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Le Père Noël est une ordure
Le Père Noël est une ordure
Ce que l’on nomme fêtes de fin d’année, ce sont souvent des rencontres obligées où l’alcool permet de passer sur bien des choses. On y invite celui où celle qu’en d’autres occasions on évite, mais comme il fait partie de la famille on n’a pas trop le choix. On y entend, de ce fait, des propos que l’on s’efforce le reste de l’année de tenir secrets mais que l’oncle révèle comme en passant. Heureusement ce n’est pas toujours le cas et il est aussi des familles où tout se passe bien et où l’on est heureux de se retrouver.
Pour ma part, un partage convenu faisait que chaque grand-mère avait droit à sa réception : Noël côté maternel, Jour de l’An côté paternel. On y retrouvait l’oncle paillard qui faisait la honte de ma mère mais qui nous faisait bien rigoler, nous les enfants. Et puis s’il n’y avait pas comme aujourd’hui le film de fin d’année, nous avions notre album de Tintin dont chaque année voyait sa nouvelle livraison et qui nous faisait patienter durant l’interminable repas des adultes.
Je suis toujours étonné quand j’entends que l’on s’interroge encore sur la question de la réalité du père Noël et ce qu’il faudrait dire ou ne pas dire aux enfants. En ce qui me concerne j’ai depuis longtemps considéré que la question du Père noël n’était rien d’autre que la réalité de la place du père dans le processus de la procréation. Incertus comme on dit, et surtout tellement mystérieux, au point qu’autour de la maternité de la Vierge et la naissance du Christ, ce que tout de même nous sommes censés célébrer à cette occasion, le père réel ne fasse en somme que de la figuration, à peine plus important que le bœuf et l’âne. Oui, cette place du père est bien mystérieuse mais tout ne l’est-il pas dans la conception et la naissance d’un enfant.
Je vous souhaite à tous de très bonnes fêtes et laisse la parole à mon cousin Yvon.
Laurent Le Vaguerèse
Je venais d’entrer dans la quarantaine, et j’ai soudain pris un sacré coup de vieux quand on m’a fait cette proposition : « Toi qui fais du théâtre, on a besoin d’un Père Noël pour passer dans les classes de l’école maternelle ». J’aime trop me déguiser pour refuser à pareille offre. Le costume était vraiment bon marché, mais il avait l’avantage d’être léger : c’était à l’Ecole française de Cotonou, au Bénin, la température ambiante était d’environ 30°, j’ai beaucoup transpiré mais un manteau de laine m’aurait certainement mené jusqu’à la liquéfaction. Par contre la perruque et la barbe de coton faisaient très mal illusion : je me suis senti en danger lorsqu’un enfant particulièrement clairvoyant a commencé à tirer dessus. L’année suivante j’ai investi dans de vrais faux poils. Un oreiller pour simuler l’embonpoint, en guise de bottes des chaussures de chantier chinées sur le marché aux fripes de Missébo, et quelques « Oh ! Oh ! Oh ! » en voix de basse, me voici un Père Noël tout à fait crédible.
Il se trouvait que mon passage était l’aboutissement d’un projet pédagogique de plusieurs semaines. Les enfants avaient travaillé leur motricité fine en décorant leurs classes par des découpages de guirlandes en forme de sapin et de bonshommes de neige, ils avaient appris des chansons, chacun m’offrait son dessin, certains le commentaient. Les maîtresses étaient ravies, nous entamions en chœur les refrains de Noël, moi un peu chevrotant, et les petits à pleins poumons.
Ces visites ont aussi été l’occasion de moments troublants. Tel gamin qui ne s’en laisse pas conter facilement va me cherche un petit album dans la bibliothèque de classe. Sur la couverture, l’image du Père Noël est à peu près conforme à celle que je renvoie, si on ne regarde pas trop les chaussures, mais ce n’est pas ce qui l’intéresse : il pointe du doigt les deux élans et me dit que c’est ça qu’il veut voir. Je botte en touche, mais j’ai perdu un peu de ma superbe.
Dans une autre classe je suis beaucoup plus déstabilisé. Dès que je fais mon entrée, un petit Chinois se met à hurler de terreur, au point que la dada a été obligée de l’exfiltrer. Quel conte traditionnel chinois met en scène un ogre rouge à barbe blanche ?
Mais le moment où j’ai vraiment douté de ma toute-puissance, c’est lorsqu’une petite fille m’a tiré par la manche pour me désigner discrètement un de ses camarades : « Père Noël, tu vois, lui, là, il est méchant ! Il me tape tout le temps… Il ne faut pas lui donner de cadeaux… » J’ai senti qu’elle comptait sur moi pour rétablir la justice, qu’elle attendait ce moment depuis longtemps, que le calendrier qui décomptait les jours jusqu’à ma venue avait pour elle une signification toute particulière, bien au-delà de l’apprentissage de la notion du temps. Enfermé dans mon rôle de bienfaiteur de tous les enfants, j’ai bredouillé une réponse confuse sans prononcer la sentence qu’elle attendait de moi, et ne garde aucun souvenir de l’effet que ma réponse a produit. Encore aujourd’hui, je me demande ce que j’aurais pu, ce que j’aurais dû lui répondre.
De retour en Afrique de l’Ouest une dizaine d’années plus tard, je vois un jour de rentrée, entrer rn classe un collégien en retard et roulant des mécaniques. C’est le moment des présentations mutuelles. Il se prénomme Prince. Comme j’ai dit avoir enseigné jadis à l’école française de Cotonou, il m’interrompt :
« J’y ai fait toute ma maternelle et mon primaire !
- Tu te souviens du Père Noël qui venait chaque année dans ta classe ? »
Une ombre passe devant ses yeux, peut-être se trouve-t-il soudain propulsé dans ce passé déjà si lointain, ou c’est seulement de l’incompréhension face à l’incongruité de la question.
« Oui.
- Eh bien c’était moi. »
Un silence total s’abat sur toute la classe, comme on en connaît rarement de nos jours, au point que je me sens obligé de le désamorcer : « J’espère que je n’ai rien spoilé pour personne… » L’espace d’un instant, la magie de Noël venait une nouvelle fois de se manifester.
Incarner l’image du père est une belle expérience, tous ces souvenirs en attestent, en dépit de ces petites embûches de Noël. Mais c’est une longue route à parcourir, et on n’est jamais à l’abri d’un coup de froid.
Yvon Le Vagueresse
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