Cinéma : Parasite ou qui parasite qui ?. Monique Lauret

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PARASITE

OU QUI PARASITE QUI ?

 

Le film du sud-coréen Bong Joon-Ho explore et met en scène sur un rythme accéléré et dans un humour satirique et décapant les bas-fonds les plus profonds de la nature humaine, faillite morale, mensonge, méchanceté, avidité, envie, mépris, jalousie… jusqu’à la décharge explosive pulsionnelle dans une violence crue et criminelle. Tout ceci au nom de l’idéal matérialiste. Cette satire du monde coréen, aux allures de lutte des classes dont les codes sont pervertis et saluée au Festival de Cannes par la Palme d’Or en 2019, nous donne bien à penser sur le monde dit occidentalisé.

Une famille d’abord au chômage, celle des Ki, peu encline à la morale, qui vit dans la crasse et le monde de la débrouille dans les bas quartiers inondables de la ville, découvre l’opportunité de côtoyer la richissime famille Park par le biais d’un ami du fils, Gi-Woo. Ce dernier, fasciné par le luxe, la capacité de gagner vite et beaucoup d’argent s’immisce au nom de l’ami auprès de la fille comme professeur d’anglais, gagne la confiance de la mère et propose les services de sa sœur présentée comme une amie surdiplômée. Usurpations d’identité, prédation, pulsion d’emprise, un plan machiavélique se met alors en place, permettant aux quatre membres de la famille Ki d’envahir progressivement en intrus, en parasites, un par un, le monde aseptisé et lumineux de la famille Park.

Le film se déroule pratiquement en huis-clos confiné dans la somptueuse maison contemporaine de cette famille enviée, rapidement enrichie par le High-Tech, métier du père habituellement absent. Tous les symboles omnipotents de la bourgeoisie d’aujourd’hui sont utilisés. Le fils rejeton de cette riche famille représenté en Basquiat junior, insupportable du haut de sa toute-puissance infantile. La mère aveuglée par ce phallus en herbe déshabite mélancoliquement sa demeure, laissant le soin du quotidien et tout pouvoir intérieur à la bonne. La figure de cette femme est la plus complexe du film. Elle cache amoureusement un secret qui sera dévoilé dans une partie avancée du scénario. Chaque maison recèle des zones d’ombre, des sous-sols humides et sombres dont l’ouverture peut entrainer des évènements réels en cascades.  Les dysfonctionnements des rapports humains œuvrent dans les constellations familiales apparemment normales quand la perversion domine.

 Dans la famille Ki, l’amour communautaire en mode clos incestuel prévaut, l’autre extérieur est utilisé en tant que chose. Le père Ki ne transmet ni éthique ni morale, il va se retrouver chauffeur de la famille après avoir fait expulser son prédécesseur, de même que la mère qui va prendre la place de la bonne, cette autre femme humiliée, disqualifiée, injustement rejetée. La seule qui faisait pourtant preuve d’humanité en cachant et nourrissant dans les sous-sols fermés de cette maison l’objet de son amour, son mari enfermé pour quelque raison obscure et qui va faire tiers dans ce drame entre deux familles en miroir. Les plans se succèdent dans ce film entre descentes et montées d’escalier, descentes vers les profondeurs de l’inconscient et montée vers les lumières de la conscience, ainsi que vers les inversions de places. Les inondations sont fréquentes, pluies diluviennes et débordements nauséabonds alternent. Les pistes sont brouillées ainsi que les communications. Les choses vont s’accélérer jusqu’à une explosion finale à partir de l’ouverture de cette cave et de ce secret par le fils Gi-Woo qui promène tel un fétiche une arme de pierre en forme de montagne, Shan, symbole de force en Chine. Le fils se retrouvera pourtant à son tour enfermé dans la prison de cette cave ou de son fantasme à la suite du passage à l’acte de son père, le meurtre à l’arme blanche de son rival Monsieur Park. Un meurtre déclenché par le mépris, le rejet le plus profond de l’autre dans un corps à corps, où l’odeur, ce trait unaire le plus indélébile délimitant les classes sociales est stigmatisé par Monsieur Park. Rien n’y fera, ni l’imaginaire, ni les fantasmes ne pourront faire oublier à Monsieur Ki d’où il vient. Cet insupportable chute du moi-idéal engendrera le meurtre.

Cette fable satirique nous entraine dans les errements narcissiques et identitaires qui résultent d’un idéal du moi fait d’apparence, de mensonge, lorsque la quête du sujet l’entraîne vers la quête mortifère d’un moi-idéal imaginaire, lorsque le symbolique d’une époque n’apporte pas les valeurs morales fondamentales nécessaires à la vie avec soi et avec les autres, lorsque la loi de la castration n’est pas posée. L’éducation, le plaisir de l’apprentissage par la connaissance et le dépassement de soi sont remplacés par les biens matériels, première barrière de défense avait dit Lacan contre la pulsion de mort et le plaisir de la consommation au service du principe de plaisir. La possibilité d’une ouverture vers la capacité de se découvrir Autre dans l’amour, la créativité et la curiosité est entravée. La question du bien est à cheval sur le principe de plaisir et le principe de réalité rappelle Lacan[1], nulle chance que nous échappions à un conflit, dit-il. Le domaine du bien est à l’origine du pouvoir souligne-t-il aussi avec justesse. La loi qui organise la fonction des biens est la question de l’utilisation de jouissance pour le plus grand nombre dans une vision simplement utilitariste. Il est intéressant de voir que Lacan avait relevé ces questions dès les années soixante anticipant l’évolution du monde à venir. Les valeurs marchandes du capitalisme postindustriel qui ne s’appuient que sur cette vision réductrice bouchent toutes les capacités d’ouverture au sens de l’humain et au vivant.  

Les artistes déchiffrent toujours en avance les évènements à venir avait remarqué Freud. Nommer ce film « Parasite » quelques mois avant qu’un virus parasite, le Covid-19 ne vienne envahir la planète me parait tout à fait stupéfiant et intéressant. Mais qui parasite qui ? Un virus est un parasite qui se réplique aux dépends de son hôte, parfois jusqu’à le tuer. C’est ce que fait le capitalisme postindustriel avec la terre dit Philippe Descola. Une société qui n’apporte pas les valeurs éthiques fondamentales à son peuple et à ses enfants parasite le développement de la vie psychique qui permet à l’être humain de vivre en harmonie avec la nature, les autres espèces, de se réaliser dans toutes ses dimensions, physiques, psychiques et spirituelles et de donner du sens à la vie. La pensée chinoise antique avait bien saisi l’importance pour l’homme de vivre en harmonie dans l’ordre cosmique de l’univers, yuzhou, signifiant espace et temps ; une façon d’être au monde dans un « continuisme anthropocosmique »[2] entre le monde humain et le Cosmos qui permet la circulation de l’énergie vitale.  Importance déniée par les gouvernements successifs des différents pays du monde et par les fantasmes démesurés de la maîtrise du vivant par une science non éthiquement encadrée. Cette pensée était porteuse d’une sagesse qui aurait pu conduire l’humanité à des choix plus en accord avec le vivant. La nouveauté qu’a introduite la pensée freudienne dans le domaine de l’éthique est aussi actuellement déniée. Sagesse antique et sagesse psychanalytique au même panier du refus de la réalité humaine. Le détournement pervers de cette loi éthique a conduit les hommes, les vivant-parlants à devenir « des virus pour la planète »[3].

Le cinéma sud-coréen ancré dans le monde moderne grâce à une nouvelle vague de jeunes réalisateurs met souvent en scène des familles dysfonctionnelles comme l’affrontement narcissique entre ces deux familles en miroir, symptôme criant d’un malaise ressenti par le monde asiatique qui n’est plus en accord avec sa Voie, son Dao. La pandémie mondiale du Covid-19, ce « fait social total » selon l’expression de Marcel Mauss va certainement conduire à des prises de conscience individuelles et politiques. Le réel réveille autrement que la réalité. C’est la révélation du désir qui peut changer la primitivité du rapport du sujet au bien. Le génie de Lacan, dit Moustapha Safouan, dans son dernier ouvrage Regard sur la civilisation œdipienne, est d’avoir donné tout son sens à la phrase de Spinoza « Le désir est le sens de l’homme ».  Cette crise que nous traversons pourrait permettre d’envisager autrement les rapports de l’homme à la nature, à la culture et aux autres espèces. La chaîne de la vie est faite de maillons interdépendants rappelle Philippe Descola dont le projet de créer une « cosmopolitique », une politique de la Terre et du cosmos, rejoint cette idée chinoise antique et nécessiterait une révolution politique à l’égale de celles de la politique des Lumières et de la pensée marxiste. Le peuple de la psychanalyse ne peut qu’y souscrire.

 

                                                                                                Monique Lauret.

Psychiatre, psychanalyste- Membre de la Société Psychanalytique Freudienne (SPF) et de la Fondation Européenne de la psychanalyse – lauretmonique@wanadoo.fr -

 

 

[1] Lacan J., L’éthique de la psychanalyse, Le séminaire, livre VII, Le Seuil, 1986, p. 265.

[2] Cheng A., « La nature dans la pensée ancienne chinoise », Colloque, « Les natures en question », Collège de France, 20 octobre 2017.

[3] Descola P., « Nous sommes devenus des virus pour la planète », Le Monde, 20 mai 2020.