Mourir pour des idées

George Brassens

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Mourir pour des idées d’accord mais de mort lente. G Brassens

 

C’était il y a bien longtemps, mais peut-être est-ce encore le cas aujourd’hui, je l’ignore car je ne fréquente plus guère mes collègues. En ce temps lointain donc, chaque rencontre se faisait dans un climat que pour ma part je trouvais pesant. On aurait dit que l’avenir de l’humanité allait se jouer dans chacune des prises de paroles des psychanalystes auto proclamés présents dans la salle. À vrai dire je m’en fichais. J’avais 25 ans et la docte assemblée, infatuée d’elle-même, me gonflait. Donc j’étais le vilain petit canard. J’intervenais sans attendre les sacro-saintes minutes de silence imposées à l’assemblée après un exposé. J’avais envie de débattre simplement ; Oui, sans doute, j’ai parlé parfois et même souvent d’une façon qui a dû faire dire à certains que j’étais vraiment un jeune ignorant, un jeune con et ma foi c’était tout à fait vrai. J’attendais pourtant que les plus instruits me communiquent leur expérience et leur savoir sans se croire sortis pour autant de la cuisse de Jupiter. Espoir le plus souvent déçu il faut le reconnaître, souvent mais pas toujours. Leurs querelles d’ego me laissaient de marbre. J’attendais d’eux bien autre chose. Certains forts heureusement parfois, souvent, sans le savoir, m’ont servi moins de modèles que de nourriture pour alimenter ma propre perplexité face au monde et aux questions que chacun se pose ou devrait se poser à l’aube de sa vie et pour ce qui me concerne de futur psychanalyste. Certes je n’étais pas au bout de mes peines mais enfin je crois avoir su en partie grâce à eux, éviter bien des écueils.

 

C’est le privilège de la jeunesse, son atout mais aussi son défaut. Ignorer le présent, et plus encore le passé, ne penser qu’à l’avenir et pour cela ouvrir des brèches dans ce qui fait ou semble faire consensus. Construire enfin le monde dans lequel on va vivre, le faire vite, tout de suite, sans craindre les conséquences et écarter les périls que les générations précédentes nous exhortent de prendre en compte et qui semble les avoir enfermés dans la routine et la morosité des espoirs déçus.

 

Quels furent nos espoirs ? Ceux d’un monde plus juste, plus solidaire, plus fraternel. Un monde dans lequel disparaîtrait l’image de cet enfant biafrais au ventre gonflé par la faim. Cet espoir a pris paradoxalement la forme d’un monde sur son déclin, celui de l’idéologie communiste. Nous ne le savions pas encore. Pour certains cela allait s’appeler le maoïsme. Tous les mots nouveaux d’ailleurs comme il est dit dans le film « Le déclin de l’empire américain » se terminaient alors en isme. Et je me souviens encore de débattre avec certains de mes collègues qui n’hésitaient pas à brandir le « petit livre rouge ». Et pourtant ces phrases toutes faites, cette idéologie de pacotille, cet enfermement dans une secte, comment les meilleurs d’entre nous pouvaient-ils s’y laisser prendre ? Tien an Men et la Révolution Culturelle allait bientôt passer par là montrant à quoi pouvait bien ressembler une jeunesse fanatisée et ses conséquences sur la société tout entière. Le précipice n’était pas que virtuel, il se transformait en tragédie. Et que dire de ceux, brandissant cette même idéologie, qui se retrouvaient à l’usine alors qu’ils étaient les représentants du plus beau fleuron de l’Université Française : l’École Normale Supérieure.

 

Encore fallait-il pouvoir échapper à la tentation de la violence. Elle allait faire des ravages en Italie et en Allemagne, moins en France. Sans doute l’espoir mis dans la psychanalyse allait offrir une voie de sortie pour certains. Pas pour longtemps. Là aussi, l’Homme Nouveau on s’en rendait assez vite compte ne sortirait certainement pas de ce creuset. Et puis il y a eu ceux qui décidément ne voulaient pas de cette violence et qui partaient construire leur vie dans le Cantal, en Lozère ou dans la Drome à élever des chèvres et qui se heurtaient rapidement de plein fouet à la violence du milieu rural loin très loin de l’idéal pacifique un moment caressé. Et puis il fallait repenser le lien conjugal tenter d’imaginer d’autres formes de vie au quotidien dans les rapports tournant autour de la sexualité, pensant contourner le problème de la jalousie, ou de la « propriété des enfants » par les adultes….sans oublier déjà, il y a quarante ans l’espoir de l’écologie. Et puis il y eut le vertige de la drogue. Mirage aux alouettes. Combien en sont morts soit directement soit en voyant leur vie détruite soit ensuite par le biais du SIDA qui allait rattraper au passage toute une génération ?

 

Pourquoi rappeler tout cela. Tout simplement parce qu’à ignorer les avertissements des générations précédentes certes on peut frayer de nouvelles voies mais aussi on peut se perdre voir y laisser sa peau. Dans tous ces chemins parcourus combien se sont perdus et lequel n’a pas pris les coups en retour du chemin utopique qu’il tentait de tracer pour écrire sa vie dans un monde différent ?

C’est la vie diront certains et avec raison. On ne peut pas et l’on ne doit pas empêcher la jeunesse de se lancer à corps perdu dans la vie, mais on ne doit pas oublier que cette insouciance se paie et parfois très cher.

 

Ignorer les obstacles permet certes de ne pas rester englué dans le passé mais il se paie toujours au comptant de blessures parfois mortelles.

Aujourd’hui les préoccupations sociales, l’action politique qui nous tant occupé, les manifestations de rue parfois violentes, les discussions passionnées au sein d’amphis enfumés, tout cela a disparu au profit d’un retour sur soi, d’une interrogation sur le corps, sur l’identité en particulier sexuelle.

 

Cette histoire, celle de ma génération rejoint celle des générations précédentes. Un monde nouveau, différent, n’est-ce pas celui que nos parents ont voulu construire au sortir de la guerre ? Revoyons le très beau film d’Ettore Scola : « Nous nous sommes tant aimés » ou ceux qui ont risqué leur vie pour combattre le fascisme italien n’ont guère pu profiter des bonheurs d’un monde meilleur à l’exception du personnage joué par Vittorio Gassman qui a su à temps se placer du côté des puissants.

Ce scénario donc se rejoue à chaque génération. Se pose alors la question de savoir quel rôle nous pouvons jouer nous les « Ok boomers » à l’égard de ceux qui écrivent aujourd’hui l’Histoire, nos enfants et petits enfants ?

 

 

L’histoire précisément nous raconte comment l’homme après s’être servi des machines, s’est peu à peu vu aliéné à celles-ci et comment il est devenu au temps du nazisme lui-même machine. C’était encore une fois le temps de l’Homme Nouveau. Là encore une jeunesse fanatisée allait y perdre la vie et avec eux tous ceux qu’elle avait entraînés. Le nazisme n’en eu pas l’exclusivité mais il en fut quand même l’un des plus ardents promoteurs.

 

Au beau temps du féminisme le slogan « notre corps nous appartient » me faisait bondir. C’était le signe annonciateur de ce qui allait bientôt devenir la norme. C’est mon corps, j’en fais ce que je veux et personne ne peut me dire ce qu’il convient d’en faire. Ce corps machine c’est précisément celui auquel l’inconscient vient opposer une fin de non-recevoir. Ne faut-il pas admettre en effet que si nous sommes effectivement pourvus d’un inconscient qu’alors il n’est pas possible de considérer notre corps comme un quelconque objet en notre possession ? Et ce corps machine, n’est-ce pas le n ième resurgissement de cette utopie dévastatrice, celle de l’Homme Nouveau ?

 

Aujourd’hui sous le prétexte fallacieux d’une supposée limite auto proclamée de nos identités, il faudrait penser l’avenir sous la forme du transsexualisme porteur d’une nouvelle humanité enfin libérée de l’aliénation liée au dualisme sexuel. Je ne vois pour ma part dans ce qui se joue autour de la défense de nos particularismes identitaires dont le transsexualisme n’est qu’une des formes avancées rien d’autre qu’une fausse bonne solution à ce qui fait limite dans nos vies que l’on soit homme ou femme.

 

Il me semble que l’internet et les réseaux sociaux ne sont pas pour rien dans ce qui semble émerger aujourd’hui dans le registre de la plainte et de la revendication des identités diverses et variées qui chacune proclame son autonomie et le malheur dont ses membres seraient l’objet du fait même de cette supposée fatalité du destin. Ce n’est pas nouveau. Cela fut le cas depuis que l’humanité existe que notre appartenance sociale, l’image que nous voulons donner de nous-même, notre moi idéal coexiste avec le sentiment intime que nous en avons. Dans les réseaux sociaux cet écart a pris de plus en plus d’importance au fil du temps.

Nous avons connu le temps, cette fois pas si lointain, où le minitel rose permettait à des personnes peu fortunées de donner à leurs semblables un peu d’illusion en se faisant passer pour des femmes de petites vertus. Ce n’était pas elle, ce n’était pas lui. Aujourd’hui je suis frappé du fait que les algorithmes nous enferment peu à peu dans un cercle de plus en plus restreint et que les sites de rencontre nous jouent de plus en plus la partition du Rabin marieur au sein d’une communauté fermée sur elle-même

 

Du côté des plus jeunes, la communauté des pairs se fait juge de la coïncidence ou non de notre profil idéal, celui que chacun tente de faire paraître sur la toile, avec ce qui vient évidemment le contredire dans la réalité.

Mais de quelle réalité parlons-nous. Je ne sais pas qui je suis et serait bien en peine de le faire savoir, ou alors dans la limite d’un impossible à dire, qui est précisément le pari d’une analyse. Ce que je peux tenter de faire savoir en dehors de cet espace, c’est précisément ce que je ne suis pas et peut-être l’image idéale que j’aimerai donner de moi. L’écart ainsi créé conduit les pairs à se faire parfois (souvent ?) juge et aussi bourreaux conduisant certains adolescents à choisir le suicide comme seule issue apparente à leur détresse, incapables de faire appel du jugement qui les condamne.

 

Je ne laisserai personne dire que 20 ans est le plus bel âge de la vie disait à juste titre Paul Nizan. Idéaliser la jeunesse ne peut que lui faire le plus grand tort. Avoir 20 ans n’a jamais été facile quoique certains puissent penser pas plus aujourd’hui qu’hier. Pour eux la question de la vérité et la question du corps en tant qu’Autre, semble bien devoir constituer la toile de fond des questions qu’ils ont décidé d’affronter. Pourquoi pas ? À nous de ne pas reculer devant l’écho forcément indigné qui fera suite à nos réflexions fondées sur notre expérience passée et d’aider les plus jeunes et les meilleurs assurément de cette nouvelle génération à y voir un peu plus clair et à ne pas les laisser s’égarer dans des impasses mortifères. Nous serons vilipendés, rejetés, injuriés peut-être mais qui sait, certains entendront peut-être notre voix. Si c’est le cas le jeu en vaut certainement la chandelle.

 

 Laurent Le Vaguerèse