Compte-rendu du Groupe de lecture des revues de psychanalyse

Ont été revus ce mois-ci :

Le coq Héron, n°191, « Frondaisons et arborescences des rêves : nouvelles perspectives », décembre 2007, 177 p.

Revue Française de Psychanalyse, n°5, « La cure de parole », décembre 2007, tome LXXI, Paris, PUF p. 1284 à 1797.

Champ Lacanien, n°6, « L'identité en question dans la psychanalyse », mars 2008,240 p.

*****

Le coq Héron, « Frondaisons et arborescences des rêves : nouvelles perspectives.

Ce numéro se propose pour l’essentiel d’explorer un siècle après L'Interprétation des rêves, les travaux récents qui renouvellent la pensée de Freud sur le rêve au plan métapsychologique et clinique.

Ce numéro s’ouvre sur un éditorial de Mireille Fognini qui développe la métaphore du titre : en prolongement du mycélium freudien, ce titre, « Frondaisons et arborescences des rêves », souligne ce que le rêve peut avoir de vital, vivace, végétal et foisonnant pour l’humain. L’activité onirique, qui prend ses racines dans l’inconscient, représente l’élan vital, la création, l’imagination. C’est dans cette perspective que le numéro s’ouvre sur une interview d’Henry Bauchau qui explique l’usage qu’il fait du rêve dans son travail de romancier et de poète.

La première partie insiste sur le fait qu’en faisant de la censure le principal opérateur du travail du rêve, Freud en a considérablement réduit la portée. Dans cette section, Mauro Mancia, rappelle la théorie du rêve chez Donald Meltzer : ce dernier, héritier des théories kleiniennes, s’appuie sur la dualité de la construction de la psyché entre le monde interne et le monde externe. C’est donc dans son théâtre intérieur, sur la scène du rêve, que le rêveur exploite les capacités de dramatisation et de mise en scène du rêve. Celui-ci devient un espace symbolique et de jeu dans lequel le rêveur opère une communication intrasubjective (entre ses différents objets internes) et une communication intersubjective (en faisant communiquer ses objets internes avec le monde externe). A propos de cette fonction de dramatisation et de représentation, Meltzer va même jusqu’à évoquer une fonction théologique du rêve, puisque ces objets internes remplissent, selon lui, des fonctions dévolues aux dieux : ainsi les objets internes prennent-ils une dimension sacrée, tels dieux et diables (bon objet et mauvais objet kleinien). En évoquant cette religiosité dans le théâtre interne du rêveur, on voit que Meltzer, non seulement relie fortement rêve et religion, mais qu’il propose une théorie de la religion qui vient s’inscrire dans la lignée de la réflexion de Freud dans L'Avenir d'une illusion. Mauro Mancia évoque ensuite la fonction épistémologique du rêve : le rêve participe de l’élaboration de la pensée. Si tout cela est loin de la première théorie freudienne du rêve comme satisfaction hallucinatoire de désir, Bianca Lechevallier rappelle cependant que Freud n’en est pas resté à cette seule théorie : c’est en effet à propos des rêves d’angoisse récurrents que Freud évoque la répétition et la pulsion de mort (deuxième topique). A travers leur expérience clinique, Bianca Lechevallier et Cléopâtre Athanassiou évoquent toutes deux l’importance du rêve dans la relation transférentielle et contre transférentielle : la première parle du rêve comme « pont » entre l’analyste et l’analysant, la seconde évoque le rêve comme résistance de l’analysant. Dans ce dernier cas, l’analysant produit des rêves qui sont mis au service d’une défense contre la partie du moi qui a créé le rêve et surtout contre les interprétations de l’analyste.

La partie la plus riche de ce numéro est constituée par quatre articles qui trouvent leur origine dans un débat organisé par le IVè groupe le 4 juin 2005. Ils sont rassemblés autour d’une intervention de René Kaës intitulée « A propos de la polyphonie du rêve », qui présente de façon condensée son ouvrage La Polyphonie du rêve. L'espace onirique commun et partagé (Dunod, Paris 2002), les trois autres articles constituant des discussions de l’article de Kaës. Celui-ci pense le rêve non plus comme une production individuelle subjective, mais il l’introduit dans un espace intersubjectif, groupal (familial ou social) : le rêve s’élabore au croisement de plusieurs pensées, de plusieurs discours. R. Kaës justifie la nécessité de revisiter la théorie freudienne du rêve, d’abord pour montrer que le rêve est aussi une expérience « réparatrice, transformatrice et créatrice ». La théorisation du transfert et l’analyse du contre-transfert amènent à poser l’existence de rêves croisés entre l’analyste et le patient, ceci relevant d’un espace onirique partagé. Ce dernier est manifeste dans la pratique des thérapies de groupe. L’évocation par R. Kaës de l’origine de rêves produits en groupe, dont le récit est également fait en groupe, fait penser à la pratique surréaliste systématique du rêve produit, raconté, échangé en groupe, et publié. On peut d’ailleurs se demander si R. Kaës ne s’est pas inspiré des travaux surréalistes pour proposer une théorie de la production des rêves qui ne reposerait plus sur l’inconscient d’un seul sujet… On peut à ce propos rappeler qu’André Breton faisait déjà, en 1932, dans Les Vases communicants une critique de la théorie freudienne du rêve. Constatant des phénomènes de transfert de pensée, R. Kaës propose le terme de « porte-rêve » : le rêveur est le porte-rêve, comme on dit le porte-parole, d’un autre individu ou d’un groupe (on repense encore ici à André Breton). Finalement en ouvrant le rêve à une conception collective, voire sociale, R. Kaës ne reprend-il pas la conception antique du rêve en la dégageant de la dimension mystique, magique ou religieuse ? En ce sens Pharaon fait fonction de porte-rêve dans la Genèse et Joseph est porte-parole, interprète de la pensée divine. Tout en paraissant accepter l’inconscient freudien (individuel), R.Kaës propose donc en parallèle l’existence d’un espace onirique partagé, qui serait un second ombilic du rêve. Le troisième ombilic du rêve, dont il évoque l’hypothèse qui s’appuie sur l’anthropologie psychanalytique (Geza Roheim et Georges Devereux), rattacherait l’origine et la formation des rêves au champ social et culturel. Cette hypothèse du troisième ombilic ne paraît pas relever de la psychanalyse, au sens où elle sort du dispositif de la cure individuelle ou groupale et surtout où elle ne prend pas en compte la dimension du transfert. Ce qui n’est pas le cas du deuxième ombilic qui insiste au contraire sur les relations transférentielles et contre-transférentielles. Attention donc à ne pas trop élargir la théorie de l’origine du rêve, ce qui ramènerait peut-être, sans que ceci n’apparaisse clairement, à une conception jungienne de l’inconscient. La notion de polyphonie du rêve sur laquelle se termine l’article ne peut cependant qu’emporter l’adhésion laissant apparaître la composition libre et créatrice du rêve ainsi que les différentes voix qui animent le sujet de l’inconscient.

Dans cette même section de la revue on trouve une relecture du rêve de « l’injection faite à Irma » par Robert C. Colin qui reprend les thèses de R. Kaës sur le porte-rêve, le rêve comme élaboration des relations groupales et intersubjectales. Ce qui va permettre à Robert C. Colin de faire de ce rêve non seulement le mythe inaugural de la psychanalyse (Lettre de Freud à Fliess 12 juin 1900), mais de montrer que Freud ne cessera dans son œuvre de penser le groupe des psychanalystes et de se penser comme chef de ce groupe.

Trois articles évoquent ensuite les apports de Sami-Ali dans l’élaboration du rêve comme passerelle entre le somatique et le psychique. Enfin un bel article de Mireille Fognini, transcription d’une conférence prononcée en 2006, évoque la question du rêve post-traumatique ou la capacité du rêve d’élaborer le traumatisme à propos des rêves de personnes ayant survécu à des situations de génocide.

Ce numéro du Coq Héron met donc en lumière que, depuis les travaux de Donald Meltzer (1984), la pensée et la clinique du rêve connaissent un véritable regain d’intérêt, surtout chez les psychanalystes post-kleiniens et les psychosomaticiens. C’est en s’appuyant sur des pratiques cliniques qui varient de la cure-type qu’ils ont fait évoluer la métapsychologie du rêve. On peut peut-être regretter que les apports d’Anzieu avec les « enveloppes du rêve » ne soient pas mieux dégagés dans ce numéro.

*****

Revue Française de Psychanalyse, 5, « La cure de parole » Décembre 2007, tome LXXI, Paris, PUF pages 1284 à 1797

La vieille revue de la SPP semble graduellement faire peau neuve. Les références à l’œuvre de Lacan percent la façade freudienne et viennent parfois prendre le tour d’un hommage averti et responsable. Le temps n’est plus où il suffisait de jeter quelques insolences et piques en direction de cet auteur, devenu sous le poids des polémiques convenues un pygmée diabolisé aux yeux des réfractaires et des inavertis, et cela donne aux plus novateurs esprits de la SPP des inspirations bienvenues. En écho, les citadelles qui se sont ombiliquées autour du nom de Lacan et ont trouvé dans cette appropriation farouche le motif de bien des expansions et rudes exclusions, peuvent se sentir un peu dépossédées de leur vocation de reliquaire. Et c’est tant mieux. Car enfin si Lacan n’appartient plus seulement aux lacaniens (ce qu’indiquait déjà un robuste compendium de Gilbert Diatkine sur Lacan paru aux PUF il y a 10 années déjà – la topologie n’y était toutefois pas examinée) alors l’enjeu d’un dialogue, sinon d’une réconciliation entre modélisation structurale et invention métapsychologique, devient un peu moins brumeux, un peu moins chimérique, un peu moins interdit. Reste à certains ou certaines des psychanalystes de la SPP qui enseignent à l’Université de suivre le mouvement et de ne pas supposer qu’il leur suffise d’affubler leurs étudiants de harnachements anti-lacaniens pour demeurer freudiens.

Disons-le net, ce volume qui présente ce qui peut se jouer de neuf dans le rapport à la parole d’un psychanalyste et d’un analysant dans les situations contemporaines de cure est excellent, tant en raison de sa rigueur que de son inventivité.

L’ensemble est constitué de rapports faits au Congrès des Psychanalystes de Langue Française. Dominique Clerc, tout d’abord. Dans un rapport ambitieux « L’écoute de la parole », l’auteur reprend à nouveaux frais le lien entre le transfert et la parole de l’analysant. Elle décrit la situation analytique presque comme un appareil psychique « à deux » où la surface du système Perception-Conscience est excitée par l’écoute elle-même. Le projet de ce texte, ou du moins une de ses vues est de donner une description métapsychologique in situ des deux conséquences de la règle fondamentale : association libre et écoute flottante. Accueillir de tels effets ne se réduit pas pour le psychanalyste à l’art de diriger une cure, il faut encore qu’il fasse de la situation analytique ce qui peut contenir et donner forme à ce radical du processus transférentiel qu’est la justement nommée par Freud « attente anxieuse ». Loin de ne se plier qu’à un exercice d’herméneutique visant à dévoiler et à exposer le sens latent des formations de l’inconscient au clair jour, il s’agit, pour le psychanalyste de favoriser les mouvements psychiques qui vident et déplacent le trop évident visuel des mots pour atteindre les réminiscences insoupçonnées. Ne prenons pas alors ces réminiscences pour des souvenirs intacts, des images pleines et vraies. Elles sont des signes aussi d’un mouvement de désir et, parce qu’elles sont par le désir travaillées et infiltrées, elles sont soumises aux torsions du travail de la langue qui fonctionne par ambiguïté et assonance -je cite ici des remarques fondamentales qu’on trouve page 1313. C’est à tout un jeu sur l’équivoque que nous sommes invités pour comprendre la fonction de l’évocation et de l’interprétation en séance. Lacan, voyez-vous, n’est pas si loin que cela, et il est comme « retrouvé-recréé » par Dominique Clerc, qui pousse à conséquence ce qui la fait écrire, soit le projet d’une alliance suave et fine entre métapsychologie et phénoménologie.

Autre rapport à ce congrès, celui de Laurent Danon-Boileau qui revient à son tour sur la règle fondamentale. Il le fait en s’attelant à une question : comment la cure de parole frôle le risque d’une effluence maniaque où la parole compulsive peut engendrer, par une absence de scansion, un retour de l’énonciation vers l’automatisme de répétition. Le remède à cette dilapidation maniaque des capacités symboliques du dire est proposé par l’auteur dans une écoute de l’analyste centrée sur les émotions et les affects. Cette thèse peu originale est toutefois brillamment exposée et c’est sans nul doute dans son effort conclusif que cet article plaisant trouve sa raison d’être. La cure est alors présentée comme une nostalgie, et donc un renoncement à ce que procure de volupté le sentiment océanique de pleine effusion entre les mots et les choses.

Bertrand Chervet reprend rigoureusement les termes de D. Clerc. En prenant comme objet de son étude le couple notionnel du langage et de l’image, il analyse comment certains mots qui signifient la perte, la rupture et la séparation sont comme isolés du flux associatif et préservés aussi de s’allier avec d’autres mots parce qu’ils sont objet de haine de la part de l’analysant. On se souviendra en écho que pour Winnicott certains mots prononcés en cure avaient valeur d’objets transitionnels et que Lacan, allant plus loin dans le rapport du symbolique au Réel (celui-ci surmontant celui-là), posait que certains mots, loin d’être de simples signifiants, pouvaient prendre le poids de bouts de réel. Les références au Lacan du primat du signifiant sont nettes, du moins dans le sous-titre : « D’une parole l’Autre: d’une écoute l’Autre » et elles sont en phase avec ce que Lacan avait établi de la position persécutée puis dépressive du sujet devant l’incomplétude de l’Autre dont il est à jamais séparé.

Ce qu’avance B. Chervet va se trouver clairement exploité par Guy Lavallée qui souligne la valeur de la différence entre parole associative et parole compulsive en apportant ici une précision cliniquement fondée et théoriquement féconde. En effet, il souligne que la parole compulsive ne peut être réduite à un agir ou même à une pulsionnalité dérivée de l’agir mais qu’elle renvoie à une forme particulière de désintrication de l’« énergie pulsionnelle hallucinatoire ». C’est là une avancée féconde qui ouvre logiquement sur plusieurs directions de recherche. J’en distinguerai alors deux. Soit d’abord la façon dont le récit de rêve et celui d’autres expériences d’illusions redécompose et redistribue les lieux et les temps du dire. Soit, ensuite, ce qui serait des conditions d’accueil dans une cure des chutes des pouvoirs du dire chez des sujets qui ont été désabonnés des effets de la parole, vivant dans une réelle précarité symbolique. Clinique de la détresse dans son aspect métapsychologique et anthropologique, voilà bien sur quoi débouche l’énoncé de ce volume, traité avec sérieux.

Citons enfin deux textes pour conclure, celui de Jean-François Solal qui prend son départ d’un aphorisme : « la parole c’est la cure » et sait user du « Discours de Rome » (texte de Lacan qui est une des références doctrinales majeures de cet ensemble) afin de situer comment l’interprétation du psychanalyste en séance sait jouer sur les ambiguïtés de la parole pour ménager une ouverture et une surprise. On trouve en Alan Victor Meyer un autre fin lecteur de ce « Discours de Rome » qui y voit une apologie de la dimension ontologique du langage. Heidegger et sa thèse du langage comme demeure de l’être (de fait, droite issue de Parménide) n’est pas loin.

Il serait vain de résumer les autres contributions qui pour intéressantes qu’elles soient n’apportent pas grand chose de neuf aux lignes fortes de ce volume, telles qu’ici exposées et relatées. Une mention particulière doit être réservée toutefois au dialogue que Daniel Widlöcher engage avec les propos de Julie Kristeva sur les liens entre parole et chair. Il s’attelle à la tâche de distinguer deux thèses à propos de la représentation inconsciente. La première pose la représentation comme représentation du somatique, la seconde la définit comme un acte psychique hallucinatoire. Si, dans un premier temps, il s’agit bien de savoir où et comment se mentalisent des représentations somatiques en représentations psychiques, une autre perspective, fera de la position d’écoute de l’analyste ce qui permet de saisir une forme primaire du psychique en deçà de toute représentation thématique Avons-nous là deux sortes de représentations ou deux façons, complémentaires et non superposables, de traiter théoriquement de la représentation ? Là, un débat peut s’ouvrir qui a pour conséquence de modifier des notions cruciales de la situation analytique, soit ce dispositif apte à recueillir les effets réels de la parole. Tout ne se réduit pas, pour qui écoute et laisse de flottante façon dériver son écoute à un travail de construction et de reconstruction à partir de la recherche des strates archéologiques de la représentation. La cure de parole est aussi et surtout l’occasion d’une saisie du mouvement pulsionnel, mouvement suscité et réveillé par l’excitant pulsionnel et dont il s’agira, poursuit Widlöcher « de partager l’expérience par le langage ».

Parole, corps, rêve, ce tripode suppose un lieu d’adresse, et un espace de création. Tout ce volume tourne autour de la dimension de l’Autre du langage en cure. Il fallait ici savoir lire Lacan, et reconnaître ses dettes. C’est chose faite. Mais rien de pétrifié ni d’expéditif dans l’hommage. Et l’ensemble reste fidèle à l’exigence d’établir une métapsychologie du dispositif de cure. Autant dire que nous avons là une somme stimulante et souvent audacieuse.

*****

Champ Lacanien « L'identité en question dans la psychanalyse »

Composé pour l’essentiel des interventions faites au cours des journées organisées en décembre par l’École de Psychanalyse des Forums du Champ Lacanien, ce numéro traite sur près de 200 pages du thème annoncé. On aurait donc pu s’attendre à un large tour d’horizon faisant place à la fois aux idées nouvelles ainsi qu’aux rappels historiques nécessaires. On sait la difficulté pour les analystes de se saisir de ce concept d’identité. Absent du corpus analytique, il ne cesse pourtant de faire valoir son actualité. Dans chaque début de cure dans lequel il s’exprime sous les formes interrogatives récurrentes du « qui suis-je ? ». Dans la société où l’individualisme conduit sans cesse en contrepoint à s’interroger sur ce qui rattache l’individu à certains de ses « semblables » : communauté d’apparence, de filiation, de traditions, etc. On en trouvera pour preuve le succès des « cousinades » et autres rassemblement sportifs ou folkloriques souvent relayés par le courrier électronique.

La lecture du numéro si elle lance dans les deux directions attendues, celle de l’identité en tant qu’elle concerne le trait unaire et celle de l’identité en tant qu’elle interroge la question du genre, laisse en somme une impression mitigée. C’est comme si à travers ce colloque et cette publication, l’association cherchait à prendre position sur des questions qui animent la société - ce qui est louable- mais qu’elle ne trouvait au bout de sa recherche comme dénominateur commun qu’une posture qu’il nous vient de qualifier de « politiquement correcte ».

Peut-être est-ce là un très grand défi qui nous est posé en ce début du xxie siècle où certaines prises de position sont à la fois évidentes et malgré tout laissent un sentiment d’insatisfaction et peut-être d’inquiétude quant à ce qui semble en être évacué dans le bon sens qui s’y exprime. L’idéologie dominante nous rend-elle aveugle ou sa mise en question radicale - par les mouvements transgenres notamment - n’est-elle qu’une posture commode, voire une forme plus masquée du conformisme ? Qualifiée d’idéologie réactionnaire par certains, la psychanalyse ne doit pas oublier qu’elle a toujours eue à faire face à ce type d’accusation d’être une idéologie « bourgeoise » et misogyne. C’est en somme le fond de l’article de Jacques Adam « peut-on parler d’identité sexuelle ? ».

S’agissant du trait unaire et donc de la question de l’identité en général, c’est à Bernard Nominé qu’il revient d’en rappeler la substance. Si Freud note l’identification comme l’un des mécanismes succédant au repérage chez l’autre d’un objet de désir commun, il revient à Lacan de définir le trait unaire au travers de l’exemple d’encoches gravées sur des outils en os sur la paroi des cavernes où chaque trait renvoie à la fois à un événement unique (le résultat d’une chasse peut-être) et semblable à d’autres, susceptible par là même de constituer une série. Bernard Nominé en souligne toute la difficulté. Car, dans identité il s’entend quelque chose d’identique à lui-même tout entier présent dans sa définition, ce qu’il n’est évidemment jamais. Comme il le souligne, « l’identique n’est jamais au rendez-vous », rappelant que Lacan y voit « la perte inaugurale que le sujet a subie au moment de son entrée dans le langage ». On se permettra d’ajouter à quel point se définir suivant l’objet sexuel que l’on préfère, homme ou femme, est ô combien réducteur au regard de la complexité du sujet de l’inconscient.

Pour revenir à la question des rapports de la psychanalyse aux mouvements transgenres et des prises de position du mouvement psychanalytique, c’est assurément dans la partie intitulée « entre champs » qu’on en trouvera le plus sûr écho. Comme le souligne Olivia Dauverchain dans l’introduction de cette partie, c’est le texte d’Axel Kahn qui semble le mieux tracer le chemin « entre le Charybde d’une identité sexuelle, mâle ou femelle, exclusivement fondée de façon socioculturelle (…) et le Scylla de l’identité sexuelle pour laquelle seuls “les gênes programment la base matérielle d’expression de ces comportements” ».

C’est de fait du discours de la science que surgissent les périls les plus graves au regard des enjeux politiques qui s’y révèlent. À ce titre, la génétique n’est pas la seule façon de réduire l’individu à sa caricature. L’enfermer dans le carcan d’une grille d’items ou de qualificatifs censés la cerner en est une autre tout aussi redoutable. Il revient à Sidi Askofaré et à Claire Christien-Prouet d’en rappeler les périls. Nous en citerons deux exemples tirés de ce dernier article :

« les dossiers que l’on reçoit par exemple d’un service hospitalier ou d’une clinique deviennent d’autant plus étranges que la loi en impose maintenant la possible communication au patient. Ils ne contiennent souvent que des résultats d’examen de laboratoire, de tests, des données biographiques extrêmement sommaires et une cote, le diagnostic conformément au DSM » ;

« certains enfants en difficulté lors des premiers apprentissages, lors des débuts de la vie sociale (crèche, école) font l’objet d’investigations génétiques de plus en plus poussées. Ces enfants sont de plus en plus tôt et obligatoirement, logés sous le signifiant « handicap ». (…) Loger des enfants psychotiques à l’enseigne du handicap. Qui peut en prévoir les conséquences ? »

Voilà bien comment le thème de l’identité permet de poser un ensemble de questions qui concernent une politique de la psychanalyse, une politique dont l’urgence se fait cruellement sentir à chaque page de ce numéro.

*****

Le groupe de lecture des revues de psychanalyse a réuni ce mois-ci, Olivier Douville, Mariane Foeillet-Perruche, Marie-Claude Labadie, Guillaume Lecarpentier, Laurent Le Vaguerèse, Catherine Luong, José Morel Cinq-Mars, Françoise Petitot, Frédéric de Rivoyre, Frédéric Rousseau et Aurélie Salaun.