David Le Breton, Une brève histoire de l'adolescence, Béhar

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David Le Breton, Une brève histoire de l’adolescence, Béhar, 14,90€, 2013.

« Un moment d’ajustement pour entrer dans l’évidence du monde ». Voilà comment David Le Breton1 nous définit l’adolescence, dans cet ouvrage hors pair, qui va devenir, n’en doutons, pas la bible de tous les parents, enseignants et éducateurs.

Moment de crise s’il en est, et surtout de grande vulnérabilité, C. Dolto, la qualifiait dans le Complexe du Homard, de temps de mue où il s’agit de se dépouiller de l’enfance, tout en en traversant le deuil, pour se mesurer au monde des adultes et en endosser les responsabilités afférentes. Autrefois, la chronologie ne se déroulait pas ainsi : on passait de l’enfance laborieuse, surtout dans les campagnes, à une vie de labeur, et ce dès 13 ou 14 ans.

À l’évidence, si les choses se sont compliquées, « c’est la faute à Rousseau » ! Qui, hormis son Émile aurait pu dresser un tableau aussi éclairé de cette phase de construction où se répertorient les tergiversations de l’individuation et les éveils de la sexualité. 1762 va mettre un coup d’arrêt à ces éclairages subversifs grâce à l’autodafé initié par le Parlement de Paris.

Depuis la Grèce, où le jeune se forgeait une personnalité sur l’apprentissage du courage et de la guerre, dans un contexte de responsabilité sociale, jusqu’à notre époque où « se vit le fracas de l’instant », un certain chemin a été parcouru…

Certaines sociétés, fondamentalement philosophes2, affrontent ce moment sans malaise, évitant les conflits, sans répression sexuelle, et avec une présence de soin et de solidarité dont nous pourrions prendre de la graine !

Ce sont des sociétés du « nous » bien éloignées de celle actuelle, en Occident, du « moi », de l’égocentrisme, et du manque de lien social et familial.

Encore récemment, les jeunes pouvaient se rebeller et se construire, dans cette période, sur un refus de l’autorité parentale en se définissant contre elle, et en opposition au modèle qui leur était proposé.

De nos jours, les repères n’étant plus ce qu’ils étaient, les nouveaux parents qui se maintiennent eux-mêmes dans une infantilisation « d’adulescents », ne se démarquant plus au sein de leur génération, offrent une forme de copinage à leurs enfants qui ne savent plus contre qui se retourner. Des turbulences s’installent, dès lors, pour des jeunes qui se voient livrés, entre eux, à eux-mêmes, sans transmission, ni cadre éducatif rassurant. Cette perte de la richesse de la référence à l’altérité les conduit à se mouler dans du « même » et à se gaver de mimétisme envers quelques artistes, quelques personnalités people qui deviennent les exemples à suivre. La téléréalité et les technologies informatiques les privent du sens de la réalité, les dévoyant dans un consumérisme de classe d’âge, tous milieux et tous continents confondus, identifiés par une musique, des rites vestimentaires, ou des stigmatisations qui font de l’identique, là où ils croient se faire une individualité. On tombe dans le culte de l’apparence, remplaçant l’originalité d’une culture, et ils se transforment en des « isolés rassemblés » vivant sous la tyrannie de la pub, officiant dans la cour de récréation des centres commerciaux. Le lien virtuel en réseau, dont on nous rebat les oreilles, n’est rien moins que fictif et destructif et les leurre tout comme un produit d’addiction ; il ne règle rien, ne fait que reproduire du superficiel, sans jamais créer un échange profond propice à une réflexion personnelle. Noyés dans un fantasme de fusion, dans un univers rempli de bruit et d’agitation, ils perdent le respect et la capacité à l’écoute de l’autre. L’absence d’idéaux, de maîtres, génère une insécurité grandissante impliquant une perte du sens des valeurs, et par voie de conséquence, une ignorance de la culpabilité ; tout devient donc permis dans l’incivilité, l’irresponsabilité, la violence et la perte de la confiance en l’autre.

Les générations précédentes ne sont-elles pas directement responsables, de par leur laxisme éducatif, et leur indifférence à leurs enfants nourris de sucreries devant la télé, de cet état de choses ? Le lâchage et l’absence de frustrations n’ont jamais posé les bases d’une éducation réussie3 ! Le règne de l’immédiat, de l’imprévisible, ne forge pas un système de valeurs auxquelles s’adosser, ni s’accrocher, ni se révolter. Nos enfants n’ont plus de parents, et nous, parents n’avons plus d’enfants : ils nous échappent, tant s’est rompue la chaîne de la transmission, et, dans bien des domaines, nous nous retrouvons à devoir apprendre d’eux ! C’est le monde à l’envers dans lequel plus personne ne se retrouve ; mais il pourrait s’en extirper pourtant du nouveau et du bon. Il va donc falloir trouver d’autres modes de fonctionnements, en intégrant leur mode de jouir d’une toute autre façon, pour pouvoir la limiter, mais y trouver d’autres issues, plus porteuses d’avenir. « Du point de vue psychanalytique, il y a seulement deux modes de civilisation : le premier, que nous connaissons bien, consiste à faire limite par l’interdit, et le second, beaucoup plus difficile, car il nous faut l’inventer, est celui de faire lien avec la jouissance ».4

Et malgré tout, s’ils exigent indépendance et autonomisation, ils exigent aussi, de leurs parents, de la protection et de l’affection ; et de surcroît attendent une transmission des codes, de la hiérarchie, et du respect, mais pas d’un respect fondé sur le pouvoir ou l’argent, mais bien celui qui se mérite, parce que l’on en est digne. Et cela, peu de parents en ont conscience, dégoûtés qu’ils sont par le rejet et l’incompréhension de leurs enfants dans lesquels ils ne se retrouvent plus. Si ce lien-la résiste, parce qu’il est ancré correctement, la période d’adolescence, toute turbulente quelle soit, ne sera qu’une phase de remaniement subjectif bien naturel. Certains jeunes investissent l’avenir avec culot, goût du risque, mobilité et inventivité, car ils ont compris que le renouvellement d’eux-mêmes passait par une autonomisation qui, si elle leur ouvre les portes d’un espace neuf, impliquait l’intégration des normes et de la loi qui pose les frontières de la liberté d’autrui.

On peut adresser un coup de chapeau à l’éditeur qui offre une collection d’une grande qualité de publication, à l’aspect design et original.5 Cet ouvrage se dévore avec passion tant il est dans l’air du temps et retrace un chemin historique, sociologique et psychologique novateur. Cependant, rien ne semble bien nouveau sous le soleil si l’on en croit Socrate : « Notre jeunesse est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens. »6

Florence Plon

  • 1.

    P 138

  • 2.

    Samoa

  • 3.

    même si l'on convient avec Freud qu'éduquer reste un métier impossible.. 

  • 4.

    Michel Serres la petite girafe n°33 petite poucette

  • 5.

    un petit regret seulement l’absence de table de matières.. .

  • 6.

    Socrate (470-399 av. J.-C.)