Élisabeth Roudinesco s'entretient avec Philippe Grauer

Philippe Grauer :

— Tu es très active ces derniers temps, à conférence un peu partout en France en l'honneur de Freud voyageur, et voici qu'en plus du travail de présentation de cette jolie édition de Notre cœur tend vers le sud (Fayard, 2005), traduite par Jean-Claude Capèle et que tu as talentueusement préfacé, on apprend que tu es reçue par François Hollande. Tu as donc rencontré hier après-midi le Premier secrétaire du Parti socialiste. Il s'agit d'un événement. Peux-tu nous dire comment s'est déroulée cette rencontre ?

Élisabeth Roudinesco : — J'ai en effet rencontré hier François Hollande à titre privé. Je venais juste de participer à la réunion du comité de soutien du PS pour le oui à la Constitution mis place par Jack Lang. Mes positions politiques sont connues depuis longtemps : je suis de gauche, j'ai toujours voté socialiste après mon départ en douceur du Parti communiste en 1979. Et c'est au moment où, le 21 avril, Jacques-Alain Miller a proposé d'appeler à voter en faveur de Jacques Chirac au deuxième tour de l'élection présidentielle, face à Le Pen, et de s'associer à l'appel de l'Académie des sciences que j'ai demandé aux associations psychanalytiques, sans rien cacher de cette alliance, de soutenir cet appel. J'ai alors été très heureuse de voir que les psychanalystes savaient se mobiliser à l'unanimité et avec enthousiasme en un moment où il fallait défendre la France républicaine.

PHG : — te voici donc réconciliée, revenue d'un vieil antagonisme ?

ER : — Les circonstances l'imposaient. Par la suite, j'ai toujours dit à j'ai toujours dit à JAM que dans des moments où étaient mises en cause des valeurs qui nous sont chères, nous nous unirions loyalement, quelles que soient nos divergences, car dans de telles circonstances, ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise. Je dirai même que ce qui nous unit doit être plus fort que ce qui nous divise.

C'est bien pourquoi, lors de tous les débats qui se sont déroulés durant l'année 2004, j'ai pris, comme Roland Gori et bien d'autres, notamment les signataires du Manifeste pour la psychanalyse et du Front du refus, une position très claire qui a d'ailleurs donné lieu à un livre (Le patient, le thérapeute et l'État, Fayard, 2004) puis à un entretien dans l'excellent numéro de Cliniques méditerranéennes sur l'expertise. Je n'accepterai jamais qu'en France, patrie des droits de l'homme et, à ce titre, pays le plus freudien du monde — puisque le freudisme suppose que l'expression du psychisme soit “libre” —, puissent être généralisés les principes de la mesure de l'âme et de la quantification de nos vies intimes. C'est cette médicalisation de l'existence et cette “neuronisation” de nos désirs que j'avais dénoncées en 1999 dans Pourquoi la psychanalyse ? (Fayard, 1999) et que Gori et Marie José del Volgo ont parfaitement mis en évidence, eux aussi, dans leur dernier ouvrage (La santé totalitaire, Denoël, 2005), comme le fait d'ailleurs aussi Edouard Zarifian dans Le goût de vivre (Odile Jacob, 2005). Et comme le font Miller et Jean-Claude Milner dans Voulez-vous être évalué ? (Grasset, 2004).

PHG : — Nous voici rendus à la Querelle de l'évaluation et de l'expertise…

ER : Le combat contre l'évaluation aveugle (et non pas contre toute évaluation) que nous menons conjointement avec tous ceux qui le veulent, et avec les psychothérapeutes qui ont été, à tort, regardés comme des parias et comparés à des chefs de sectes, dépasse largement la question de la psychanalyse et des psychothérapies relationnelles : c'est un combat en faveur d'une philosophie de la liberté contre une philosophie de la soumission. Cette philosophie de la soumission avait été critiquée d'ailleurs par Georges Canguilhem, mon maître et ami, lequel, sans jamais porter atteinte à la dignité des psychologues, soulignait à juste titre que la discipline nommée Psychologie était toujours porteuse du pire puisqu'elle risquait sans cesse de devenir, du fait même de sa situation épistémologique instable, une arme au service de la gestion des comportements humains, une technique de transformation des sujets en rats de laboratoire. Fort heureusement, les psychologues eux-mêmes ont compris ce message.

PHG : comme nos amis de l'InterCoPsycho qui viennent de lancer un Appel avec lequel au SNPPsy nous nous solidarisons. Mais peux-tu préciser quelle relation entretient la loi de santé publique avec le fameux rapport de l'INSERM ?

ER : Cette transformation de l'homme en rat de laboratoire, c'est bien ce que signifiait le rapport de l'INSERM. Quelle que soit la chronologie, l'une ne va pas sans l'autre. Parce que ce rapport est inacceptable, et parce que cette loi, qui discrimine l'ensemble des psychothérapeutes relationnels est elle aussi inacceptable, j'ai soutenu et je continuerai à soutenir tous ceux qui s'y opposent d'où qu'ils viennent.

J'ai donc salué publiquement, au Forum de Miller et dans le journal Le Monde (15 février 2005) le geste de Philippe Douste-Blazy qui a retiré ce rapport du site du Ministère de la santé. J'avais d'ailleurs rencontré celui-ci et il m'avait averti de ce geste. Cette victoire n'est pas celle de la droite contre la gauche, ni celle de Miller seul contre les autres psychanalystes qui le détestent — et notamment son ancien analyste qui ne cesse de le poursuivre de sa vindicte et qui n'a cessé de m'insulter — c'est une victoire de la raison contre l'obscurantisme et de l'intelligence contre la sottise.

Cette victoire ne suffit pas. Il faut maintenant tout remettre à plat et lutter pour l'abrogation de la loi comme l'a fort bien souligné Jean-Pierre Sueur, sénateur socialiste, qui a eu le courage - et je salue ce courage - de démontrer que cette loi est inapplicable et que les articles qu'elle contient sont contradictoires, ce qui “gèle” forcément - et c'est une bonne chose - la rédaction des décrets d'application. C'est à lui que nous devons - et à tous ceux qui se sont mobilisés à gauche et à droite je pense aussi à Jacques Ralite - d'avoir fait comprendre à l'opinion et à la classe politique que cette loi est une erreur et qu'il faut désormais repenser l'ensemble de la situation des quatre disciplines de manière juste et sans discriminer les uns aux détriment des autres.

A cet égard, le problème de l'enseignement de la psychanalyse à l'Université doit désormais être posé de façon claire et je salue ici le combat mené par Roland Gori à la tête du SIUERPP et au CNU, à la suite de mon ami Pierre Fédida, en faveur d'un enseignement clinique - fondé sur la psychanalyse et ouvert aux psychothérapies - qui ne soit pas expertisé selon les critères insensés des évaluateurs cognitivo-comportementalistes diligentés par l'INSERM. Les responsables de ces évaluations erronées devraient à l'avenir se rendre compte qu'ils ont fait fausse route. Telle devrait être l'attitude scientifique la plus élémentaire.

PHG : — allusion à notre fameux Carré psy…

ER : — Précisément. Ce sont tous ces problèmes que j'ai évoqués lors de ma rencontre privée avec François Hollande et en présence de Jean-Pierre Sueur. Je l'ai informé de toute la complexité que posait l'ensemble de ce dossier (psychiatrie, psychanalyse, psychologie, psychothérapies) et je n'ai pas dissimulé un seul instant l'existence des divisions internes au mouvement psychanalytique. Aussi ai- évoqué les positions de ceux qui ne partagent pas mon opinion. Car je n'ai pas pour habitude — et je crois l'avoir montré — de brandir systématiquement la bannière du triomphalisme et de l'autosatisfaction narcissique. Je crois avoir été entendue. Mais la bataille ne fait que commencer. Chacun en est conscient. En mettant le feu aux poudres, Bernard Accoyer, que je respecte, nous a peut-être rendu service sans le savoir.

PHG : — Il reste en effet beaucoup à faire pour mobiliser et coordonner les forces qui refusent l'inadmissible.

ER : — Je déplore justement à ce sujet la dépolitisation qui frappe le milieu psychanalytique, je déplore que malgré une réelle mobilisation (Miller, le Manifeste avec ses neuf organisateurs, Chawki Azouri, le Front du refus avec René Major et bien d'autres, Gori, etc) nos camarades soient restés trop indifférents à une loi qui les frappe de plein fouet tout en ayant l'air de les flatter et de les “protéger”. Je regrette qu'ils aient été, en l'occurrence, plus soucieux de préserver les faux avantages qu'un précédent Ministre de la santé (Jean-François Mattei) prétendait leur octroyer en les parquant dans une réserve de privilégiés, que vigilants quant au prix qu'ils allaient payer pour cette fausse liberté. Je suis certaine qu'ils finiront bien par s'apercevoir qu'aucun homme ne peut être exempt de servitude s'il accepte d'asservir un autre homme. Si des listes sont dressées pour y expertiser des psychothérapeutes que l'on veut bannir de la cité au nom d'un idéal sécuritaire impossible à réaliser, cela veut dire que d'autres listes seront ensuite dressées pour expertiser les experts. Il faut donc mettre fin à ce cycle infernal.