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Comte-rendu du groupe de lecture des revues de psychanalyse : Mai 2007
Comte-rendu du groupe de lecture des revues de psychanalyse : Mai 2007
Ont été revus ce mois-ci :
Le Coq-Héron, « Otto Rank, l’accoucheur du sujet », n°187, Érès, 2006, 152 p.
Figures de la psychanalyse : Logos ananke. « Logique des corps », n°13, Érès, 247 p.
L’En-Je lacanien, « L'impossible », n°7, Érès, décembre 2006, 207 p.
Revue française de psychanalyse, « Relations d’objet et modèle de la pulsion », tome 70, décembre 2006, 508 p.
Association Psychanalytique de France / Annuel 2007, « Le primitif, que devient la régression ? », Paris, PUF, 199 p.
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Figures de la psychanalyse, « Logique des corps ».
Nous retrouvons Figures de la psychanalyse, publication de l’association Espace analytique, avec un numéro sur la « Logique des corps » qui fait suite à celui consacré à « La structure de la névrose ». Préparé et présenté par Olivier Douville, cet ensemble s’ordonne selon l’habitude de la revue : les quatre cinquièmes des textes sont consacrés au thème. Suivent la rubrique Mélanges et les Notes de lecture. La bonne tenue de la revue se trouve ici confirmée. Les textes sont tous de qualité, un seul a déjà été publié et plusieurs représentent un travail conséquent. L’éditorial rappelle que c’est essentiellement à partir de l’œuvre de Lacan que nous sommes introduits à une problématique où le corps est entendu dans une dimension autre que celle proposée par l’anthropologie, la psychologie ou la biologie. Le corps comme image, le corps du signifiant et le corps substance jouissante sont autant de repères indexant l’évolution de la théorie lacanienne.
Plusieurs articles revisitent Freud. Jacques Sédat se tient au plus près des textes sur les théories sexuelles infantiles. Il rappelle qu’activité et pulsion de savoir sont liées et que la naissance de la pensée est aussi organisatrice de l’image du corps. Danielle Brun parle, elle, d’un corps « aux limites de la pensée », c'est-à-dire en proie aux souffrances physiques ou psychiques qui entravent les processus de pensée. Le corps envahit l’espace psychique et crée une désorganisation qui relève de l’inquiétante étrangeté. Dans un texte atypique qu’il sous-titre « note de recherche » Hector Yankelevich met en relation « Le moi et le ça » 1 et « Le stade du miroir »2 . La même découverte y préside : « l’existence dans la surface du cortex d’une image de la surface du corps ». On retrouve l’un ou l’autre de ces points de départ chez nombre d’auteurs. H. Yankelevitch donne là un texte didactique qui demande une lecture minutieuse. Il fait entrer en jeu les évolutions de la neurologie, de l’embryologie et les formalisations algébriques et logiques lacaniennes.
Très différent est le style de Gérard Pommier dans « Comment faisons-nous pour nous tenir droit ? », très personnel, puisqu’il se prive même de référence à André Leroi-Gourhan3, préférant en appeler aux physiologistes. L’expression est parfois poétique, toujours littéraire et d’une lecture agréable. La marche, dit-il, éloigne l’homme de la pulsionnalité. S’il obéissait à sa tyrannie il se mettrait en boule. A le lire on croirait que l’homme marche par amour. Pour lui les pulsions trouvent leur fin dans la métamorphose de la parole. De la voix à la parole, la constitution du sujet est là questionnée. « Si nous parlons d’abord du lieu de l’Autre, puis du semblable, où sommes-nous quand nous parlons ? ». In fine c'est encore par amour (de la mère) que l’identification au père et la prise de son nom s’opèrent. Proche de G. Pommier par la lecture qu’elle fait de Freud, Martine Ménès part de l’incorporation. L’infans incorpore des mots et le sujet se constitue en incorporant des signifiants. Et « le langage attribue un corps au sujet ». Elle fait également intervenir la première théorie lacanienne du miroir par le biais de l’identification par l’image. Le registre du somatique, convoqué également dans d’autres textes, fait référence à l’hystérie. De manière étonnante, réel et organique se trouvent là homologués. Le symbolique est abordé sur le versant négatif de la psychose, du côté du ratage. Le corps organique, aux prises avec la médecine, est présent aussi chez D. Brun. Le thème des relations entre psychanalyse et médecine est traité par Houchang Guilyardi, dans une reprise de son intervention au Département de formation médicale continue d’Espace analytique, dans la suite du séminaire tenu à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. L’auteur se réclame d’emblée de Jean Clavreul 4 et tente de dépasser les aspects conflictuels présents dans les rapports entre psychanalyse et médecine. La psychanalyse reproche à la médecine de désubjectiver le patient, alors que le constat de la médecine – selon la psychanalyse - serait celui de « patients sortant soignés de l’hôpital ». La nomination de la maladie place le médecin dans une position paternelle, l’espoir est au centre de son discours, alors que l’analyste serait du côté du « descendant du persécuteur, à qui l’on demande des comptes ». Si les médecins doivent être formés aux questions psychiques, les psychanalystes ont à se confronter davantage à la maladie somatique. Dans le même fil, Marie-José Del Vogo entend réconcilier psychanalyse et médecine.
L’anorexie et la boulimie sont abordées avec le « Manger rien » de Sylvia Amigo qui renvoie – bien qu’elle n’en fasse pas état - à Lacan dans « La direction de la cure »5. « On mange, dit-elle, pulsionnellement » et elle s’interroge sur le réel clinique. Au-delà d’un recours pour mobiliser le désir de l’Autre, au-delà du renvoi à l’hystérie, elle propose qu’il s’agisse d’une « faille au seuil de la constitution subjective, à situer entre la première et la seconde identification », faille qui structurellement est un arrêt dans le temps narcissique de cette constitution. Ce manger rien tend à transformer le sujet, devant le regard de l’Autre, en un rien, c'est-à-dire en cadavre.
Les six derniers textes prennent l’art comme support pour identifier des stratégies psychiques dans la clinique et pour en élaborer une reprise théorique. Pour nous ils montrent qu’en art comme en psychanalyse la question de la réalité, au cœur de la problématique freudienne dès l’Entwurf (« L’esquisse ») 6, est essentielle. Marie-José Mondzain, philosophe et spécialiste du rapport à l’image, traite de la disparition d’un corps à partir du film d’Antonioni, L'avventura. C’est autour de cette disparition criminelle que s’est construite la tradition de suspense, portée par les constructions d’enquête qui visent à résoudre l’énigme et à faire croire à une révélation du vrai. Qu’est le corps au cinéma ? et qu’engage son absence ? sont des questions qui donnent corps à l’angoisse. Avec Laurie Laufer dans « La ‘belle mort’ ou la mort du corps mort », il s’agit de « voir le corps du mort » et ainsi « d’aller voir du côté du fantasme lié au mort ». Mais le deuil se fait à deux, et ne laisse plus place à du tiers. « La mort est devenue aussi honteuse et interdite que le sexe à l’époque victorienne ». La mort de Madame Bovary dans le roman de Gustave Flaubert illustre ce que la description du cadavre a de choquant au 19ème siècle. Voir ne concerne pas là que les apparences, c’est « un acte de connaissance ». Le travail du deuil dans la cure n’aurait pas à se passer d’une fabrication d’images qui peuvent ouvrir à une parole du deuil. Andréa Linhares tente de conceptualiser dans le registre de la psychanalyse le terme de « subjectile », qui relève du code de la peinture, et dont l’étymologie est la même que celle de sujet (subjectus, ce qui est placé en dessous). Elle revisite pour cela Derrida et Artaud et se réfère à Van Gogh et au poète Fernando Pessoa. Sont également pris pour illustrer un travail sur le corps les œuvres d’Albert Giacometti (Francine Aknin), Georges Bataille (Karima Lazali), Magritte (Marielle David).
Au terme cette lecture il se dégage une certaine unité des textes, et tout un chacun sera persuadé qu’en psychanalyse constitution du sujet et constitution du corps vont de pair.
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Le Coq-Héron, « Otto Rank, l’accoucheur du sujet »
Le hasard sans doute a fait se rencontrer au sein de ce numéro deux psychanalystes que tout ou presque oppose : Otto Rank et Xavier Audouard. Concernant Otto Rank, il s'agit d'un utile rappel du Coq qui poursuit ainsi son exploration des fidèles et des dissidents du mouvement freudien. Et pour cette revue aux accents ferencziens, il ne saurait être question d'oublier Otto Rank, ami et collaborateur de Ferenczi, et pionnier de la psychanalyse appliquée lui qui, âgé de 21 ans, remit à Freud en 1905 le manuscrit d'un petit livre intitulé L'artiste, tentative audacieuse d'application de la démarche psychanalytique à des faits d'ordre culturel.
Quant à Xavier Audouard, psychanalyste récemment disparu, qui accompagna Jacques Lacan dans les premiers pas de la création de la Société Française de Psychanalyse puis à l’École Freudienne de Paris, un hommage devait à l’évidence lui être rendu. La partie consacrée à Otto Rank comprend deux articles de Robert Kramer ainsi que deux textes d’Otto Rank, tandis que celle consacrée à Xavier Audouard est principalement constituée de témoignages rassemblés par Catherine Grangeard ainsi que de rappels des positions théoriques qui ont été les siennes tout au long de sa vie.
Première et bonne nouvelle de ce numéro : l'annonce de la publication prochaine chez Calmann-Lévy de la correspondance Freud-Rank. On jugera de l'importance de cet événement en rappelant que Rank fut jusqu'à la publication en 1924 de l'ouvrage qui le rendit célèbre Le traumatisme de la naissance7 l'un des très proches collaborateurs de Freud et un organisateur sur lequel reposa une bonne part du développement du mouvement freudien. C'est d'ailleurs avec la publication de cet ouvrage que le fossé se creusa et que la rupture définitive survint entre les deux hommes à peine deux ans plus tard.
Rupture dont on peut juger l’ampleur par ce mot de Freud au moment du décès de Rank : « Nous avons perdu l’un de nos meilleurs éléments, mais ce n’était tout de même que l’un d’entre nous» (Freud le 12 novembre 1924 à K. Abraham).
Seul membre du « comité secret », petit cercle de fidèles parmi les fidèles à habiter Vienne, il « dînait le mercredi avec le professeur et sa famille au 19, Berggasse, avant la réunion de la Société Psychanalytique de Vienne dans laquelle il avait le poste de vice-président, mais qu'il présidait lors des fréquentes absences de Freud ». Il était également en 1923, rapporte Robert Kramer dans son article, « directeur du Verlag, la maison d'édition de Freud et coéditeur de la revue Imago et du Zeitschrift, les deux principaux périodiques de psychanalyse. »Que retenir d’Otto Rank ? Un fait d’abord qui n’a rien d’anecdotique et que signale E.James Lieberman dans le Dictionnaire International de la Psychanalyse.8 Otto Rank est né Rosenfeld. Il se fait appeler Rank dès l’adolescence en référence à un personnage de la Maison de poupée d’Ibsen, vieux personnage chaleureux qui prend la place d’un père qualifié de lointain et alcoolique. Cette seconde naissance par une auto-nomination n’est-elle pas l’une des clés pour comprendre la démarche de Rank et notamment son insistance à faire de la psychanalyse une nouvelle naissance ?
Quoi qu’il en soit, une chose frappe à la lecture des articles de Kramer. Sa défense de Rank s’accompagne d’une description de Freud où le lecteur français aura bien du mal à reconnaître celui qui lui est familier. Pour paraphraser Lacan on dira que si Kramer a Otto Rank à la bonne, lui dont l’influence sur la psychanalyse américaine fut certaine, il a le bonhomme Freud « à l’œil ». Si on le suit bien, Freud était au fond une espèce d’intellectuel qui passait son temps à tout ramener à l’œdipe et au rôle du père. Un homme qui endoctrinait ses patients plutôt que de les soigner, ce dont d’ailleurs se plaignaient amèrement les Américains qui avaient fait la démarche pour entreprendre une analyse.
Au regard d’un tel personnage, Rank apparaît comme une victime, un incompris. À y regarder de plus près les choses sont pourtant moins simples et les techniques actives de Rank, son désir d’aller vite dans ses cures, son rejet des théories freudiennes au profit d’une référence obsédante à la naissance comme unique cause de toutes les souffrances et de tous les symptômes, le font rapidement s’écarter de la psychanalyse. On retrouve chez Rank la même incapacité à tenir la route d’une théorisation un peu avancée de l’inconscient, reproche que l’on a pu faire aussi à Groddeck auquel Rank fait d’ailleurs parfois référence.
Certes, l’importance de l’attachement primitif à la mère doit être notée à son actif mais ce n’est pas suffisant pour faire du Rank d’après 1926 autre chose qu’un égaré de la cause psychanalytique, ce que le lecteur néophyte risque d’ignorer à la lecture des articles contenus dans ce numéro. On renverra donc le lecteur aux écrits de Rank afin qu’il se fasse une idée plus exacte des théories qu’il a développées.
Toute autre chose avec Xavier Audouard, dont le moins que l’on puisse dire, est qu’il n’était pas pourvu des mêmes talents d’organisateur que Rank et fort éloigné des positions quelque peu mercantiles qui ont marqué la fin de la vie de ce dernier aux USA. « Liberté de ton, insolence, totalement dépourvu d’idées de pouvoir, opposé aux tactiques politiciennes, ces traits de caractère expliquent ses positions et ses silences, lors des turbulences rencontrées au fil de sa vie dans les associations analytiques » écrit Catherine Grangeard pour le situer. Jésuite jusqu’en 1955, (il fait payer alors ses premières séances un paquet de cigarettes !), ennemi de toute intellectualisation, adepte du silence comme seule place vraiment possible pour le psychanalyste, il a laissé l’image d’un homme sincère, attachant, exigeant et engagé. C’est dans le champ de l’éducation avec sa participation à la création de l'École des Samuels qu’il trouvera un lieu ouvert à l’idée qu’il se faisait de l’éducation transformée en éduction par la chute d’un petit a. Xavier du Roscoat écrit ainsi « Au contraire de l’éducation vue comme une cuisine trois étoiles préparée à l’avance, bien présentée pour éveiller l’appétit du sujet (…) nous considérons l’éduction comme un vide absolu, source d’une énergie inconnue mais puissante, d'où, à tout moment, l'inattendu peut surgir."
Au fond, tout oppose le « traumatisme de la naissance » de Rank, conception traumatique de la névrose fondée sur une pensée historico-biologique, de la position de Xavier Audouard : « dans ce lieu du transfert quelque chose apparaît comme un surgissement. (…) c’est à partir de lui que toute l’histoire va se renverser dans un sujet qui soumet sa propre histoire à l’analyse : au lieu de rester victime de la réalité de son histoire, il va devenir sa source et faire de l’histoire dont il a été victime une histoire qu’il va recréer comme quelque chose où ne cessera plus d’apparaître ce je-ne-sais-quoi de créatif et de réel qu’il a découvert grâce à l’expérience faite dans le transfert en analyse. »9
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L'En-Je lacanien, "L’impossible", n°7, Éres, décembre 2006, 207 p.
Relativement récente (2001), L'En-Je lacanien est en général une revue de bonne facture. Assez élégante, chaque numéro présente un dossier argumenté, des études théoriques et cliniques, des aperçus sur des ouvrages en rapport avec le dossier, et surtout une large part est faite à l’art, sous la forme de poèmes, d’écrits, de photos et de l’interview d’un(e) artiste.
Ce numéro sur l’impossible ne fait pas exception, bien qu’il soit d’une lecture moins aisée que les précédents. Est-ce du au sujet traité, cet impossible qui est décliné sous différents biais et dans différents champs ? Remarquons d’ailleurs que les erreurs fréquentes de ponctuation, les fautes d’orthographe, voire plus (André Desnos pour Robert…) ne facilitent pas cette lecture ! C’est pourtant un numéro qui mérite d’être lu, pour ses apports et pour les questions qu’il suscite.
Venons-en donc aux points de débat. Qu’est-ce que l’impossible ? En s’appuyant sur cette définition axiomatique par Lacan “L’impossible, c’est le Réel, tout simplement, le Réel pur, la définition du possible exigeant toujours une première symbolisation : si vous excluez cette symbolisation, elle vous apparaîtra beaucoup plus naturelle, cette formule de l’impossible, c’est le Réel10”, un certain nombre d’auteurs s’attelle à la tâche de décliner les différentes formes d’impossible propres à l’expérience analytique : l’impossible de la vérité qui ne peut que se mi-dire, l’impossible de la parole même qui n’est pas-toute, l’impossible de la jouissance, l’impossible du rapport à l’Autre qui souvent, dans le fantasme du sujet, est recouvert par l’impuissance. Le travail de Luis Izcovich est à cet égard particulièrement étoffé puisqu’il déplie sous ces multiples facettes le réel qui est au cœur de l’expérience analytique, ce “symboliquement réel” propre au langage et que cette expérience de parole qu’est une analyse s’efforce de cerner. D’autres auteurs, eux, discutent un point d’impossible ; ainsi Jean-Jacques Gorog qui revient sur l’apologue des trois prisonniers pour réfléchir au rapport entre hâte et objet a (objet cause du désir), au temps logique comme temps du désir. Son développement sur l’inaccessibilité à l’espace et au temps de l’inconscient qui est au principe de la mise en fonction du temps et de sa subjectivation pour chaque sujet est à relever. Dans le même fil, le questionnement de Sidi Askofaré sur ce qui différencie l’inconscient freudien et l’inconscient lacanien, avec au centre du débat qu’il ouvre la fonction du père, est un article de fond qui, à lui seul, justifierait un numéro complet. On le voit, nous trouvons là des articles de qualité, nous n’allons pas ainsi tous les évoquer. Mentionnons juste que la science et son approche du réel ne pouvaient manquer à l’appel (Marie Olmuci avec la physique quantique et Gabriel Lombardi avec la question de la vérité chez Gödel), ainsi que l’approche littéraire et artistique : une large part est faite aux artistes (Nicole Bousseyroux sur Antonin Artaud, Marie-José Latour sur les livres de Philippe Forest et une remarquable étude d’Albert Nguyen sur Georges Bataille), et aux œuvres (poèmes et interview du peintre Piet Moget sur son travail, et sur le L.A.C.11).
Mais pour autant, un léger malaise s’installe quant à la lecture des textes concernant l’École en tant qu’École de psychanalyse. Nous n’avons pas d’objections de fond à formuler envers le premier travail, celui de Jean-Claude Coste “L’impossible, l’être et l’existence : réponses éthiques. L’Église de Saint Paul et l’École de Lacan”. C’est une élaboration théorique conséquente qui discute les argumentaires de Guy Le Gaufey12 et d’Alain Badiou13 pour mettre en valeur les catégories logiques du fini et de l’infini, du singulier et de l’universel, du tout et de l’exception à partir du trou originel qu’inscrit la castration, trou dans le symbolique, pour en tirer des conséquences éthiques et politiques. L’articulation que fait J-C.Coste entre le réel que les formules de la sexuation notamment "logifient" et la transmission d’un savoir sur ce réel via l’École est fort intéressante ; il nous parle d’un enjeu politique : “La logique qui préside à la direction de la cure, aux conditions de sa fin et à l’acte terminal se fonde de l’impossible, (…) mais ce qui est au principe d’une transmission, c’est d’en conclure quelque chose (…). Ceci est l’acte fondateur de Lacan, qui a fait École pour nous : la décision d’exister prime sur les particularismes de l’être, et cette décision éthique peut se transmettre. L’École de psychanalyse existe par l’acte”, dont témoigne le dispositif de la passe.
Rien qui ne soit ici réfutable, et si tous ne partagent pas cette conception, elle est argumentée et peut se discuter. Non, l’ennui est juste la petite référence à un “Nous”, « nous » parfaitement identifié dès le début de ce texte : Le Champ lacanien… C’est vaste, tous les élèves de Lacan peuvent s’en prévaloir, mais c’est aussi une Association et une École de psychanalyse (EPFCL), et nous, lecteurs, avons ainsi le sentiment qu’un “eux” se dessine dont nous sommes exclus. Quelque soit l’intérêt par ailleurs de ce texte qui, répétons-le, le mérite. Cet aspect partial, très léger dans ce travail, éclate de façon plus flagrante dans le texte de Michel Bousseyroux. “Le Réel de l’École” est le texte d’une conférence tenue à Albi, certainement donc dans le cadre d’une activité de cette École de psychanalyse. C’est donc un texte destiné à un public sinon averti, du moins qui se retrouve dans un même mouvement. Que l’histoire de la création de l’École de Lacan, depuis la première (l’E.F.P) jusqu’à la dernière (l’E.P.F.C.L) soit retracée avec ses points de divergences et de désaccords théoriques est une chose nécessaire. Mais il y a façon de faire, façon de dire… et la partialité passionnée des propos nuit à la qualité, réelle même si les avancées faites peuvent être discutées, de ce texte. M.Bousseyroux avance que dans toutes les crises qui se sont succédé “la discorde, la rupture est partie de la passe (…), du Réel en jeu dans la passe”. C’est exact, et malheureusement nous pouvons constater avec un tel texte que cette question de la Passe, et du Réel, n’a pas fini de susciter passions et "dérapages" chez les analystes.
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Revue française de psychanalyse, « Relations d’objet et modèle de la pulsion »
Ce copieux numéro de la plus vénérable revue de psychanalyse française reprend les communications du congrès des psychanalystes de langue française tenu à Lisbonne en mai 2006. Son contenu suit la forme classique adoptée pour la tenue du congrès, c’est-à-dire trois rapports introductifs suivis de commentaires. Les trois rapports sont dans l’ordre : « Métapsychologie des liens et troisième topique », de Bernard Brusset, « Cliniques » de Teresa Flores et « Relations d’objet et modèle de la pulsion chez l’enfant et l’adolescent » de Gérard Lucas. Chaque rapport est suivi d’une dizaine de textes en moyenne venant commenter, interroger, relancer les questions posées dans le rapport introductif. Le numéro comporte également une partie hors thème, rassemblant des contributions diverses, des critiques de livres et une revue des revues.
La cohérence de l’ensemble, qui pourrait sembler illusoire avec plus de quarante contributions, est pourtant obtenue essentiellement grâce au travail de Bernard Brusset qui pose d’emblée les enjeux du congrès. Il s’agit ni plus ni moins d’envisager une troisième topique dont les germes sont cherchés dans l’œuvre de Freud à partir des années 20 et dont la nécessité est tirée du besoin de « donner un fondement à la théorie des organisations non-névrotiques ». Bernard Brusset va donc s’employer à retracer précisément chez Freud puis chez ses élèves le grand débat qui oppose comme un dedans et un dehors, les théories et modèles de la pulsion et les théories de la relation d’objet. Il reprend au passage, pour mieux les écarter au nom d’une intellectualisation trop éloignée de la clinique, ce qu’il appelle les fourvoiements topologiques lacaniens. Tout en reconnaissant que les critiques lacaniennes des errements de l'ego psychology dans le champ de l’intersubjectivité ont leur intérêt, il contourne l’obstacle en s’appuyant sur la clinique contemporaine.
« La clinique de l’identification projective, du passage à l’acte, de la somatisation, des avatars de la transitionnalité, de la fonction contenante et des enveloppes psychiques » sans oublier les pathologies narcissiques, les états-limites et les psychoses seront les appuis cliniques qu’il prendra pour centrer son propos sur la question du lien. À partir d’un exemple clinique, il prendra clairement le parti de Winnicott et de Bion contre Melanie Klein pour promouvoir une troisième topique conçue comme un espace transitionnel et non comme une opposition entre introjection et projection. C’est évidemment le modèle de la relation de transfert qui va dès lors servir d’appui à la réflexion de Bernard Brusset, reprenant les élaborations de Searles comme « symbiose thérapeutique », de Kohut comme « empathie », de Widlocher comme « co-pensée » ou « co-associativité ». Il note même finement en bas de page que tout cela n’est pas bien loin de la notion de « champ bipersonnel » de Kurt Lewin. On s’aperçoit que la distance d’avec la théorie freudienne devient alors abyssale…
De fait, plutôt que d’effectuer un retour à Freud, B. Brusset considère que la troisième topique doit tirer sa légitimité de ce que Freud a sous-estimé, soit : « le rôle des inductions et de la participation psychique du psychanalyste dans la relation de transfert et plus généralement celle de l’autre, du partenaire des interrelations dans la construction de l’objet à l’origine de la vie psychique. » On conviendra volontiers que Freud n’aurait peut-être pas acquiescé à cette idée que le patient soit un partenaire de l’interrelation transférentielle. C’est donc en fin de compte pour sortir d’un affrontement entre le « naturalisme » de la pulsion et le « psychologisme » de la relation d’objet que la troisième topique se présente comme solution d’avenir pour la théorie psychanalytique. Elle aurait, dit Bernard Brusset, l’avantage de pouvoir donner une spécificité à la clinique des pathologies non-névrotiques, par une métapsychologie des liens faisant référence à une indifférenciation primaire telle que définie par Winnicott et Bion.
Ensuite viennent deux commentaires tout à fait intéressants car ils ne se limitent pas comme bon nombre d’autres à une reprise élogieuse ; il s’agit des textes d’André Green, abondamment cité par B. Brusset, et de Catherine Chabert.
André Green, dans un article assez long, prend le temps de parcourir à son tour en détail Freud, Bion et Winnicott. S’appuyant sur le concept de « négativité » qu’il a lui-même largement contribué à forger, il souligne à la fois les qualités cliniques et de raisonnement de Bernard Brusset pour en fin de compte émettre des doutes sur la véritable utilité théorique d’une troisième topique telle que celui-ci l’a conceptualisée. A. Green conclut en disant : « il reste à démontrer que ces formes (les structures psychiques non-névrotiques) pourraient se satisfaire d’être caractérisées par le concept de lien. » et il renvoie Brusset à Bion dont « la tentative interprétative est plus complète. »
Catherine Chabert enfonce, en quelque sorte, le clou. Elle ne cache pas ses réticences devant cette « troisième topique ». Elle relève pour commencer avec justesse que l’argument sur lequel s’appuie Brusset d’une nouvelle clinique, de nouvelles formes de pathologie (Brusset se référant explicitement au D.S.M.4) est insuffisant et présente le risque d’infléchir la théorie analytique au nom d’une catégorisation psychiatrique. Elle rappelle ensuite avec beaucoup de finesse que la troisième topique ne saurait être une solution aux lacunes supposées des topiques freudiennes. Si l’on scande, dit-elle, l’œuvre freudienne en deux mouvements, le premier ordonné par l’hystérie et le second par le narcissisme et si l’on prend en compte l’ampleur des questions soulevées du côté du masochisme et de la construction du fantasme par les derniers développements de Freud, il ne semble pas utile d’apporter une nouvelle topique à l’ensemble. Car il apparaît que Freud a lui-même déjà formulé deux théories des pulsions qui a elles seules permettent de rendre compte d’une grande part des organisations psychiques, comme notamment « les identifications narcissiques mélancoliques ». Cette reprise critique laisse, par moments, penser que les tenants actuels d’une certaine orthodoxie freudienne sont encore en train de s’opposer à ce geste toujours incroyable et dérangeant que Freud effectue en théorisant la pulsion de mort en 1920.
Nous laisserons à Bernard Penot le dernier mot sans prétendre aucunement résumer les débats sincères et profonds qui traversent ce numéro. Citant Alain Didier-Weill, il prend cette fois appui sur la relecture lacanienne de la théorie des pulsions freudiennes, insistant sur la notion de couple pulsionnel pour mieux aboutir à la théorie du signifiant et enfin sortir du débat entre pulsion et relation d’objet. « Or, dit-il, n’est-ce pas précisément du fait d’être intrinsèquement marquée au départ de l’empreinte d’une signifiance primaire que la pulsionalité humaine échappe à la périodicité (diurne ou saisonnière) qui forme une caractéristique des besoins instinctuels ? »
En conclusion, malgré son aspect pléthorique, ce numéro se fait l’écho de débats importants qui ont lieu aujourd’hui au sein de la Société Psychanalytique de Paris. On s’y aperçoit que Bion ou Winnicott ne serviront pas à faire passer à la trappe la théorie lacanienne du signifiant. On aimerait parfois que les revues lacaniennes se montrent aussi ouvertes aux débats théoriques.
APF / Annuel 2007, « Le primitif, que devient la régression ? », Paris, PUF, 199 p.
Avec la parution de cet Annuel de l’A.P.F. naît une nouvelle publication de psychanalyse qui se présente sous la forme d’un livre. Si l’A.P.F. est une association fort influente dans de nombreuses revues passées ou encore actuelles (Psychanalyse à l'Université, Nouvelle revue Française de Psychanalyse, l'Inactuel) elle connaît ici sa première publication à part entière, enfin. Le souhait exprimé par André Beechsten, faire sortir le débat scientifique des murs de l’institution où il a eu lieu, a la vertu de fonder en raison le projet éditorial. Il s’agit de proposer une lecture seconde des thèmes et des débats qui ont eut cours toute une année au sein de l’Association Psychanalytique de France.
Dans son « Avant-Propos », Daniel Wildöcher expose avec une brièveté précise et sensible les raisons d’être d’une telle publication annuelle. Non seulement un changement de public, mais un changement de stratégie stylistique. En effet, le passage de l’oral à l’écrit contraint à la précision et dissuade les auteurs de trop utiliser la connivence et la valeur allusive avec le lecteur, alors que de telles commodités rhétoriques sont souvent de mise lorsqu’un orateur prend la parole devant un public qui lui est familier comme celui que forme le cercle des adhérents d’une même association ou d’une même école. Un nouveau public est donc visé : celui de lecteurs appartenant à la communauté psychanalytique en son ensemble.
A cause d’une telle ambition affichée nous nous montrerons donc tout à fait attentifs à la qualité de l’écriture de ces textes et aux nouveaux aspects théoriques qui pourraient en surgir.
La satisfaction, souvent, est au rendez-vous. On apprécie grandement la finesse des définitions et des précisions terminologiques dont fait, parmi d’autres, un usage opportun, Hélène Trivous-Wildöcher. Détaillant ce qui contraste – sans pour autant les opposer frontalement- le primitif avec l’inaugural (le premier ou le primitif), elle expose tout l’hasardeux qu’il y a à traduire le préfixe Ur indifféremment par « primitif » ou par « originaire ». On retrouve là les incertitudes et les ambiguïtés de l’anthropologie freudienne. Le stade animique étant inventé par Freud pour parler des mondes antéhistoriques, mais permettant aussi de penser certains aspects du transfert et de la situation de cure où s’exprime la part de magie qui, selon Freud, survit en chacun.
Dans un essai élégant, Laurence Kahn, découvre que le primitif est un personnage venu tardivement prendre sa place improbable dans nos galeries des ancêtres. Le Cannibale, le Sauvage, et le vieux Barbare des Grecs de l’âge classique, s’entendaient fort bien à limiter sur eux le rayonnement des civilisations ou des proto-civilisations les plus anciennes et/ou les plus reculées. Invention de l’Occident, le primitif, représentait le degré le plus en friche du travail de socialisation et de civilisation trouvable en ce monde. Degré zéro du civilisé qui ne demandait qu’à être éduqué, soigné, et mis eu pas. Ce qui fut fait, au besoin à coups de canons. Du temps du Totem et Tabou de Freud, la fiction d’une origine primitive de l’humanité était partagée par les sociologues triomphants et les anthropologues débutants (Wundt, Frazer, Reinach et Mauss). Là ne réside pas la saveur et la valeur de la fable freudienne. En revanche ce que Freud a introduit de neuf est une hypothèse qui noue collectif et singularité et qui est celle du refoulement comme moteur de l’histoire et cause de l’inconfort d’un sujet en prise avec le travail de civilisation. Il fallait rappeler ce point. Et nous préciserons alors, que du temps de Freud, il n’y avait pas grand monde chez les anthropologues pour entrevoir la portée d’une telle hypothèse anthropologique et métapsychologique, à l’exception de deux fondateurs géniaux : Kroeber et Malinowski. Le sujet freudien est sujet du social non seulement car il adopte, par identification, des Totems et des Tabous, des contraintes et des idéaux, mais parce qu’il est divisé par ce qu’il a rejeté au dehors et qui continue aussi à vivre au dedans comme un matériel, une inscription énigmatique que le sujet tente de déchiffrer, génération après génération. Sous forme de boutade, l’on pourrait commenter le travail de Laurence Kahn est avançant que si Freud, et de même certaines théologies nous expliquent les raisons du meurtre de l’animal jouissif primitif (ou Urvater), si, de plus, Freud et quelques anthropologues nous instruisent des motifs de l’ingestion cannibalique de ce cadavre du père, seule la psychanalyse depuis Freud s’aventure à proposer une troisième question. Non pas « pourquoi avoir tué cet Urvater, ou l’avoir dévoré ? », mais pourquoi l’avoir si mal digéré ? ».
Forme de hantise, souvenir écran du meurtre et de la mort, le primitif est hors temps, hors histoire. L’image du rêve et l’image du mythe s’interpénètrent, se fécondent, s’évanouissent l’une dans l’autre. Le primitif est plus hantise que « case départ ». Rien n’étonne ici à ce que la pensée de Pierre Fédida soit citée qui voyait dans le primitif un ombilic de la pensée un temps hallucinatoire qui excède et dont les mots nous délivrent, non sans restes. Car le matérialisme de Freud ne nous fait remonter si loin dans une activité psychique ou traces mnésiques et images mnésiques seraient confondues. Un écart infranchissable consiste qui provient du travail et de la résistance de l’inconscient, et les faits de langage créent une inscription dans le monde de la trace mnésique. Qu’est alors le primitif ? Une intrusion et une tension. Intrusion de la terre étrangère interne du refoulé dans la terre externe du monde, tension où la première forme inconnaissable en soi se donne sous l’aspect primitif d’une première trace, d’une première incise, peut- être d’une première orientation.
Edmundo Gömez Mango dans un texte qui porte sur ce que serait, pour la poésie, les mots premiers et primordiaux de la langue, aidé et inspiré en cela par le poème de Goethe Urworte (Les mots originaires) nous donne sa propre version du primitif. Le considérant, à son tour, comme une figure freudienne du psychisme, il le définit par sa capacité de représenter le pulsionnel dans sa tension originaire entre poussée et refoulement, et, d’autre part, ce dit primitif désigne une façon d’oxymore initiale où s’intriquent dans un mélange sans fin actuel et inactuel, proche et lointain. Mais n’est-ce pas alors redonner au primitif une valeur de processus primaire, tel qu’en parle Freud en 1991 et 1915 (soit les « Formulations sur les deux principes du cours des évènements psychiques » et « L’inconscient ») ?
Ces trois articles qui forment le socle théorique argumentaire de l’ensemble du volume laissent entrevoir une instabilité féconde dans l’usage que les auteurs font de la métapsychologie : description de la pré-forme de la civilisation et du travail de la culture, ou description des lois de la vie psychique. D’un côté la métapsychologie est comme validée par l’anthropologie, de l’autre par la situation de cure. De plus si ne sont pas usités conjointement, en explicitant leurs incomplétudes et leurs solidarités, les trois points de vue : dynamique, économique et topique, on risque par surcroît de référence topique à positiver l’anthropologie, l’histoire des peuples deviendrait analogue à l’histoire de la psychogenèse d’un appareil psychique. A l’inverse, une centration sur le pôle économique, détaillant au peigne fin les investissements de la libido sur des figurations d’images et des pensées, peut faire de la métapsychologie l’appareillage doctrinal savant qui explore les opérations de pensée et de ressenti du temps de l’espace et d’autrui pour un sujet donné dans la situation de cure. Au point que la distance entre psychanalyse et phénoménologie devient impalpable.
Trop érudits pour cela, les auteurs nous épargnent les bévues qui naissent immanquablement du réductionnisme de l’exotique au primitif. En revanche est patent le flottement entre recomposition phénoménologique des expériences archaïques de la perception et de la pensée et compréhension psychanalytique de ces expériences. Etait-ce évitable ? Du moment que notre pensée s’évade des évidences et du bon sens pour évoquer l’investissement hallucinatoire primitif du monde, la métapsychologie ne vient-elle pas à point nommé, pour décrire la figuration subjective des premiers phénomènes mondains ?
Il en va ainsi de certains aspects du texte de Jean-Claude Rolland, qui décrit néanmoins, et avec une grande finesse les liens entre étrangeté devant le primitif et perte d’une capacité de traduction. Aussi les œuvres d’art du lointain et celles très anciennes peuvent-elles nous sembler primitives et effrayantes non parce qu’elles exposeraient tel quel du monstrueux ou du bizarre, mais parce que nous ne connaissons pas ou plus les modes particuliers de configuration sémiotique ou de phrasé qui en ordonnent la composition. Salutaire rappel de bon sens. Et ouverture tout autant car si le primitif désigne « ce qui ne passe pas » (comme le souligne en quelques pages très ramassées Dominique Clerc) il est aussi ce qui résiste aux appareils de traduction et d’interprétation dont nous avons le trop limité usage.
Vient ensuite une série de travaux divers présentés comme un peu loin du thème. Une contribution anthropologique de Patrice Bidou parlant de mythes amazoniens, nous rappelle que si le mythe met en fiction les corps les plus hybrides et les moins détachés du magma originaire, c’est aussi parce que le mythe ordonne des séries d’opposés et tente de disposer d’une logique des contradictions, des négations et des oppositions (nous nous sommes surpris à relire son travail grâce à la formule canonique du mythe, toute lévi-straussienne). Marcel Vignar explore les incidences psychiques des violences politiques, en se centrant ici sur les situations de détresse et de grandes exclusions. Jacques André, fin lecteur de Lacan, crédite, comme de juste, le psychanalyste français de rendre problématique la notion de régression temporelle. Mais c’est aussi pour dire que même lorsque la théorie atteint à ce degré de justesse, presque implacable, eh bien aucun patient, c’est-à-dire aucune cure, ne saurait être entièrement logeable dans une théorie. Nous connaissons tous ce paradoxe, utile à redire, et dont Lacan nous a donné la formule logique qui ne faisait pas de la particularité un étant destiné à se résorber en tous ses points dans l’universel.
Le texte de Pierre Fédida qui clôt cet ensemble, « Du rêve au langage », est un des plus éloquents et des plus sinueux exemples des bonheurs et des trouvailles qu’ont pu donner ces noces, éphémères et instables, entre phénoménologie et métapsychologie.
Que la dimension du primitif, qui, ici, insiste et échappe, permette aussi de penser les moments de catastrophe, de la cure, du transfert, bref ces moments où la névrose de transfert ne norme pas tout, voilà qui est ici exprimé, pensée ici dans la plupart des contributions avec une hardiesse de ton et une rigueur très plaisantes et très stimulantes.
A l‘année prochaine donc pour l'APF/Annuel 2008.
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Le groupe de lecture des revues de psychanalyse réunissait ce mois-ci, Olivier Douville, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, José Morel Cinq-Mars, Françoise Petitot, Frédéric de Rivoyre, Frédéric Rousseau et Véronique Sidoit.
- 1.
Sigmund Freud, in Essais de psychanalyse. Payot, 1997 [texte de 1923].
- 2.
Jacques Lacan, in Ecrits. Seuil, 1966 [version de 1936].
- 3.
Le geste et la parole. 1. Technique et langage. Albin Michel, 1964. Paléo-anthropologue, A. Leroi-Gourhan a montré – entre autre – comment l’évolution de la posture est liée à l’apparition du langage articulé.
- 4.
L'ordre médical. Ed. du Seuil, 1978.
- 5.
Op. cit.
- 6.
In La naissance de la psychanalyse. PUF, 1996. Et traduction privée, Suzanne Hommel et alii.
- 7.
« Le traumatisme de la naissance » petite Bibliothèque Payot 1976
- 8.
Dictionnaire International de Psychanalyse Sous la direction d’Alain de Mijolla Calmann-lévy pp 1382-1383
- 9.
« Le psychanalyste, le physicien et le réel » Série d’émissions de France-Culture, éditions Radio-France, Poiesis, Diffusion Payot, p 113
- 10.
J.Lacan, Le Séminaire Livre XIV, La logique du fantasme, séance du 10 mai 1967, inédit.
- 11.
Lieu d’Art Contemporain.
- 12.
G.Le Gaufey, “Pour une lecture critique des formules de la sexuation”, in L'Une Bévue n°22.
- 13.
A.Badiou, “Conférences sur la soustraction : Le sujet et l’infini”, in Conditions, Paris, Seuil, 2003 et Saint Paul- La fondation de l'universalisme, Paris, PUF, 1997.
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