Actualité du juridisme psy

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Pour ignorer que le droit participe sous nos cieux d'Occident de l'institution du sujet de la parole, les psychanalystes ne me semblent pas avoir su jusqu'alors prendre acte de l'articulation de la clinique à la dimension juridique, proprement langagière, de la Loi. Ce qui se manifeste dans la manière dont l'apport majeur de Pierre Legendre en ce domaine se trouve encore aujourd'hui circonscrit ou déformé.  Les différentes sphères de la psychanalyse, réduisant le juridique à une seule fonction de puissance sur le réel, à la seule perspective de régulation des comportements, ne reconnaissent guère la fonction anthropologique du droit : le fait que le droit, en particulier le droit civil, est en sa nature fictionnelle, langagière, instituant des représentations fondatrices du sujet, instituant du cadre de son identification à soi et aux autres. Rares sont ceux qui perçoivent que le droit, garant du principe de limite et d'altérité, est par là en rapport étroit avec la clinique. S'en tenant à une conception techno-administrative peu digne d'intérêt, voire à la théorie sociologique expéditive d'un droit reflet de la domination chère à Bourdieu, les psychanalystes épousent ainsi dans leur plus grand nombre un anti-juridisme qui les conduit à mésestimer le statut de légalité de la parole, autrement dit la dimension de légitimité des interprétations. Que la scène de la représentation œdipienne, cadre fictionnel support du traitement du transfert, soit une scène de légalité, voilà qui échappe à la plupart. Par là s'explique me semble-t-il qu'il n'ait toujours pas été donné statut, au sens du terme qu'on appelle juridique, à la psychanalyse31. Ce pourquoi également il n'est pas fait face aujourd'hui je crois comme il conviendrait, hors duel, à ce qui de la cause de l'emprise (du désir de servitude et du désir d'asservir) menace, de l'intérieur comme de l'extérieur des différents plans de la clinique (de la médiation de la relation du sujet au Pouvoir), le jeu des interprètes, la cause de la liberté.

A défaut d'élaborer leur propre lien à la Référence, en interprétant la place (la position sociale, le site d'où ils parlent…) qu'ils occupent dans le mythe parental institutionnel (dans le roman familial institutionnel, soit-il celui des hérétiques d'Etat), peu de psychanalystes, à la différence de Freud42, me paraissent distinguer le point de rencontre – l'essentiel des enjeux de la transmission de la Loi – commun à la médiation psychanalytique et aux autres médiations « parentales » institutionnelles.

  Le mépris du droit conduit à l'impasse dans laquelle à l'occasion du tumulte provoqué par le dit amendement Accoyer (amendement législatif visant à réglementer le champ des psychothérapies) je vois une nouvelle fois s'enferrer dans le duel idéologique, le duel individu/société, tous ceux qui, dissociant la dimension de la parole de la dimension proprement normative du langage, continuent de désarticuler la problématique du sujet de la problématique institutionnelle. Nombreux sont en effet ceux qui du côté de la psychanalyse, prétendant à l'extraterritorialité la plus radicale de celle-ci, parlent de l'espace de la cure ou plus généralement de la clinique comme d'un espace asocial, hors droit, sans s'apercevoir que se faisant ils réduisent la dimension institutionnelle au seul registre du réel, et le rapport du sujet au social et au droit au seul face à face. Comme si sous l'éclairage de la psychanalyse on ne pouvait donner profondeur de champ à la thèse de Marx selon laquelle « l'être humain n'est pas une abstraction inhérente à l'individu, mais est dans sa réalité, l'ensemble des rapports sociaux ou, dans son existence la plus individuelle, en même temps un être social. ». Ou comme si, avec Freud, débordant le clivage sujet / société, on ne pouvait situer les relations sociales « entièrement à l'intérieur du domaine de la psychologie individuelle »… La Société est d'abord pour l'être humain une figure mythique, son théâtre intérieur – cette scène des fictions ordonnées à la loi du langage qui le fonde comme parlant. La Société est une scène dans le sujet, constitutive, en son texte, ses fictions et ses figures identificatoires, de l'institution de sa parole… Dans les réactions diverses à l'amendement Accoyer, que ce soit du côté de ceux qui professent « l'utilité sociale de l'écoute » ou « la fonction sociale éminente des 30000 psychothérapeutes de France », ou du côté de ceux, disons plus aristocratiques, qui veulent préserver le pré carré de la psychanalyse, je n'ai pas lu qu'ait été relevé l'enjeu nodal du juridisme53 impliqué sous la question du statut juridique toujours indéfini de la psychanalyse64.

Aussi, pour avoir peu à peu conquis, au long cours de mon propre effort d'élaboration et de pensée, dans un exercice d'interprète référé au double champ de la psychanalyse et du droit75, de relever combien l'occultation de la fonction symbolique du droit (et des juges) recouvre le désir inconscient d'occuper la place de l'autre sinon de l'Autre à majuscule, je voudrais insister sur la manière dont ce juridisme sans nom qu'est l'anti- juridisme psy est volonté politique de puissance sur le réel et le désir d'autrui. Faut-il ici rappeler la façon dont la psychiatrie, se déshonorant, a pu se mettre au cours du siècle passé au service des idéaux totalitaires de « l'avenir radieux » ?

Un rapport, présenté par le pédopsychiatre Maurice Berger lors des Etats généraux de la psychiatrie de juin 2003 sous le titre L'échec de la protection de l'enfance (rapport consultable sur le site Internet de ces  Etats Généraux), m'a paru significatif de la manière dont le juridisme médico-psy aujourd'hui se découvre. Mais avant d'engager ma critique il me faut tout de suite souligner que celle-ci ne peut aller sans impliquer le rapport subjectif de chacun au Pouvoir. Saisir en quoi toute technocratisation ou idéologisation du discours clinique, de la psychanalyse86, transporte un juridisme occulte, ne se peut que de se porter, et de se trouver soi-même impliqué, à hauteur de l'enjeu œdipien 97…

Depuis longtemps, d'en bas si je puis dire, de cet observatoire privilégié qui est le mien, je vois s'avancer, tel Ulysse sous les traits du mendiant observait les prétendants, tous ceux qui pour avoir une théologie du sujet et un juridisme éducatif ou thérapeutique si bien affirmés croient pouvoir réduire le droit à une technique, et les juges à de simples caisses enregistreuses de leurs « expertises ».

S'appropriant la question de l'intérêt de l'enfant de manière globale, quasi « totalitaire », le professeur Berger nous explique dans son rapport que la  « parole médicale, pédopsychiatrique plus précisément, seule indépendante, car non soumise à une hiérarchie administrative, politique, ou judiciaire » devrait gouverner toute orientation des pratiques, l'ordre même de la protection de l'enfance. Cet éminent représentant de la pédopsychiatrie française a le mérite d'exprimer là tout haut, au prétexte de cette « indépendance » qui serait inhérente à la « parole médico-psychiatrique », la position, politico-juridique, de tous ceux qui dans le champ institutionnel, cherchant à occuper le lieu même de la Référence au nom de la Science ou du Savoir clinicien, visent à rafler la mise du pouvoir illimité, la mise d'un pouvoir technocratique médico-psy  auquel rien ne pourrait et ne devrait résister… Sous le double paravent de l'efficace thérapeutique et de la raison scientifique (enjolivée parfois d'une raison « psychanalytique ») ce rapport affiche sans retenue l'aspiration politique de ceux qui, au mépris de la distinction des places de discours, au mépris des protections procédurales qui sont celles d'une société non totalitaire, pensent pouvoir extraire de leur savoir clinique (un savoir non dénué de vérités et d'observations critiques avisées) le nouvel ordre dogmatique, une codification scientiste et une maîtrise techno-gestionnaire des pratiques. 

A défaut de soutenir la casuistique comme interprète, et d'en produire leçon sur le mode de l'étude, du questionnement et de la transmission, les promoteurs du juridisme psy, militants de la Cause de l'Enfant ou de la Parole, s'inscrivent dans un exercice pour le moins élargi (et abusif) de leur pouvoir institutionnel de dire. Les frontières de compétence entre fonctions, garde-fou contre l'indifférenciation, se diluent… Les places et les genres, au grand dam des sujets traités, se trouvent confondus… Chacun inscrit sa propre référence (école, théorie, institution, site internet) au lieu institutionnel de l'Autre, au lieu même de la Référence. Dans les jeux complices et rivaux les plus divers (et parfois les plus féodaux) c'est à qui occupera le mieux la Haute Place… Paraphrasant un passage de Spinoza (dans le Tractatus théologico-politicus) je dirai que nombreux en effet sont les impudents qui s'efforcent d'arracher à la Souveraine Puissance l'essentiel de son droit et de détourner d'elle, sous couvert de leur Cause le cœur des sujets… Ne voit-on pas que leur manœuvre nous ramène à la servitude ?

Pour tous ceux-là l'expertise médico-psy devrait avoir valeur tutélaire sur le judiciaire et les autres exercices de l'aide sociale. Les juges des enfants ne pourraient être, en raison de leur « incapacité à évaluer les risques pour le développement psychique d'un bébé et d'un enfant, en dehors des situations de « dommages visibles » (sévices, abus sexuels) », les vrais juges du danger. La qualification du danger devrait donc appartenir au monde médico-psy. Les juges n'auraient plus qu'à enregistrer, et les travailleurs sociaux  à appliquer… Il y a ceux qui diront et ceux qui suivront… D'où, toujours selon M Berger, la nécessité de « la mise en place de réseaux animés par les praticiens libéraux (pédiatres ou pédopsychiatres) incluant les gynéco-obstétriciens libéraux et hospitaliers, les pédiatres, les services de PMI », aux fins, très clairement affirmées, d'assujettir le judiciaire, l'éducatif, l'aide sociale, au pouvoir disciplinaire des experts médico-psy. Cela n'avait jamais été écrit et affirmé à ma connaissance avec une telle clarté, une telle netteté d'intention. Et l'on peut penser que pareille position, soutenue pour ce que j'en lis par un lobbying efficace, n'a pas été sans alimenter la perspective techno-administrative de contrôle dont semble participer le dit amendement Accoyer…

L'essentiel en cette affaire du juridisme médico-psy ne peut toutefois être relevé si ne résonne pour le lecteur ce qui du positivisme et de l'anti-œdipisme du temps s'y ordonne. Ce sur quoi j'en appelle au diagnostique aiguisé du poète et du philosophe :

 « Après ces deux guerres totalisantes, échec de la philosophie et de l'art tragique, échec au seul profit de la science-action, la metteuse en œuvre, devenue, la gueuse en son fait-tout, sous ses visages meurtriers et ses travestis, le passeur de notre vie hybridée, pour elle affaire triviale » (René Char)

« Aujourd'hui, tout l'indique, on cherche seulement à écarter l'orage de l'Être. Avec tous les moyens possibles, on organise un tir contre l'orage, pour qu'il ne dérange pas notre tranquillité. Mais cette tranquillité n'en est pas une. Elle n'est qu'une apathie, et tout d'abord l'apathie de l'angoisse devant la pensée. » (Martin Heidegger)

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A défaut de supporter son savoir comme science des limites de la science108 et de travailler à s'extirper de son propre juridisme (juridisme qui opère par exemple en transformant le diagnostique psychopathologique en une qualification de l'état de la personne), le discours médico-psy, comme tant d'autres discours institutionnels à valeur dogmatique, ne fait qu'épouser, sous ses maintes moutures comportementalistes, le positivisme du temps, la volonté politique d'ignorer la structure, la condition tragique, œdipienne, de l'homme… Ce qui est le plus sûr moyen de s'enferrer dans les idéaux, anciens et nouveaux, du familialisme, dans l'idéal d'un monde où les obéissants, les bien-pensants, toujours par avance, se trouveront innocentés…

Mais la critique du juridisme psy, soit-il psycho-médical ou « psychanalytique », ne saurait éviter de sombrer dans une position en miroir, si par l'effort d'élaboration et de pensée qui s'exige ne peut être reconnue, au regard de la dogmaticité inhérente à tout discours, la fonction politique, anthropologique, du droit.

Comment prendre acte des effets structuraux du droit ? A quel prix les interprètes psy, et plus généralement tous ceux qui ont vocation clinique, pourront-ils saisir ce qui du droit participe de l'établissement (ou du rétablissement) du sujet à la parole ? Saurons-nous comprendre en quoi la médiation judiciaire, au plan juridique de la mise en œuvre de la Limite qui est le sien, peut participer d'un authentique travail (clinique) de re-liaison du sujet à la Loi symbolique, langagière, de la différence des sexes et des générations. Ce point, sur lequel je ne m'étends pas ici, longuement développé dans les travaux de Pierre Legendre (sans oublier l'apport de son épouse, Alexandra Papageorgiou-Legendre dans Filiation, Leçon IV, Fayard), est le point de passage obligé pour saisir en quoi la clinique, si tout du moins elle est accompagnement du rapport du sujet à la négativité, s'articule au droit. Saisir en quoi tout travail d'interprétation, dans les dispositifs et les plans les plus divers (sous réserve de non confusion des places et des registres, juridique et non juridique, de la parole), est médiateur du rapport du sujet à la Loi et au Texte, ne se peut qu'au prix d'un effort d'élaboration et de pensée qui nous fait affronter, pour reprendre les mots du philosophe, l'orage de l'Etre. Mais de cet effort les divins fonctionnaires de la Science médicale psychiatrique, tout comme les militants de la Psychanalyse céleste119,  ne veulent rien savoir, attachés qu'ils sont à refermer l'écart, en colmatant parfois au nom même de la psychanalyse la brèche politique ouverte dans la philosophie pastorale (et son ombre portée qu'est la philosphie des anti-maîtres) par la découverte freudienne… Continuer de discourir sur la clinique en la désarrimant de la problématique (juridique, langagière, institutionnelle) de la Loi, de cette Loi qui dans son épure relève de la seule dogmaticité langagière homme/femme, parents/enfant, ne conduit pourtant, comme cela se voit, qu'à légitimer le désir d'asservir, l'amour politique de la Cause et les manipulations transférentielles les plus diverses, …

Dans l'illimité du désir d'emprise, le plus souvent masqué sous les idéaux et les signifiants maîtres les plus irréfragables, nos milieux demeurent étrangers à l'idée que le cadre de la clinique soit tenu au cadre de légalité de l'identification du sujet. Il semble que le « cadre » ne puisse valoir que s'il est un cadre à disposition, à disposition de ces discours qui sous les motifs si positifs du bien, du soin, de l'intérêt ou de la parole de l'enfant, ne trouvent plus leur limite… La maîtrise,  y compris quand elle se présente sous les postures de l'anti-maître, exige, comme il est commun dans l'histoire des hommes, de ne rencontrer aucune instance qui produise de la limite et de l'écart, aucun interprète qui lui échappe… Chacun établit ses réseaux en extension… Et c'est ainsi que sous couvert de l'idéologie du soin, de l'efficace gestionnaire, voire de la théologie psychanalytique  dernier cri du « consentement », les nouveaux juristes, maîtres et garants incarnés du pouvoir imaginaire omniscient, deviennent en vérité, je pèse mes mots, des juristes fondamentalistes – des juristes qui, ignorants des leçons du droit et oublieux de l'écart du sujet au Pouvoir, subvertissent cette différenciation des places et des registres de discours inhérente à la séparation des pouvoirs qui caractérise toute société non totalitaire. La position de ces nouveaux juristes (auxquels les juges eux-mêmes sont conviés de s'identifier), participant de l'indistinction des plans du fait et du fantasme10, de l'indistinction des sphères du judiciaire et de l'aide sociale, entretient on ne peut plus sûrement la confusion qui règne dans les cas… Et c'est pourquoi le juridisme éducatif, psychocomportemental, légiférant si aisément sur le réel du sujet hors le cadre légal de son identification, conduit, dans la subversion du Tiers, le mélange des genres et les abus de compétence qui s'y implique, à réduire l'ordre de la clinique au seul ordre de la domination et de l'emprise… Ce qui a pour conséquences, et c'est là un autre essentiel à comprendre, de fixer le jeu institutionnel (la scène de la clinique) au seul jeu sado-masochiste, homo-sexuel, des séductions et rivalités les plus diverses…  A la représentation œdipienne fondatrice du cadre de l'élaboration subjective – représentation en laquelle les images fondatrices père et mère jouent comme des images symboliques distinctes et croisées – se substitue dès lors, noué au Grand Tout du fantasme des parents combinés, le jeu confusionnel d'images parentales institutionnelles indifférenciées…

Pour conclure je dirai que si nous pouvons saisir en quoi toute clinique est un espace médiateur de la relation du sujet à l'Autre, à la Référence, alors nous pouvons peut-être mieux comprendre pourquoi pour s'inscrire, hors duel, comme médiation, le jeu des interprètes ne trouve son efficience que si les interprètes ont idée du caractère légal de leur place. Je ne vois pas en effet qu'une clinique digne de ce nom puisse être soutenue si les interprètes n'étaient eux-mêmes référés, c'est-à-dire mis en situation de vivre la Limite pour leur propre compte de sujet. Ce qui n'est jamais affaire naturelle… Quelque clinique que ce soit, supportant l'élaboration du transfert, du transfert institutionnel, n'existe en vérité que parce que les praticiens, même s'ils n'en ont pas conscience, se trouvent eux-mêmes, en quelque plan de la médiation à l'Image Souveraine qu'ils officient11, liés à l'ordre institutionnel, langagier, juridique, de la Loi. Reconnaître cela me paraît être la voie obligée pour que les psychanalystes, et tous les interprètes qui comme moi qui se rapportent à la psychanalyse, évitant les parades idéologiques, retrouvent face aux duellistes des deux camps, toute la puissance du tiers neutre, leur juste place dans la Cité. Ce qui exigerait de renoncer à faire corps politique de la psychanalyse, et plus encore à renoncer à faire miroiter culturellement le « discours analytique » (cette arlésienne de Lacan) comme une offre théologico-politique dernier cri…

Bordeaux, décembre 2003 dans une première version (publié sur le site psy désir et le site des Etats généraux de la psychiatrie), avril 2005 pour le texte présent.

  • 3.

    1 Si Lacan, dont le Séminaire se trouvait accueilli à la Faculté de Droit de Paris à l'automne 69, a pu un instant en ouvrir l'enjeu – « Je ne sais pas s'il viendra des étudiants en droit, mais, à la vérité, ce serait capital pour l'interprétation. Ce sera probablement le temps de beaucoup le plus important des trois, puisqu'il s'agit cette année de prendre la psychanalyse à l'envers, et peut-être, justement, de lui donner son statut, au sens du terme qu'on appelle juridique (souligné par moi). Cela, en tout cas, a sûrement toujours eu affaire, et au dernier point, avec la structure du discours. Si le droit, ce n'est pas ça, si ce n'est pas là que l'on touche comment le discours structure le monde réel, où sera-ce ? » (Le Séminaire livre XVII, L'envers de la psychanalyse, p.17, Seuil, 1991) – il n'y revint à ma connaissance jamais plus.

  • 4.

    2 Je pense là par exemple à ce qu'un propos de Freud, dans sa préface au livre d'Aichhorn, Jeunesse à l'abandon, fait résonner du point commun de la psychanalys et de l'éducation : si «l'œuvre éducative ne peut être confondue, dit-il, avec les modes d'action de la psychanalyse, et ne peut être remplacée par eux », il n'en demeure pas moins que d'une certaine manière la psychanalyse, pour remettre sur la sellette le rapport du sujet à la castration, « peut être comparée à une ré-éducation ».

  • 5.

    3 Pour la définition de ce terme les précisions de Pierre Legendre me paraissent incontournables. Je cite : « Par juridisme j'entends la pratique du discours d'interprète que dans la structure normative occidentale nous imputons au juriste. Cette imputation suppose la reconnaissance des places d'interprètes, de procédures d'interprétation et d'un principe tiers qui n'est rien d'autre que l'Interdit socialement mis en scène. Sans différenciation des places, des fonctions et des discours, le rapport à la Loi devient une mascarade. Cela revient à dire que le totalitarisme est par essence subversion et détournement de la différenciation des discours, méconnaissance de l'imputabilité de la parole, destruction de l'espace subjectif. … Dans cette perspective je dirai : le totalitarisme, c'est la prétention d'être à toutes les places à la fois, de les contrôler toutes, d'être tout. Le juridisme qui s'ignore est, pour nos sociétés, une forme totalitaire, en ce qu'il vient à la place, sans jamais le déclarer explicitement, de la fonction de l'interprétation juridique. … Le totalitarisme, au sens juridique du terme, c'est en psychanalyse la transformation du transfert en un droit de police sur le sujet. … Comment justifier un tel retournement du transfert ? Je vous renvoie à ce juridisme de très bas étage, digne de certains casuistes probabilistes dénoncés par Pascal et plus tard par Hegel, mais qui se donne pour quintessence de la psychanalyse, dont se gonflent les gloses sur le transfert dit de travail. Autant promouvoir à ciel ouvert l'inentamable du fantasme de l'analyste, quand celui-ci se donne le droit de verrouiller pour son patient l'accès au meurtre du Père, s'octroyant ainsi le droit d'asservir son semblable. Vous avez là l'exemple du juridisme sans nom et de ses suites totalitaires, et bien entendu de sa reproduction si les choses restent en l'état. (dans Revenir à l'essentiel, revue Césure, 1993)

  • 6.

    4 Savoir comment donner politiquement droit de cité dans la loi juridique à la psychanalyse, sur des bases rigoureuses, supposerait me semble-t-il de reprendre, hors la précipitation actuelle, la réflexion ouverte sur le statut juridique de la psychanalyse en 91 par Bruno Nicole, Michel Troper et Jacques Sédat (dans le chapitre V du livre Etats des lieux de la psychanalyse). A lire ce premier travail on voit bien sur quelle difficulté bute l'affaire : il ne peut y avoir un statut juridique propre à la psychanalyse si n'est opérée en droit la coupure de la psychanalyse d'avec le médical et le paramédical. Mais cette coupure a un prix subjectif et politique qu'aujourd'hui beaucoup paraissent ne vouloir payer. Car définir le statut juridique de la psychanalyse exige d'inscrire les limites et les protections du champ de compétence de l'analyse (à mon sens autour des notions clefs de  « plan non juridique de l'interprétation », de « cadre », et « d'abus de transfert »), et d'établir un statut fiscal commun.

  • 7.

    5 Je me trouve depuis plus de vingt ans engagé dans cet effort d'élaboration clinique dans la sphère de la justice des mineurs, au modeste titre d'une fonction d'éducateur.

    6 Je renvoie ici aux analyses critiques remarquables de Guy Rosolato sur les  courants technocratique et idéaloducte  de la psychanalyse .

    7 Remiser, comme cela se voit si couramment, la problématique œdipienne au magasin des antiquités freudiennes ne se peut que de court-circuiter le meurtre du Père, autrement dit la voie d'accès du sujet au mythe parental.

  • 8.

    8 C'est ainsi que P. Legendre définit la psychiatrie dans son texte Classification et connaissance, remarques sur l'art de diviser et l'institution du sujet, paru dans  Confrontations psychiatriques, n°24, 1984

  • 9.

    9 Les militants de la Psychanalyse céleste (Legendre) sont ceux qui, tout en méconnaissant le fait que le cadre juridique de la filiation, fondé sur la différence langagière structurale des sexes et des générations, ordonne la scène (œdipienne) de la représentation qui soutient l'accès subjectif à la parole,  parlent d'un côté de la Loi à majuscule, en des termes spiritualistes le plus souvent abscons, et de l'autre de la « loi des hommes », de la loi juridique, en des termes purement positivistes. Fragmenter ainsi la Loi en deux lois, en affirmant  que la loi juridique n'aurait rien à voir avec la loi symbolique, la Loi à majuscule,  c'est tout à la fois dénier l'essence langagière du droit, et dénier que le problème central de la psychanalyse – celui de l'advenue du sujet à sa parole comme à une parole distincte de celle d'autrui – est, pour le dire avec Lacan, «celui des rapports dans le sujet (souligné par moi, D. Px) de la parole et du langage » (Ecrits, p.279). [Dans l'épilogue de l'ouvrage précité dans la note 2 Serge Leclaire observait finement que « les psychanalystes, pourtant familiers des lois du discours, tendent à anoblir d'une particule majuscule les lois de l'inconscient – dans la tradition de quelque divin discours – et d'un même mouvement n'hésitent pas à imputer une pareille passion au juriste qui pourtant n'en a cure. »]

  • 10.

    10 Je renvoie sur ce point à l'article de Daniel Boulet, Les faits et les fantasmes. A propos d'une affaire de parricide : le juge et l'expert psy, publié dans Autour du parricide, Travaux du laboratoire européen pour l'étude de la filiation, [I], 1995.

  • 11.

    11 La médiation psychanalytique (expression que Lacan a parfois employé) est le plan non juridique, ni plus ni moins, de  cette médiation de la relation du sujet du désir inconscient à l'Image Souveraine. C'est parce que cette dimension  non juridique du traitement analytique du transfert peut-être repérée et posée comme telle par la psychanalyse que l'on peut parler à propos de la découverte freudienne de révolution de l'interprète.