable.

Si le travail de l’analyste peut aboutir à une certaine forme de réassurance, à calmer cette agitation incessante qui est la marque d’une très profonde angoisse, il ne peut guère aller au-delà ; Cette impossible capacité d’identification lui barre la route à l’étape suivante l’organisation masochiste primaire matrice de l’intrication des pulsions de vie et de mort.

 

Parcourant différentes étapes du travail psychique effectué avec les enfants atteints d’un trouble de la sphère autistique, Martin Joubert à la suite du travail d’Esther Bick[2] rencontre la structure du double, qu’il considère comme un carrefour ouvrant sur une possible tiercité. Mais là ou chez un enfant psychotique ce point atteint permet une accession possible au stade du miroir, chez l’enfant autiste il n’en est rien. Le double que l’on retrouve notamment dans les dessins de l’enfant ne constitue qu’un palier indépassable, une solution de compromis face à une difficulté immédiate qui disparaît quand le conflit suscitant l’angoisse s’apaise.

 

On ne rentrera pas davantage dans les développements théoriques avancés par Martin Joubert. On soulignera toutefois que ce dernier ne fait pas mystère des difficultés qu’il rencontre dans sa pratique. Cette confrontation avec les enfants autistes, si elle contient des aspects de fulgurance qui transportent parfois l’analyste dans un univers étonnamment poétique, le quotidien des séances lui, est éprouvant et le contre-transfert met le psychisme de ce dernier à rude épreuve ; patience, long moment au cours desquels l’analyste est réduit au silence par son patient comme figé, interdit de parole et même de mouvement, sensation d’immobilité durant de long mois au cours desquels rien ne semble bouger, épuisement de la pensée comme éteinte par la pensée de l’enfant, sentiment d’impuissance et d’inutilité du travail accompli etc. On le voit, être psychanalyste avec les enfants autistes nécessite une forme particulière d’engagement qui n’est sûrement pas à la portée de tous.

 

Laurent Le Vaguerèse

 

[1] Pour tous ceux qui voudraient se familiariser avec certains comportements des autistes et en particulier ceux atteints du syndrome d’Asperger je ne saurai trop leur conseiller de regarder cette série scandinave absolument remarquable « Bron » le pont. Du nom du pont qui relie le Danemark à la Suède .En effet l’actrice qui mène les enquêtes policières de cette série passionante est visiblement atteinte d’un syndrome d’Asperger ; le plaisir va ici avec une remarquable observation clinique  dont on ne peut que féliciter les auteurs.

 

[2] E. Bick, « considérations ulterieures sur la fonction de la peau dans les relations d’objet précoces », Les écrits de Martha Harris et Esther Bick, éditions du Hublot, 1986

Martin Joubert est psychiatre et membre de la Société Psychanalytique de Paris