Des origines psychologiques de la violence

Odile Verschoot est psychologue clinicienne en milieu pénitentiaire 1

La population à laquelle elle se confronte est donc très particulière et l’un des intérêts de son travail réside dans ce qu’elle nous apprend des principes de fonctionnement de ces services destinés aux soins psychiques des détenus. On ne s’étonnera pas qu’elle insiste particulièrement au début de l’ouvrage sur le cadre qu’elle propose aux détenus toujours « volontaires » ainsi que sur les différences qui existent fondamentalement entre sa pratique, celle des instances judiciaires, celle aussi des experts .

Pour elle, pas question de déroger au secret dû au patient fut-il un criminel, pas plus que d’intervenir dans le déroulement du processus judiciaire. Ainsi, Il ne lui appartient pas de savoir si son interlocuteur est ou non coupable, ou de s’en faire d’une façon ou d’une autre le porte-parole auprès des gardiens, des avocats ou des juges. Chacun son métier pourrait-on dire.

Pourtant la confusion peut s’installer à partir de l’usage même de termes apparemment semblables mais qui disent deux choses différentes selon que l’on se place du côté du juge ou du soignant. Ainsi en est-il du terme de déni qui fait titre pour l’ouvrage et qui constitue le point d’appui central de la thèse de l’auteur. Celle-ci défini le déni comme le rejet « d ‘une réalité externe trop crue, douloureuse et traumatique qui ne peut advenir comme représentation. » Ce rejet entraîne alors un « clivage du moi ». Elle situe l’origine de ce clivage dans l’histoire personnelle de l’enfant plongé dans une profonde insécurité sans aucun recours à un adulte capable de l’aider à se positionner autrement que dans une attitude de protection contre l’extérieur et qui, tout en conservant un vernis de conformité sociale allant jusqu’à une soumission absolue, préserve par-devers lui quelque chose de lui-même qui lui permet de continuer à vivre sans sombrer.

On voit combien cette démarche est sans rapport avec l’approche judiciaire qui place le déni comme s’opposant à l’aveu, un aveu qui n’a finalement pas grand sens sur le plan psychique mais qui sur le plan judiciaire constitue la pierre de touche sur laquelle reposent, de fait, la sanction et ses modalités. Pour la justice, l’aveu signifie que le prévenu est bien coupable, que le risque de récidive est en grande partie écarté, et que par ailleurs, il est capable, en reconnaissant son acte, à la fois de bénéficier d’une possible réhabilitation ainsi que d’une peine aménagée en vue de son retour à la vie civile normale. Telle n’est pas bien entendu la démarche empruntée par ceux qui travaillent au sein des SMPR.

Même si la demande de rendez-vous est statutairement « volontaire » les premiers entretiens s’avèrent malgré tout difficiles car le détenu cherche aussi à se faire bien voir de l’administration judiciaire. La subjectivité comme l’affect sont rarement au rendez-vous. Le plus souvent c’est au psychologue - psychanalyste ou pas - d’aller, par ses questions, à la rencontre de son interlocuteur.

Sans doute y a-t-il là un enseignement qui vaut pour tous dans la clinique actuelle. Il y a une trentaine d’années encore persistait un consensus que les patients avaient eux-mêmes intégré sur les modalités d’accueil par un psychanalyste, volontiers muet, dans l’attente d’une parole qui surgirait des plus profond de l’inconscient. La règle des séances payées en cas d’absence et autres conventions avaient fini par s’imposer et devaient à peine être rappelées ;

On se doute que pour ceux qui travaillent en milieu carcéral, une telle attitude ne pourrait qu’entraîner la plus complète déconvenue. Mais aujourd’hui « en ville » la situation est aussi devenue plus complexe, les demandes moins formatées, les populations les plus diverses. Exemple les adolescents qui sont désormais accueillis dans les cabinets d’analystes alors qu’ils en étaient exclus, ce qui conduit l’analyste à réfléchir chaque fois à la meilleure approche qui n’est pas donnée d’emblée comme elle pouvait l’être de façon très confortable auparavant.

Dans le cas des psychologues et des psychiatres travaillant en milieu carcéral, pas question bien entendu de se réfugier dans le silence, ni de se laisser envahir par la violence des actes qui sont reprochés au patient, même si les premiers entretiens tournent principalement autour des faits ayant entraîné l’incarcération et dont il s’agit avec le patient de définir le plus précisément possible les contours. L’objectif poursuivi tout au long de ce parcours, et qui peut dans la plupart des cas s’avérer long et semé d’embûches, est de faire émerger progressivement un récit où la subjectivité qui est structurellement absente doit finir par émerger. C’est ce que tend à démontrer l’exposé des situations cliniques qui sont décrites dans l’ouvrage et qui servent ensuite aux développements théoriques de l’auteur. Dans les cas ici rapportés les faits eux-mêmes sont bien reconnus mais dans une distance désaffectée qui les enclôt.

Une autre des questions soulevées mérite attention, celle de la structure de ces patients. Nous rejoindrons pour notre part les conclusions de l’auteur qui souligne ainsi : « Notre expérience clinique nous amène à affirmer qu’il est erroné de conclure à un quelconque déterminisme entre schizophrénie et meurtre, entre perversion et viol, ou entre psychopathie et vol. Si un acte est indiscutablement la conséquence d’un fonctionnement psychique le « choix » criminel ou délictueux est infiniment complexe et toujours subjectif »

Peut-on notamment parler d’une structure perverse en ce qui concerne les crimes de nature sexuelle qui sont très majoritaires dans les prisons de France. Si cette notion de structure perverse dans sa définition et son mécanisme font débat on s’accordera sur le fait qu’il serait assez superficiel de classer ces criminels comme des pervers. Et qu’aucune structure ne découle purement et simplement de la nature des actes commis.

Le titre de l’ouvrage, qui inscrit dans son projet la question des origines de la violence, peut paraître un peu trop ambitieux. Certes on retrouve chez les patients le même contexte d’une situation d’insécurité menaçant les défenses mises en place sous la forme décrite du déni. Mais cela ne fait que souligner le fait qu’aucun mécanisme ne saurait suffire à donner une origine universelle à la violence, et moins encore à donner une explication causaliste à chaque passage à l’acte de nature violente.

Au total on lira cet ouvrage avec intérêt afin de comparer à l’expérience de l’auteur à sa propre expérience dans les lieux si divers dans lesquels aujourd’hui ceux qui font métier d’écouter sont confrontés à des situations nouvelles moins étudiées que les cas aux contours habituels.

  • 1.

    Service Médico-Psychologique Régional SMPR. Créés en 1977 leur action s'effectue principalement au sein des Maisons d'Arret mais également dans les centres de détention dans lesquels les détenus purgent leur peine après jugement.

Comments (1)

Portrait de Gazengel Joseph

J'ai bien aimé la description de ces gens qu'une insécurité réelle, primordiale, rend mal assurés dans leur être et qui passent à la violence comme ultime rempart à leur effondrement.
J'ai regretté que les cas cliniques rapportés soient didactiquement schématiques et que la chair de ces rencontres nous échappe.
Joseph Gazengel

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