Psychologie clinique, « Qu’est-ce qu’un fait clinique

Le Coq-Héron Résilience et rémanence des traumatismes, n°181, 2005, 200 p.

Psychologie Clinique La voix dans la rencontre clinique, L'Hamattan, Nouvelle série N° 19, 310 p.

Revue française de Psychanalyse, Le face à face psychanalytique, Tome LXIX, n° 2, mai 2005.

Figures de la psychanalyse Passion de la métaphore, n° 11, 2005, 237 p.

Topique L'amour, Le Bouscat, Éd. L'esprit du temps, n° 90, 2005, 148 p.

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Le Coq-Héron, Résilience et rémanence des traumatismes

Après des numéros de revues comme celui, paru en 2003, de la revue Figures de la psychanalyse (Espace Analytique), des parutions nombreuses et récentes de livres consacrés au sujet du traumatisme, dont un tout récent coordonné par Franck Chaumon1, le Coq-Héron s'empare de cette question. Au mot « traumatisme », le titre de numéro associe la notion controversée de « résilience » et adjoint la mention d'une rémanence du trauma, ce qui va plus dans le fil de la théorie freudienne de l'après-coup. Qu'il y ait de nos jours une passion pour la victime et le traumatisme est sans doute un aspect des nouvelles configurations de la subjectivité qui cherche à justifier son mode d'être – et, ce faisant, son rapport au droit et à la réparation de soi- par rapport à une origine traumatique de soi. Il est donc tout à fait légitime que des revues de clinique et de psychanalyse veuillent traiter cette question à nouveaux frais.

Un autre plan, qui ne saurait être négligé, est que le poids des violences politiques de l'histoire est interrogé par de nombreux psychanalystes, à partir de leur expérience. Or ce plan prend un tour neuf dès que des psychanalystes écoutent comment la question de la violence, du meurtre de masse, de sa mise en silence, imprègne la vie de la parole, d'une génération à l'autre. D'où des interrogations renouvelées sur la survivance, la mémoire, le destin des traces, etc.

Comme on le voit, le kaléidoscope de problématiques que ne manque pas de faire rayonner la clinique contemporaine du traumatisme exige pour être considéré sérieusement une grande rigueur et une attention clinique avertie.

Notre surprise peut être alors assez vive à trouver si aisément mise en avant la notion de résilience, ne serait-ce que dans le titre de ce numéro. La résilience, idée empruntée à la physique et précisément aux études portant sur la résistance des métaux, puis rendue consistante par de larges emprunts aux théories de l'attachement (Bowlby), désigne la capacité de récupérer d'un trauma ; eh bien pour un psychanalyste, cette notion est fort encombrante. Bien évidemment l'effet positif d'une telle notion est de briser les scénarios catastrophiques qui trop souvent vouent à l'échec toute entreprise d'accueil et d'écoute de la psyché de celui ou de celle qui a traversé des épreuves effrayantes, où la parole et le corps humains furent traités comme des misérables déchets, et de ceux qui furent visés par une haine exterminatrice. Bien évidemment encore, un second aspect positif de cette notion est de permettre de rompre les tautologies prédictives qui, telles d'obstinées et défaites ritournelles, font d'un enfant maltraité, un futur maltraitant et d'un enfant abusé, un futur abuseur, etc. Mais, au-delà de ces bénéfices incontestables pour l'action éducative, que d'impasses pour la pensée clinique dès que l'on passe au crible de l'épistémologie ce que la résilience est censée signifier, plus que signaler. Que de facticités aussi encontrons-nous ! Disons le net : toute suradaptation au trauma, tout processus de résilience ne sauraient, in fine, être assimilés à une victoire du sujet sur son trop triste sort. Et toute résilience ne saurait non plus se réduire à ce concept d'identification à l'agresseur dont, ici, Pierre Sabourin, se fait le défenseur inspiré. Il est des façons de suradaptation paradoxale aux pires situations qui passent par des mécanismes de clivage fort coûteux et parfois, aussi, par des défenses et des actings d'allure nettement psychopathique. À valoriser tout type de résilience on ne fait que reconduire une apologie de la performance, sans plus avant s'interroger sur les montages d'identité et d'altérité qui sont en jeu. Et c'est à nouveau le culte du Moi fort qui se remet en scène, plus ou moins insidieusement. Or, et si nous lisons attentivement le texte subtil et documenté de Boris Cyrulnik, il se pourrait que nous assistions à une évolution sensible de ce que ladite résilience est censée, aujourd'hui, désigner. De la capacité qu'aurait le Moi à ne pas se laisser par trop affecter, de la force qui serait sienne à maintenir l'homéostasie, la résilience ne désignerait-elle pas, plus récemment, la capacité de l'individu à faire lien et à se laisser affecter par l'autre. Le progrès théorique est net. Ainsi remodelée la résilience a une allure plus psychanalytique. Mais cette mutation se paie d'un paradoxe qui n'est pas repéré en ce numéro. En effet comment superposer les conceptions du Moi fort et résilient car solipsiste à celles d'une capacité du sujet à retrouver le lien et à goûter à la dynamique de l'aliénation/séparation ? C'est, bien sûr, le statut de la pulsion et de ses étayages signifiants qui se pose. Des cliniciens qui ont travaillé auprès d'enfants errants et gravement carencés, dans les rues des mégapoles, ont su montrer à quel point ces jeunes, parfois suradaptés et résilients dans la rue, survivant au milieu des déchets et des restes de la ville, régressaient brutalement dès que mis à l'abri dans un centre ad hoc, tant ils devaient revisiter et reprendre la construction archaïque de leur corps orificiel. Ce dernier étant pris dès les premiers soins dans les jeux humanisants et parlés de l'offre et de la demande, de la préoccupation venant de l'autre.

C'est, enfin, un autre bouquet de travaux qui nous offrira l'illustration de la « rémanence » évoquée en titre. Des cliniciens antillais, stimulés par les diverses commémorations de la seconde abolition de l'esclavage (la première souvenons- nous en avait eu lieu en 1794) ont tenté de parler de l'impact des traumas historiques dans les conflits d'identité aux Antilles. L'abord clinique interrogera, dans ces articles, la façon dont le social et l'histoire ont pu cesser de prendre soin du désir d'altérité présent dans la construction du sujet. Comment la pratique psychanalytique peut-elle recevoir un éclairage de patients dont l'histoire, la leur ou celle de leurs ascendants est marquée par des violences massives de destruction et de déni d'humanité brisant les fils des générations ? Comment, surtout élaborer psychiquement au-delà de ce qui commande l'effacement, la mise en silence et en censure de ce qui viendrait reconnaître ce meurtre d'humanité ? Il est parlé ici, à propos de ces patients, des effets de cette situation coloniale particulière sur la possible réappropriation d'une histoire qui s'origine par la déportation et la réduction en esclavage des ancêtres de toute une population. La mort, le meurtre, les héritages de la destruction de l'humain…, d'emblée ces articles veulent inscrire ce constat : un homme, tout homme, peut très bien s'attendre à mourir, mais nul ne s'attend à être dépossédé de son "mourir". Cette dépossession, en masse, au nom d'un bon droit qu'aurait une part de l'humanité à disposer de l'autre, est une opération qu'a tenté de réaliser l'esclavage. L'héritage de la plus déshumanisante et de la plus destructrice situation coloniale, l'esclavage, est culturel et politique, mais, et c'est là que le clinicien a son mot à dire, il peut aussi être psychique. Il n'est pas besoin de revenir sur la charge explosive -c'est à dire une charge aussi et avant tout porteuse de possibilité de sublimation et de mutations culturelles- que distillent les rapports d'identités, d'appartenances communautaires et de langues dans des pays colonisés ou post-colonisés. Sur ce point, le psychanalyste est concerné en tant que soignant et en tant que chercheur, mais il l'est surtout dans la responsabilité qui est la sienne de poser la question de la nature et de la fonction de l'héritage du passé sans tenter de la banaliser ou de l'hystériser. Il lui incombe aussi, et avant tout, à partir des dires et des transferts de ses patients, de reconnaître le corps de traumatisme, de reconnaître ce qui dans le traumatisme et sa plainte dit la nécessité de se souvenir de l' « insouvenable ». Il appartient au psychanalyste non de produire un savoir universitaire venant interpréter ou réduire a quia les autres savoirs que construisent les autres sciences humaines, mais, de sa place, et à partir de son acte clinique, d'entendre la nécessité culturelle, politique et subjective d'authentifier que s'est bien produite la perte réelle d'un patrimoine humain et symbolique. Responsabilité donc et tout autant, de miser sur le changement et d'ouvrir à des traversées, des transferts, pour conjurer la tentation mélancolique qu'expriment plus d'un patient de périr de trauma ou d'oubli. Les textes antillais sont passionnants, au premier rang desquels le courageux « Traumatisme béké, traumatisme nègre » du à Guillaume Suréna, qui est, ici encore, auteur d'un très bel hommage à un homme disparu, dont il évoque la mémoire avec tant de ferveur et poésie que c'est toute l'île de Martinique qui ressurgit avec sa pudeur, sa dignité, ses charmes exigeants. Il s'agit d'un adieu au père de l'auteur, récemment décédé. Ceux des lecteurs que les écrits des amis cliniciens antillais intéresseraient pourront aussi, en complément de ce dossier, lire les parutions des Cahiers de la Mémoire (Nantes/Unesco/Dakar)2 consacrés aux effets actuels, économiques et humains de la traite atlantique et consulter les documentations de l'ARCC 3 centrées sur les Antilles et la Réunion.

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Psychologie Clinique La voix dans la rencontre clinique

« Va te faire foutre ! » La voix se conjugue à tous les modes dans ce numéro de Psychologie Clinique. De l'injure à l'opéra, de la séance d'analyse à la séance de cinéma, de la voix du sourd à la calligraphie musulmane, de la voix de Dieu à celle du loup, la voix surgit faisant appel à l'Autre/autre, invocante donc.

L'efflorescence créatrice qui anime les auteurs de ce numéro d'une très grande richesse de réflexion témoigne d'un jaillissement venant combler un temps d'absence peu compréhensible de la recherche dans ce domaine ; mais cette fois, l'élan semble avoir été donné ce dont témoigne, dès son introduction, Jean-Michel Vives responsable de ce numéro « La voix, l'objet qui se trouve au cœur même du dispositif analytique semble enfin intéresser les psychanalystes. »

Lacan est, sur cette question, déjà à l'œuvre dans les séances du séminaire sur « les psychoses » durant l'année 1955-1956 lorsqu'il aborde notamment le problème de l'hallucination auditive. Mais c'est en ajoutant la voix aux trois autres objets pulsionnels (le sein, les fèces et le regard) qu'il donne à la théorie analytique un appui déterminant. Les articles de ce numéro se fondent d'ailleurs largement sur cette avancée.

Qu'il s'agisse du refoulement originaire, (« pour introduire le point sourd » de Jean-Michel Vives article qui ouvre le numéro), de la constitution du sujet et de l‘objet « a » (Sofia Chraibi « fétichisation de la pulsion invocante en pulsion audio-phonatoire »), de l'instance et de la fonction de la lettre « du souffle de la lettre à l'essoufflement de la voix » Mohamed Ham, de la question des structures notamment perverses et mélancoliques dans l'article précédent ainsi que dans celui d'Anne Juranville « voies de l'inspiration » c'est toute la panoplie des concepts de la psychanalyse qui se trouve revisitée.

Parmi tant d'autres articles de qualité, retenons tout particulièrement le travail de Giovanni Guerra et Primo Lorenzi sur l'hallucination auditive. Ce phénomène fréquent en dehors même de la psychose (il y a paraît-il dans certains pays des associations d'auditeurs de voix !) en constitue cependant une des manifestations majeures. On sait qu'il survient en particulier, dans certaines situations d'isolement relationnel extrême. Les navigateurs solitaires (en particulier ceux qui ont participé à des courses au large sans pouvoir avoir recours aux moyens actuels de communication), soumis à une solitude absolue, ont témoigné de ce phénomène. On rencontre aussi fréquemment des phénomènes d'hallucinations auditives dans les situations d'angoisse majeures qui ne sont pas pour autant des signes de psychose mais témoignent d'une souffrance psychique importante chez un sujet névrosé.

C'est le supposé caractère de fausseté de l'hallucination que les auteurs, de façon convaincante, nous invitent à remettre en question.

Ils soulignent entre autre exemple que « du point de vue de l'activité du cerveau -comme on peut l'observer avec des instruments comme la PET4 ou la RMN5 ou le plus classique EEG- il n'y a aucune différence entre la perception d'un son produit de l'extérieur et une voix hallucinée. »

Les voix dans l'hallucination, on le sait, ont ce caractère impératif auquel l'halluciné ne semble pouvoir, malgré ses efforts, se dérober6 Mais cette voix en quoi se distingue-t-elle de la « petite voix » que nous entendons tous, sinon précisément par son impossibilité à se faire oublier de celui qui l'entend ? Et cette voix, s'interrogent les auteurs, n'est-elle pas précisément celle dont chaque être humain a besoin pour se constituer psychiquement ? « L'halluciné pointe ce besoin et ce désir de la parole de l'autre et il le présente dans une forme paradoxale puisque l'autre est aboli… » mais la vérité qui se dit dans la parole hallucinée est une vérité qui « ne met pas au travail la psyché (qui reste pétrifiée dans la lettre morte »

Après tant d'éloges, il nous reste peu de place pour la critique ; risquons en une pourtant et qui s'adresse à l'ensemble des auteurs. Il semble bien que personne n'ait pensé à remettre en question le fait que la naissance du rapport de l'enfant à la voix soit concomitante du cri de l'enfant et de l'appel que la mère y perçoit. C'est faire peu de cas de toutes les recherches publiées depuis plus de 20 ans 7 et qui montrent que l'enfant entend la voix de sa mère dès 5 mois et demi de gestation. Peu après on constate des réactions de sa part aux bruits utérins, à la musique, à la voix des personnes de l'entourage etc. Une dimension que l'on ne saurait négliger plus longtemps si l'on veut comprendre ce qui se joue entre la mère et l'enfant bien avant sa naissance et notamment en ce qui concerne la voix et l'audition dans la relation de l'enfant avec son entourage, la constitution de l'autre et le processus de mise en route du travail psychique de la réalité.

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Revue française de Psychanalyse, Le face à face psychanalytique.

« Parler aujourd'hui du travail psychanalytique en face à face, c'est prendre acte à la fois d'une continuité et d'une nouveauté » annonce l'argument de ce numéro.

Il s'agit bel et bien du travail engagé avec un psychanalyste et non seulement des entretiens préliminaires. On constate donc que les organisateurs de ce numéro et les contributeurs ont pris acte que des cures pouvaient se mener dans des cadres qui n'étaient pas tous réductibles au canon du dispositif divan/fauteuil. La distinction entre cadre analytique et situation analytique joue alors assez continûment dans les articles proposés qui tendent, pour les mieux construits d'entre eux, à non seulement décrire des fragments de cure, mais à articuler une pensée phénoménologique de la situation, métapsychologique du travail psychique de l'analysant et du psychanalyste et clinique des nouvelles symptomatologies qui sont autres que celles des névroses dites « classiques ».

Ce numéro de la Revue Française de Psychanalyse vient tout droit s'articuler et prolonger le livre de R. Cahn La fin du divan ? (éd. Odile, Jacob, 1993) livre cité, comme de juste, dès l'ouverture de l'ensemble.

Mais, souligne-t-on dans cette revue, le divan jamais n'est trop loin du regard des deux partenaires en présence : l'analyste et l'analysant. Il est là, occupe l'espace. Bref, le travail psychanalytique en face à face se fait tout de même dans un lieu où le divan s'impose souvent comme énigme, lieu espéré, interdit, craint, lieu de pas mal de fantasmatiques transférentielles marquées de connotation en lien avec le corps gisant ou avec le corps relâché dans une passivité sexuée. Le divan, comme support d'un corps imaginaire, prend de la place dans le discours.

Par rapport à ce qu'induit le dispositif divan/fauteuil, le travail en face à face suppose un autre jeu de regard et de voix. Il induit une autre modalité du rapport pulsionnel du sujet à ses points aveugles et sourds, au regard et à la voix de l'autre, regard et voix que présentifie et absentifie aussi l'analyste. Claude Janin écrit que la présence en face à face du psychanalyste est une nécessité pour prendre en charge certaines « conjonctures psychiques ». Il les définit en précisant qu'alors la priorité du travail clinique est de maintenir ce qu'il nomme « l'être du patient ». Ce n'est donc plus le travail de bisexualité et l'accentuation mise sur l'opposition de la passivité et de l'activité (dont on sait qu'elle fut supposée se refléter dans le dispositif canonique) qui oriente, du moins dans un premier temps, le traitement analytique.

René Roussillon développe autour de l'heureuse expression de « divan en latence » d'étendre le travail psychanalytique en mettant au point des situations analysantes « sur-mesure ». Non que le cadre traditionnel soit aboli, il devient latent, « mis en latence ». Latent dans le fonctionnement psychique de l'analyste, qui s'est allongé lui sur le divan de son propre psychanalyste, et peut-être sur plus d'un divan, latent, aussi, dans le discours de l'analysant, qui évoque ce que serait pour lui la situation allongée. On peut ici se demander ce qu'apporte d'autre de travailler sur des rêves en face à face, tant il est vrai que raconter son rêve est aussi raconter un moment de sa vie psychique et corporelle où l'on est allongé.

Il ne sera plus alors question de sanctionner du terme de refus ou de résistance à l'inconscient et au transfert, toutes les demandes de sujets qui disent ne pouvoir parler en séance qu'en face à face, et dont il est réducteur d'entendre cette demande comme étant l'expression d'un refus du divan. Certes, des refus de la passivité, des attachements narcissiques à l'activité, des refus de passivation et des craintes de féminisation aussi peuvent expliquer, un temps du moins, pourquoi la situation allongée est tenue pour insupportable par ce ou cette analysant (e). Et René Roussillon de prendre la mesure de ce divan latent absent/présent. Il explore cette situation où il reste quelqu'un en face : soit l'analyste en personne dans le champ visible, pour mettre en lumière des styles de conversation psychanalytiques. Ce surcroît de présence permet à l'analysant de parler de façon complémentaire à un objet psychiquement absent, un objet trop tôt disparu, trop tôt absenté de la vie du sujet.

« Quand voir est nécessaire » reprend François Missenard, c'est lorsqu'il s'agit pour l'analysant de reconstruire son premier miroir. Ce premier miroir est posé comme le topos par quoi le tout jeune sujet situé. C'est là reprendre Winnicott et sa thèse sur le visage maternel comme premier miroir, (par quoi l'enfant est vu et entendu et au regard de quoi il est suffisamment important pour que sur ce visage se dessine un sourire, et d'où bruissent murmure et parole). Le psychanalyste anglo-saxon reviendra souvent dans ce numéro, pour aussi discuter Lacan dont les thèses sur le miroir sont tout de mêmes assez rabotées, dès qu'on les cite.

Répondant à deux questions que les nouvelles demandes d'écoute et de soin psychique rendent inévitables à tout praticien de la psychanalyse « Qu'est aujourd'hui la demande d'écoute ? » et « Comment se structure dans la situation analytique la construction sensorielle et pulsionnelle des premières identifications ?», ce numéro indique une nette évolution des psychanalystes de la SPP dans leur façon de répondre à l'évolution des demandes de psychanalyse, et dans leur choix de référence doctrinale.

Ces réflexions sur le face à face pourraient aussi trouver des prolongements dans des dialogues avec des praticiens de la psychanalyse, œuvrant ailleurs, en Chine par exemple 8où le rapport culturel au face à face est prépondérant et le refus de perdre la face tout autant. Bref, on aimerait une suite où la perspective anthropologique jouerait aussi son rôle dans la pensée des dispositifs.

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Figures de la psychanalyse. Passion de la métaphore

Voici un numéro de Figures de la psychanalyse préparé par Gisèle Chaboudez. Le thème annoncé tient plus de la moitié de la revue. La pertinence des articles, très travaillés, en assure la qualité. Elle s'adresse à un public averti, familier de la théorie psychanalytique. Cependant l'éditorial peut faire une bonne introduction pour les lecteurs novices. Il permet en des termes simples de relier l'idée que l'on se fait couramment d'une figure de rhétorique au sens qu'elle prend dans le champ de la psychanalyse. Mustapha Safouan s'est chargé d'une recension des conceptions du terme de métaphore, depuis Aristote jusqu'aux cognitivistes. Dans cette histoire la théorie de Lacan fait date et rupture.

Les avancées de Lacan depuis le chapitre VI de la Traumdeutung sont étudiées par Bernard Toboul, de manière transversale, entre « « L'instance de la lettre » et « Radiophonie ». La métaphore est présentée depuis l'équivalence lacanienne avec la condensation, en regard de la métonymie avec le déplacement. Tous les processus de substitution étudiés, constitutifs du signifiant comme de l'inconscient, sont langage. Il montre simplement ce que Lacan doit à la linguistique saussurienne, tout en récusant les thèses de Chaïm Perelman qui donnent la métaphore comme « décalque de l'analogie ». Il cite précisément Lacan sur ce point : « l'étincelle de la métaphore ne jaillit pas de la mise en présence de deux images ».

L'interprétation de Paul-Laurent Assoun, elle, vise à reconstituer le « processus de métaphorisation » à partir de la pratique de la comparaison, source de la métaphore chez Freud. La métapsychologie sera ainsi définie comme « l'art rigoureux de la métaphore élevé au rang de savoir ». La métaphore est ici « l'effet subséquent de l'inconscient », soit une détermination du langage par l'inconscient, et non l'inverse, développé par Bernard Toboul depuis le repère lacanien de « l'inconscient structuré comme un langage ».

Chez les autres auteurs on notera que Gisèle Chaboudez réfère à ses précédents travaux sur la jouissance. La métaphore est également abordée sous l'angle de la métaphore paternelle et du symptôme (Christian Hoffman) ou de la sublimation (Axel Tufféry). Les théories des linguistes sont mises à l'épreuve du point de vue des psychanalystes chez Monique Schneider et Marie-Christine Lala. D'autres textes sont regroupés sous la rubrique Mélanges et quelques critiques de livres closent l'ensemble.

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Topique L'amour

Parfois le psychanalyste est fatigué. Les livres arides lui tombent des mains, les discours austères lui brouillent la vue. Aux chants des sirènes de la pulsion de mort il se surprend à préférer le bruit des vagues, le bleu du ciel et le blond des plages.

Parfois le psychanalyse se sent primesautier. Au cœur de l'automne lui viennent des envies de printemps. Le voilà gai, léger, simple quidam s'émerveillant de la courbure du vol d'une hirondelle.

Parfois le psychanalyste est jeune. Il est plein d'ardeur, mais peu savant. Il n'a pas tout lu. Ne sait même pas encore ce qu'il aurait dû lire. Il ne démêle pas toujours très bien non plus les uns des autres, les bandes à part des bandes à plaire, confond ceux qui s'ignorent, se dédaignent, se fuient, se cherchent, colloquent ensemble ou s'invectivent par papiers interposés.

Parfois le psychanalyste est amoureux, mais alors chut ! Il n'en dira mot.

À celui-là, à ceux-là et à d'autres que le thème n'incommoderait pas, et parce que la lecture du Séminaire sur l'Amour de François Perrier9 n'a rien perdu ni de son actualité ni de son pouvoir à susciter des réflexions un tant soit peu novatrices, on ne peut que recommander le numéro 90 de Topique sobrement intitulé « L'amour ».

Certains esprits chagrins diront peut-être que la liste des auteurs ici réunis évoque par trop un cercle (ren)fermé de « happy few ». D'autres apprécieront au contraire la liberté de ton de la dizaine d'articles qui déclinent chacun à leur façon l'intérêt de l'amour pour le psychanalyste et qui sont repris des journées scientifiques10 du Quatrième Groupe dédiées à réexaminer, pour s'en inspirer et pour les prolonger, les questions ouvertes en son temps par François Perrier.

Si comme souvent en pareil cas des exemples littéraires servent de point d'appui aux auteurs (les lettres de Kafka à Felice, L'amour fou d'André Breton, La Maladie de la mort de Duras, etc.) les exemples ou notations musicales ne manquent pas non plus, hommage implicite ou explicite aux qualités de musicien de François Perrier dont Nathalie Zaltzman rappelle que, psychanalyste et écrivain de sa pratique, la polyphonie était son mode de perception, d'interprétation et de création. Oui, il y a quelque chose de musical dans ce numéro où la réflexion se donne comme une mélodie, insistante et fluide, polymorphe et entêtante. Petite musique du cœur dans un océan de barbarie.

Lisez par exemple « L'éclat et l'ombre » de Jacques Le Dem, où se profère l'amour d'une langue perdue parce qu'interdite, le vannetais, (« Détruire une langue c'est détruire une certaine façon de penser, et de dire, l'intime de l'amour. »). Le lecteur s'y voit proposé un circuit sensible à travers différents territoires de l'amour : amour de la langue maternelle, amour de transfert, amour de la mère, amour de la langue « seconde ». Voyez encore « L'amour véritable » où Heitor O'Dwyer de Macedo, après s'être insurgé contre l'époque qui relègue l'amour « au rayon des anachronismes » plaide pour la renaissance d'une clinique freudienne rigoureuse et inventive dont l'intérêt pour les enjeux de l'amour, y compris comme motif affiché de demandes d'analyse, ne serait pas vain. Dans un long développement qu'on devine annoncer un livre tout entier, l'auteur revisite à sa façon quelques grands thèmes comme la différence entre amour et amitié, les liens entre amour, idéalisation et sublimation, la distinction entre « amour véritable » et amour mystique et la nature (réelle ou hallucinée ?) de la satisfaction amoureuse.

On pourra lui préférer la réflexion un peu rapide mais néanmoins stimulante de Jean Peuch-Lestrade qui, dans l'après-coup de journées où il fut plus souvent question des liens entre amour et création (littéraire, artistique, etc.) qu'entre amour et reproduction, se demande ce que devient le leurre du désir sexuel dont la fonction principale était d'assurer la survie de l'espèce désormais qu'activité sexuelle et procréation sont dissociées. Et puisque la question de la filiation semble vouloir être confiée à la science et à la technique, la demande de couples homosexuels à pouvoir bénéficier des techniques médicales de reproductions ne signe-t-elle pas le retour, paradoxal, de la question sur le lien entre amour, sexualité et reproduction ? Le paradoxe n'a certes pas fini d'interroger l'homme de science, comme le psychanalyste.

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Le groupe de lecture des revues de psychanalyse était composé ce mois-ci de Gérard Albisson, Olivier Douville, Elisabeth Gallet, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, Sylvie Lévy, José Morel Cinq-Mars, Inès de Oliveira et Françoise Petitot.

  • 1.

    La chose traumatique, Paris, L'Harmattan, 2005

  • 2.

    Association les Anneaux de la Mémoire, 18 rue Scribe 44000 Nantes http://www.lesanneauxdelamemoire.com/Comment.htm

  • 3.

    Association Réunioniase Communication et Cultures, 160 rue Pelleport, 75020 Paris http://www.arcc.asso.fr/nouveau/info.htm

  • 4.

    Tomogaphies d'Émissions à Positrons

  • 5.

    Résonnance Magnétique Nucléaire

  • 6.

    Voir un très bon exemple cinématographique de ce phénomène dans le film « Keane » en salle actuellement.

  • 7.

    Cf « l'aube des sens » Cahiers du Nouveau-né N°5 Edition Stock

  • 8.

    Cf le colloque de l'Interassociatif Européen de Psychanalyse, tenu en 2004 à Chegndu autour des psychanlystes chinois dont Huo Datong, Qin Wey,et Zheng Yu (à paraître chez l'Harmattan)

  • 9.

    François Perrier (1978), « Séminaire sur l'amour 190-1971 », La chaussé d'Antin, Édition nouvelle, Paris, Albin Michel, 1994, p. 532.

  • 10.

    Qui se sont tenues à Lyon en septembre 2004.