Nadine Labaki, Et maintenant, on va où ?

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Nadine Labaki, Et maintenant, on va où ? 2011, France.

Disons-le tout de suite, je n’aime pas ce film. J’ai même failli sortir, agacée par les invraisemblances d’un scénario qui empilait les ruses imaginées par des femmes, certes truculentes ou pathétiques à leurs heures, mais dont les inventions sont totalement aberrantes. J’avoue que je n’ai rien compris.

Le pire, c’est qu’un de mes amis libanais m’avait incitée à aller voir « Et maintenant on va où ? » en déclarant, à propos du conflit libanais : « allez voir ce film, vous aurez tout compris ».

Tout ce que j’ai compris, c’est que malgré le plan d’ensemble dans lequel un village se trouve entièrement aligné entre une mosquée et une église, les gens se ressemblent tellement que le spectateur ne peut les individualiser, hommes d’un côté, tous des brutes prêtes à se battre au moindre prétexte, femmes de l’autre, alliées contre la mort et la guerre. Cette non différence est à mettre au crédit du film qui ne donne pas à voir une opposition confessionnelle qu’il récuse. Pas de différence de classe, de comportement, d’héritage, de culture, de langage. C’est très efficace pour qu’on saisisse bien que cette guerre est absolument sans fondement. Mais alors, est-elle incompréhensible ? Pourquoi se bat-on depuis si longtemps, si violemment, si mortellement, ici ? D’un point de vue militant, cette absurdité de la guerre peut paraître efficace, sans doute (elle a fait ses preuves depuis Voltaire) mais il en résulte une confusion dont je ne sais si elle est à même de faire avancer les consciences et de dénouer les conflits.

La différence passe donc ailleurs, entre hommes et femmes. Il faut dire que je n’aime pas du tout les discours selon lesquels les femmes sont meilleures, plus pacifistes, plus humaines que les hommes. Ça me semble vraiment difficile à établir dans les faits. Pourtant, je suis une femme (à quelques nuances près, sans doute). Donc, toutes les femmes sont contre la guerre et tous les hommes sont des brutes assoiffées de violence, qui prennent le village pour la cour de récréation et sont prêts, en permanence à se jeter les uns sur les autres comme des joueurs de rugby surentraînés qui ne savent plus comment éliminer trop d’EPO ou de testostérone. Voilà l’origine de la guerre et les différences confessionnelles, les incidents plus ou moins provocateurs, ne sont que des prétextes, le coup de sifflet que tout le monde attend pour que la mêlée commence. Les psychanalystes peuvent se réjouir. La libido, la revendication virile, voilà l’origine des guerres, même les plus complexes et les plus longues. Je me demande pourquoi on n’a pas eu l’idée de mettre un filet de volley-ball entre la mosquée et l’église de ce village ? Ils se seraient dépensés, peut-être. Ils auraient également pu reconstruire le pont, non ? Ça les aurait occupés. Les femmes du village vont avoir une autre idée.

Bon, tout cela est une farce, un conte. Soit. Mais, tout de même, avec des images de pathos longuement, laborieusement appuyées sur ces mères et leur calvaire.

Voilà, parce que ce sont des mères. Ce n’est pas la différence homme/femme qui compte ici, mais la différence homme/mère. Il n’y a pas de père. Vous me direz, ils sont morts. Évidemment. Sauf qu’il y a quand même des hommes en âge d’être père, mari, fils et que la paternité peut passer quelque part, non ? Il y a bien deux prêtres, les pères de la communauté, malheureusement traités sur le mode de la dérision et de l’impuissance. Pourtant, n’est-ce pas pour eux, pour ce qu’ils représentent, qu’on se bat ? Eux, en tout cas, ils sont hors du conflit. Ils travaillent pour la paix et finissent par partir en car avec la troupe de danseuses ukrainiennes. Alors, là, je n’ai pas compris le plan.

Les mères, donc, se battent contre les hommes et contre la guerre. Ça se comprend. Pour ça, elles inventent des expédients assez incroyables. Il faut cacher à tout prix toute trace de violence, de conflit, tout ce qui pourrait devenir prétexte à vengeance, rallumer la guerre : la télévision, la radio, les journaux. Jusque là, on suit. Le village, totalement isolé d’un monde en guerre, le Liban, va vivre, en microcosme, sa vie paisible. Sauf que le pont n’est pas totalement coupé et que des adolescents font la navette, emportant des marchandises à vendre, rapportant justement la télé, les nouvelles et la mort.

L’un des deux adolescents porte la casquette de son père, seul signe d’un héritage et d’une filiation paternelle, hautement symbolique. Justement, ce beau garçon, c’est lui qui meurt. Or, on ne sait même pas qui a tué le jeune homme : il a pris une balle perdue, juste en passant (la guerre vient toujours de l’extérieur). La mère ira jusqu’à jeter son fils dans un puits pour cacher la mort de son benjamin, afin d’éviter un nouvel embrasement. Alors là, pour le symbolique ! Et pour la vraisemblance ! Et tout à coup surgit l’autre fils, aussi gros et musculeux, apparemment stupide que l’autre était mince, élégant et malin, et qui veut se battre, cet athlète frisé, sans même savoir pourquoi. (Rebel without cause ?) Et pourquoi y a-t-il deux façons d’hériter du père et de se comporter en fils, de sa mère, de son père ? Et qu’est-ce que fait une mère qui a deux fils aussi différents ? Pourquoi et comment les deux frères s’opposent-ils ? Là, ça m’aurait intéressée.

Mais surtout, les mères ont une idée de génie : divertir ces messieurs. Pour les empêcher de se battre, on va leur proposer quelques ré jouissances. Est-ce pour canaliser leur libido autrement que sur le terrain des combats ? Soit. Mais alors pourquoi ces femmes ne donnent-elles pas un peu de leur personne ? Une fois de plus, je suis déconcertée. Je ne vois pas du tout ce que le scénario essaie de nous dire. On fait venir un car de danseuses ukrainiennes, blondes et ne parlant pas arabe pour danser (la danse du ventre), lascivement et l’on drogue les hommes. Personnellement, j’ai trouvé ces scènes, malgré le bel enthousiasme de la préparation des gâteaux, d’un mauvais goût achevé, qui culmine dans l’obscénité finale. Pourquoi ces femmes qui ne parlent entre elles que de « cul » qu’elles ont gros, c’est-à-dire de leur arrière-train, et n’ont pas de rapport sexuel avec des hommes qu’elles dénigrent, vivant à côté d’eux, sans relation amoureuse (allusions à des rapports sexuels qui remonteraient à l’époque du muet), vont-elles proposer à leurs hommes, des femmes étrangères, les poussant même dans leur chambre ?

Tout le monde est très émoustillé, à commencer par les femmes du village. On contemple avec intérêt, convoitise et étonnement, ces étrangères minces et blondes pour lesquelles, soudain, on travaille, on puise de l’eau, on creuse une piscine. Tout cela me dépasse. Pourquoi ces femmes n’ont-elles pas de relation avec leurs hommes ? Il faut dire que dans le seul couple marié représenté dans le film, l’homme est maire (mère ?), de toute évidence impuissant et ridicule, endormi doublement par une maîtresse-femme, Yvonne, qui paie du reste, la télévision (comment se fait-il que ce soit elle qui ait l’argent ?), avant que les mêmes femmes ne décident de détruire ce poste coûteusement installé.

Me voilà donc perdue. L’extérieur, c’est mauvais quand c’est la télévision et le journal, qui annoncent des nouvelles de la guerre, mais c’est bon quand il s’agit des corps sensuels de miss météo à la télé ou des danseuses russes qui sont censées réveiller/abrutir les hommes et les détourner de leurs revendications viriles/guerrières. Mais alors pourquoi ne pas avoir développé la piste des héros, Roméo et Juliette, l’un musulman, l’autre catholique, l’un jeune encore et séduisant, très dénudé dans le café où il ponce amoureusement, l’autre mère en deuil, mais encore jeune et belle, pleine de désir ? Voilà un beau chantier ! Peut-être auraient-ils pu parler, se rencontrer, braver les oppositions qui séparent la communauté, en mourir, pourquoi pas ? Bon, ça a déjà été fait, ça ne marche plus. Labaki n’est ni le Shakespeare libanais, ni le Robert Wise de West Side Story. La bande son n’a rien de la musique de Bernstein et personne n’a l’air prêt à mourir pour la cause de l’amour. Alors, on envoie dormir une Ukrainienne chez le monsieur. Et on va où maintenant ? Je ne sais pas ce que cela produit. Celui-là, il n’avait pas besoin qu’on réveille/endorme sa libido, quand même.

Mais, il faut avouer que cela donne la plus belle scène du film où, sous couvert de traduction, les deux amoureux réussissent à se parler et à se réconcilier, s’avouant leur amour et dépassant les querelles du village qui les ont opposés il y a peu. L’étrangère, pour une fois, sert à quelque chose, elle est médiatrice ; traduire, de cette façon totalement biaisée, la langue de l’autre, devient acte amoureux et langage de vérité. Mais alors, on pourrait aller un peu plus loin : comment les villageois, mis en relation par la fête sensuelle, organisée pour eux, se tournent vers leurs femmes pour construire quelque chose de nouveau ? Mais non, ils s’endorment comme des brutes épaisses que manipulent non des femmes, mais des mères dont nul ne sait pas où est le désir, tandis qu’une caméra complaisante mesure le triomphe des unes et l’abjection des autres. En tout cas, leur désir, il n’est pas du côté de ces hommes-là. Apparemment plutôt du côté des femmes minces et blondes qui leur ont emprunté la danse du ventre. Dans le fond, s’il n’y avait que des femmes ou plutôt des mères et des étrangères sexy dans le monde, ça irait mieux, pas vrai ? Voilà un couple intéressant à envisager pour qu’il y ait enfin la paix ! Il n’y aurait plus de différence sexuelle, n’est-ce pas, et la petite différence (femme d’ici/femme d’ailleurs) permettrait de réunir en un tout plein de variété et d’exotisme, ce qui semble si difficile à concilier : la mère et le sexe. On voit bien la double jouissance féminine : les fils et les femmes extérieures qu’elles prennent pour objet. Il n’y aurait plus d’hommes pour faire des fils ? Ah, ça c’est embêtant !

Je ne vois pas comment on peut résoudre quoi que ce soit dans un tel agencement. Quelle est donc la morale de la fable ? S’il s’agit d’en arriver à conduire au cimetière, musulmans et catholiques réunis, un jeune garçon qu’on ne sait plus de quel côté enterrer, parce que les mères ont échangé les signes religieux (ou se sont-elles toutes déguisées en musulmanes, plutôt, ce qui revient à dénier la distinction conflictuelle et à devenir toutes pareilles pour éviter la confrontation ?) et qu’on ne sait plus où aller, je ne vois pas bien à quoi sert l’autre intrigue, sexuelle, autour des Ukrainiennes qui s’en vont, leur mission accomplie (mais laquelle ?), avec les deux prêtres. C’est donc ça ? Emmener dans leur bus un imam et un prêtre catholique pour qu’on soit débarrassé des querelles confessionnelles qui déchirent un pays ? Ça y est, j’ai compris, les deux prêtres (bien qu’ils soient pour l’instant isolés à l’arrière) vont se convertir à la vie sensuelle pendant que les hommes du village, qui ont compris ce qu’est le paradis (sur terre, en regardant danser des Ukrainiennes blondes tout en consommant du haschich), n’iront plus le chercher dans les religions qui divisent. D’ailleurs, il n’y a plus que des mères musulmanes, voilées de noir, en face des hommes enterrant un jeune homme et tournant en rond. On va où, maintenant ? Dans le fond, si je comprends bien, on a renvoyé vers l’extérieur la religion et le sexe qui divisent les hommes d’une part et les hommes et les femmes, d’autre part. Moralité : si les prêtres catholiques et les imams faisaient couple avec des danseuses blondes ukrainiennes qui incarnent la femme occidentale, le Liban serait sauvé. Il ne resterait que des femmes et des hommes sans sexualité et sans religion (où les femmes gouverneraient, évidemment, en tant que mères, des hommes qui ne sont que des fils et des grands-pères, au pire des frères).

Je trouve plutôt terrifiant le scénario de ce film dans lequel l’extérieur est tantôt rejeté, tantôt appelé à la rescousse. L’extérieur est responsable de la mort, mais il est le seul capable de réinjecter du désir, de la différence homme/femme dans un microcosme qui ne semble pas se rendre compte qu’il comporte également, en son sein, des hommes et des femmes. Le microcosme du village, incestueux tranquillement, ou arrêté dans un état prégénital (anal, oral), ne fonctionne qu’entre mères et hommes, dans une dissymétrie étrange dont les mères en question ne semblent pas avoir conscience et dont elles jouissent innocemment : toute-puissance, autorité, argent, manipulation des signes et des gens. Alors, elles n’y sont pour rien dans ce conflit, les femmes ? Elles n’ont rien à voir avec la libido, avec les problèmes de virilité et les frustrations violentes de leurs hommes/maires en bonnet de nuit ? Elles n’ont rien à voir avec ce qui les rend brutaux, vains, abrutis dans un village où seuls les enfants, leurs enfants, sous leurs ordres, semblent travailler utilement (le chantier n’avance guère, l’ouvrier amoureux ne fait que caresser les murs en faisant de la figuration !).

Les difficultés, dans une communauté, ne passent-elles pas par les hommes et par les femmes? Shakespeare, là-dessus, en dit tout de même davantage que Labaki, et Nicholas Ray, dans sa « Fureur de vivre » (Rebel without cause), quand il déconstruit la revendication virile (homme impuissant/femmes toute). Le dialogue (amoureux et sexuel) n’est-il pas la condition de toute solution ?  Que vient faire le « Bolchoï » là-dedans ? Décidément, je ne sais pas ce que ce film carnavalesque nous dit, aussi bien à l’endroit qu’à l’envers. Il y a un sacré chantier pour déblayer ce terrain miné de bons sentiments et de clichés. Bref, ça ne me fait pas rire.