un frère de David Thomas par Alain Deniau

un frère A Deniau

Un frère
Collection Littérature francaise
Parution 22 août 2025
Livre 140 × 205 mm 144 pages
EAN : 9782823623376
19,50 €
Un frère
David Thomas
« Pendant presque quarante ans, il aura été là sans plus vraiment être là. Lui, mais plus lui. Un autre. »

David Thomas raconte le combat de son frère contre cette tyrannie intérieure qu’est la schizophrénie. Sa dureté, sa noirceur, ses ravages. Depuis la mort brutale d’Édouard jusqu’aux années heureuses, il remonte à la source du lien qu’il a eu avec son aîné et grâce auquel il s’est construit. Lors de ce cheminement, il s’interroge : comment écrire cette histoire sans trahir, sans enjoliver ? Écrire pour rejoindre Édouard. Le retrouver.

David Thomas
Un frère
Editions de l'Olivier, 2025

A la fin de la lecture de ce récit que David Thomas intitule très sobrement Un frère, je me demande quel est son désir en écrivant et en publiant les 140 pages de ce témoignage sur son frère ainé pris par l'envahissement de la schizophrénie.
Le regard de David Thomas sur son frère est quasiment maternel. Il décrit la violence qu'il ressent à percevoir son en-fermement psychique. L'intensité de sa négation de la vie, la constance de son autodestruction lui sont incompréhensibles.
L'auteur est à la fois attiré par la très grande proximité frater-nelle de leur enfance et en même temps il se refuse à laisser parler la racine commune qui pousse l'un à l'autodestruction et l'autre à écrire. Le récit est tissé par des petits tableaux ren-dant compte de la difficulté de vivre d'Édouard et de son ex-trême appétence pour le cannabis et l'alcool.
Pendant les vingt cinq années que relate le récit, Édouard alterne les crises qui le conduisent à des hospitalisations d'ur-gence en psychiatrie, à l'enfermement dans son appartement avec ses fétiches musicaux et aux consultations auprès d'un psychiatre, sans le support d'infirmiers à domicile.
Pour David Thomas, la survenue de la schizophrénie lui parait incompréhensible. Ce frère si déducteur et plein de promesses de vie était sa référence. L'auteur laisse entendre qu'il croit à un retour à la vie heureuse comme à l'époque de leur adolescence. Il ne s'interroge pas sur la possibilité d'utili-ser ses compétences musicales, par exemple, ni sur la néces-sité de construire sa vie avec d'autres personnes, dans le cadre d'une thérapie de groupe par exemple.
Une certaine amertume m'est venue à percevoir comment cet enfant de bourgeois parisiens a été immobilisé dans un ré-seau pharmacologique dont l'issue passe par espérer le "bon" médicament et non pas par le développement de ses ri-chesses latentes. C'est un désespoir gelé qui laisse le champ libre à la pulsion de destruction.
Ce livre pourrait être exemplaire des insuffisances d'une prise en charge centrée sur un sujet psychotique isolé. Il montre que le traitement d'une maladie aussi complexe néces-site d'être porté par une équipe pluridisciplinaire. Le soutien doit être triple: social, communautaire et individuel. Le soin d'un tel patient schizophrène est à construire sur une longue durée pour offrir plusieurs possibilités relationnelles.
Un logement, individuel ou associatif, est la première ga-rantie de stabilité et de continuité. L'appui d'un CATTP et/ou le recours aux ressources d'un centre culturel sont les axes d'une expression verbale ou artistique. La création d'un lien à d'autres par les biais de groupes théâtre ou de psychodrame ainsi que l'appui d'un travail protégé sont les étayages de la permanence d'un lien social. Enfin, le niveau individuel, phar-macologique et de psychothérapie, est nécessaire mais ne peut pas être exclusif.
On voit que la construction d'une équipe ou d'un réseau pluridisciplinaire exige un effort soutenu de nombreuses per-sonnes compétentes et supervisées. L'illusion actuelle est de remplacer ce savoir par le leurre d'un produit chimique.
La particularité de cette relation de longue durée avec les patients schizophrènes est que le transfert est à la fois diffus vers l'ensemble du dispositf, jusqu'à susciter une identité d'appartenance, et très focalisé sur l'une des personnes de cette "constellation" soignante.
La crise que traverse la psychiatrie est extrêmement grave car elle détruit des réseaux de compétence qui se sont établis progressivement, depuis l'horreur des camps nazis, pour humaniser les hôpitaux, en particulier psychiatriques. Avec la réflexion de la psychanalyse, une révolution thérapeu-tique en est née. C'est ce qui s'oublie aujourd'hui.

Dr. Alain Deniau 27 Novembre 2025