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Compte rendu du Groupe de lecture des revues de psychanalyse :1er trimestre 2008
Compte rendu du Groupe de lecture des revues de psychanalyse :1er trimestre 2008
Ont été revus ce mois-ci :
Revue de psychanalyse, Champ Lacanien, n°5 Dossier : « L’objet a de Lacan, incidences cliniques, conséquences techniques. » École de psychanalyse des Forums du Champ Lacanien, juin 2007, 214 pages.
Essaim. n°18, « La passe : état des lieux et enjeux ». Éd. Érès, 2007, 181 p.
Les lettres de la Société de psychanalyse Freudienne, n°17, « Le “contre-transfert” », mai 2007, Éd. Campagne Première.
Les lettres de la Société de psychanalyse Freudienne. n°18, « L’acte et la cure », décembre, 2007, Éd. Campagne-Première, 245 p.
L'En-Je lacanien. n°8, « Perversion et père-version ». Éd. Érès, juin 2007. 206 p.
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Revue de psychanalyse, Champ Lacanien, « L’objet a de Lacan, incidences cliniques, conséquences techniques. »
Il est bon de rappeler, comme le fait Martine Menès en ouverture de ce dossier que « Lacan en inventant l’objet a en place de cause réinvente aussi le psychanalyste. » Et non pas la psychanalyse, car la différence est de taille, le psychanalyste n’est pas la psychanalyse. Si la théorie a sa place dans notre travail, c’est en tant qu’elle passe au semblant d’un savoir toujours fragile la pratique de la cure et du transfert. Le savoir ne peut s’originer que de et dans la cure. C’est dire combien il était important de se pencher sur les incidences cliniques et les conséquences techniques de l’invention de l’objet a.
Ce numéro affiche donc une ambition fort louable.
Colette Soler nous y entraîne la première dans une démonstration concernant la fonction de l’objet a dans la civilisation. Elle propose une formule, sur le modèle de celle que Lacan donne pour l’amour : « je te demande d’accepter (voire même d’acheter) ce que je t’offre parce que c’est ça. » Formule à travers laquelle elle cherche à interpréter les effets du malaise social actuel comme conséquences de la marchandisation du monde. Ensuite, elle aborde l’aspect clinique de la fonction de l’objet a en signalant que l’offre du psychanalyste est d’abord « offre de refus ». Par cette offre, le psychanalyste, dit-elle, répond à la demande du patient en faisant apparaître les différentes substances de l’objet pour ce qu’elles sont « des tenant lieu d’un autre objet qui lui reste inatteignable car fondamentalement manquant. » C’est ainsi, rappelle-t-elle pour conclure, que Lacan en arrive à dire dans L'étourdit que l’objet est séparateur et que sa chute est indissociable de la chute du transfert. Le maniement de l’objet a dans la cure réinvente donc à ce titre le travail du psychanalyste dans la mesure où il permet de traiter la question de la fin d’analyse sur un autre mode que celui qu’avait pu élaborer Freud.
Sol Aparicio poursuit ce questionnement à sa manière en comparant les conceptions de la cure lacanienne et freudienne. Elle remarque, à la suite de Lacan, que si Freud restait pour ses analysants « le lieu de l’objet partiel », l’analyste doit s’efforcer d’opérer une coupure pour dégager l’analysant du sujet supposé savoir. Ce faisant, elle rejoint Lacan pour montrer que ce que l’invention de l’objet a permet au psychanalyste, c’est qu’après avoir payé de sa personne et après s’être retrouvé en place de la cause du désir de son patient, il est en situation de pouvoir passer à l’état de reste qu’on laisse choir. Autrement dit, elle insiste là sur la nouveauté introduite par Lacan dans la conception de la cure, l’objet a permet de penser l’acte du psychanalyste. Il apporte donc une nouvelle technique au psychanalyste à coté de l’interprétation. Apport essentiel en ce qu’il donne une solution à la question de l’ininterprétable dans l’analyse, soit ce qui tient à la présence du psychanalyste. Par la suite Jean-jacques Gorog va s’employer à dégager ce qui dans l’élaboration freudienne du fantasme donne appui aux élaborations lacaniennes et par voie de logique à situer quel est le franchissement opéré par Lacan avec cet objet a. « L’objet véritable, authentique, dont il s’agit quand nous parlons d’objet n’est aucunement saisi, transmissible, échangeable. Il est à l’horizon de ce autour de quoi gravitent nos fantasmes. »1
Frédéric Pellion, de son coté va s’intéresser à la datation de l’invention de l’objet a. Ce qui l’amène à en dater l’apparition du temps du séminaire sur La relation d'objet (1956-57) lorsque Lacan élabore les différents registres de la perte et en particulier la notion de privation. C’est l’idée d’un manque réel qui va donc introduire les prémisses d’un objet fondamentalement manquant et qui ne soit ni symbolisable, ni spécularisable.
Enfin Marc Strauss va s’attacher à montrer en quoi l’invention de l’objet a inauguré un autre type d’interprétation dans la cure. En s’appuyant sur les diverses conceptions de l’interprétation qu’il caricature entre le trop plein de sens et la déconstruction du sens, il soutient que l’on pourrait explorer avec l’objet a la possibilité d’une troisième sorte d’interprétation qui serait celle d’une « jouis-sens, hors sens ».
C’est Colette Soler qui conclut ce dossier en dégageant très clairement comment la pratique des séances courtes ne pouvait être conçue par Lacan sans le support théorique et clinique de l’objet a.
Ceci clôt un dossier que l’on aurait souhaité plus épais et plus fourni au regard de l’importance de la question.
On reste en conclusion, intéressé par les textes proposés mais dans l’idée qu’il ne s’agit là que d’une introduction à la question cruciale des conséquences dans la clinique de l’invention de l’objet a.
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Essaim. « La passe : état des lieux et enjeux ». Éd. Érès, 2007. 181 p. n° 18.
On ne présente plus la revue bi-annuelle dirigée par Eric Porge. Bientôt âgée de 10 ans elle s’ordonne habituellement autour d’un thème. Ce numéro consacré à la passe s’adresse à un public concerné, c'est-à-dire à des personnes ayant une expérience de la parole en analyse2. Le texte de Lacan : « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École »3 a ouvert à des expériences et des débats dont les enjeux et les difficultés n’ont guère varié. Huit articles, tous de qualité, soit une bonne moitié de la revue, sont consacrés à la passe. Cinq d’entre eux sont des reprises d’interventions. Les textes de Sidi Askofaré et de Gilbert Hubé sont à la marge du sujet. Le sous-titre est ambitieux.
La création de l’École freudienne de Paris par Jacques Lacan a été l’occasion de mettre en place certains dispositifs en lien avec la théorisation qui était la sienne, dont la Passe. Ceux-ci visaient entre autres à renouveler les rapports notamment hiérarchiques au sein de l’institution. Après la dissolution de l’EFP, la plupart des associations qui en étaient issues ont abandonné cette pratique, à l’exception notable de l’École de la Cause freudienne. Certaines associations, dont font partie les auteurs de ce numéro, ont cependant poursuivi sous des formes diverses l’initiative de J. Lacan.
Pour l’état de lieux nous disposons du seul travail de Sophie Aouillé. On regrette que cet aspect n’intervienne qu’en annexe et de manière très succincte. Si l’ensemble de la revue avait été dévolu à la passe elle aurait pu aborder dans le détail « les enjeux qui ont présidé à la mise en place de tel ou tel dispositif ». Grâce à elle, nous savons quelles associations se sont regroupées – et comment - pour donner une suite à la Proposition. Les enjeux présentés par les auteurs ne sont pas nouveaux, il s’agit pour l’essentiel de formation d’analystes et de transmission de la psychanalyse. Mais les analyses et les mises en perspective se sont affinées, fruit d’un travail à la fois pratique et théorique. Il est dommage que soit passé sous silence l’aspect conflictuel des controverses suscitées par la poursuite de l’expérience.
Comment définir la passe ? Lacan parle depuis sa position de chef d’Ecole. Le dispositif qu’il a imaginé s’adresse à des analysants pris dans le désir d’analyste. Il s’est agi pour lui de prendre acte et de rendre compte d’un possible passage du privé au public, de l’intention ou réel de l’expérience, à l’extension ou « présentification de la psychanalyse au monde » 4. La passe est censée « faire raccord » entre les deux, dans ce moment où « le psychanalysant passe au psychanalyste » 5. Si la réponse donnée à l’impétrant est positive, il sera nommé AE (analyste de l’Ecole). La procédure comporte la désignation de passeurs qui l’écoutent et transmettent leur témoignage à un jury qui se présente sous la forme d’un cartel. Il lui revient de formuler la réponse.
La question de la nomination, pose celle de la garantie, « antinomique de la psychanalyse », comme le souligne Pierre Bruno. Elle divise toujours les analystes. Certains l’ont supprimée, ou occultée. Il fait allusion à la question à laquelle répond le cartel. Nombre d’analystes sont encore aujourd’hui incapables de dire quelle est cette question ! Serait-il dangereux de laisser entendre qu’elle puisse être de l’ordre d’un « suis-je analyste ou en ‘passe’de le devenir » ? Il est plus facile, et P. Bruno le fait très bien, de parler du déplacement de l’adresse transférentielle qu’induisent les entretiens entre analysant et passeurs, il y a « mutation dans le procès de résolution du transfert ». Pour lui la réponse dit si oui ou non l’analysant est sorti du transfert : « Ce qui émerge est un désir sans demande ». Il en arrive à se demander si pour être nommé AE il est nécessaire « d’avoir fait le choix d’être analyste ».
Annie Tardits porte son regard sur les mouvements des lacaniens, entre rassemblements et dispersion, elle pense qu’ils sont dirigés par « la façon de rejeter ou de garder la Proposition ». Sophie Aouillé fait part d’une lecture personnelle de ce que présente actuellement le paysage lacanien. Elle applique aux psychanalystes d’aujourd’hui les distinctions établies par Lacan : les AP (analystes praticiens), AME (analyste membre de l’école) et AE. Ainsi les AP seraient maintenant les analystes non – inscrits, les AME seraient les praticiens qui « ont pignon sur rue et assurent un enseignement » sans avoir gardé la passe, les AE étant inscrits dans une association qui pratique la passe. Pour elle la nomination a partagé, ceux qui l’ont conservée ont fait école. Elle se réfère au colloque organisé en 2006 par Laurent Le Vaguerèse 6 : à l’instar de Freud et Fliess qui n’avaient cessé de se « parler », y compris après la rupture, on a pu là entendre que « même pour certains qui ne s’étaient ni vus ni parlé [depuis longtemps] », le dialogue n’était pas interrompu.
Jean-Louis Meurant, dans la transcription d’une intervention de 2006 7 parle de son expérience dans les cartels de passe auxquels il appartient ou a appartenu. Il situe sa pratique dans un contexte précis (seul P. Bruno a également pris ce parti). Il insiste sur le problème de la désignation des passeurs, autre sujet délicat, certains refusant qu’elle soit faite par leur analyste. Il regrette que la réponse puisse porter sur une nomination, sans pour autant proposer un changement pertinent. Pour Sidi Askofaré la passe est « tout à la fois moment clinique, concept du passage à l’analyste et dispositif de recueil et d’élaboration du témoignage ». Il s’attache à définir ce qu’est la fin d’analyse à partir de la formulation de Lacan sur ce problème : « l’identification au symptôme », en concluant sur le « savoir y faire avec son symptôme » qu’il propose. La passe, pour P. Bruno peut se situer à la fin de l’analyse, mais aussi avant ou après cette fin. On notera la question de Jean-Jacques Moscovitz qui voudrait pouvoir cerner dans « le dire sur une analyse le point où le ‘désir d’analyste est confronté au désir d’institution ».
De la deuxième partie de la revue on retiendra le texte de August Ruhs sur la situation actuelle de la psychanalyse en Autriche. Elle ne s’est « jamais remise du coup porté par le nazisme », on le sait, et sur ce sujet l’auteur reprend pour l’essentiel un article de 1993. Il porte un regard pessimiste sur les effets de la loi sur les psychothérapies de 1991. « Perdant sa dimension critique de la culture et de la société [la psychanalyse] doit se ranger maintenant dans un arsenal de psychothérapies parfois plus que douteuses, [ce qui] peut contribuer à diminuer encore son prestige ». À le lire on ne pense pas que le terme de prestige puisse encore convenir.
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Les Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne, « Le “contre-transfert” »
Longtemps réservée aux membres de la SPF et aux participants à ses colloques, la revue de cette association se trouve maintenant en librairie et acquiert ainsi un statut public.
Ce numéro consacre un dossier important au “contre-transfert”. D’emblée on est interpellé par les guillemets autour du contre. Serait-ce une réserve par rapport à cette notion fortement critiquée par Lacan ? Une mise en valeur d’une dimension d’opposition ? On ouvre donc la revue avec curiosité espérant trouver une introduction ou un argument donnant des explications à cette écriture et les raisons qui ont amené le comité de rédaction de la revue à choisir ce thème, une problématisation du thème en quelque sorte. Las ni introduction, ni argument, il faudra en trouver l’explication à travers les articles de ce dossier. Ils sont peu nombreux (5 textes pour 100 pages) mais consistants. Deux premiers sont consacrés à l’histoire même et à une analyse de l’évolution de la notion avec des mises en perspective différentes voire opposées.
Géraldine Cerf de Dudzeele après avoir parcouru la présence de cette notion chez Freud, puis chez les psychanalystes anglo-saxons et enfin chez Lacan, termine par une réflexion sur la « situation actuelle ». Si Lacan a fortement critiqué la dimension imaginaire du contre-transfert et a tenté de formaliser celle de « désir de l’analyste » n’a-t-il pas au passage laissé tomber la dimension de l’affect ? En situant l’analyste « en soutien à la fonction du grand Autre n’a-t-il pas « réduit, la fonction petit autre de l’analyste (fonction visée par la notion de contre-transfert) ? » comme l’interroge Pascale Hassoun, ici citée par l’auteur. Suivant les « repérages » donnés par Patrick Guyomard, Géraldine Cerf de Dudzeele conclut que « la notion de contre-transfert garde toute sa pertinence » et qu’il s’agit là d’un enjeu de formation et de transmission.
Plus manifestement lacanien, Daniel Koren situe son très long article, « Les errements du contre-transfert », dans le contexte d’une réflexion sur les « divergences théorico-cliniques fondamentales qui ont comme soubassement l’insuffisante effectuation d’un travail épistémologique de la clinique psychanalytique. » Contrairement à l’auteur précédent, il soutient que le contre-transfert n’est pas un concept freudien mais, pour Freud, ce serait une mise en garde sur ce qui va à l’encontre du transfert, ce qui fait obstacle à la cure. Par contre il relève une filiation ferenczienne de cette notion. Ferenczi, écrit-il, est le premier à poser la question, que reprendra Lacan : quelle position doit adopter l’analyste pour mener correctement une cure ? On connaît l’évolution de la position de Ferenczi du « tact » et du « sentir avec » vers l’analyse mutuelle. Dans cette perspective Ferenczi ne cessera d’appeler à « une éventuelle métapsychologie des processus psychiques de l’analyste au cours de l’analyse » et d’interroger les effets dans la conduite de la cure du « reste inanalysé » de l’analyste. Daniel Koren décrit ensuite très méthodiquement les destins de cette question de Ferenczi chez les anglo-saxons, Balint en premier et les kleiniens qui aboutissent à ce qu’il considère comme des « propositions contraires aux positions freudiennes » qui constitueront une « bifurcation qui divisera désormais la clinique analytique ». À la question : « Avec quoi opère l’analyste ? » la réponse des tenants du contre-transfert sera : avec la réponse émotionnelle suscitée chez l’analyste par le transfert du patient. Margaret Little poussera encore la proposition puisqu’elle propose que l’analyste explique son contre-transfert au patient pour montrer son « honnêteté » et susciter ainsi sa confiance. Si Winnicott, qui fut l’analyste de Margaret Little, a une position beaucoup plus complexe et nuancée pour la plupart des analyses, il n’en est pas de même en ce qui concerne les patients asociaux et borderline. Pour ces derniers il estime que la régression est nécessaire, rejoignant là les positions de Margaret Little en ouvrant toute une série de questions sur la cure avec les patients « non névrosés ».
Ces positions vont évoluer dans l’après-guerre vers une conception intersubjective de la cure, celle précisément que critiquera Lacan. Daniel Koren parcourt alors le cheminement de Lacan jusqu’à sa reformulation de la définition freudienne : « le contre-transfert n’est qu’une des modalités de la résistance à l’analyse : celle de l’analyste. »
Qu’en est-il alors aujourd’hui ? Y aurait-il une exception française en matière de contre-transfert interroge l’auteur ? C’est dans les réponses à la « bonne question » que partagent tous les analystes : avec quoi opère l’analyste ? que se manifeste l’écart. À la réponse de l’IPA qui se centre sur la subjectivité de l’analyste, ses affects, sa personnalité, s’opposerait la réponse « lacanienne » : l’analyste n’est pas la personne qui occupe cette place. Être analyste est une « fonction » au sens logique du terme. On est analyste si l’on peut occuper cette place « désubjectivée » de sujet supposé savoir qui n’est la place d’aucun sujet. Qu’est-ce qui fait qu’un sujet accepte de s’y soumettre ? C’est l’énigmatique « désir de l’analyste » qui selon l’auteur serait la « vraie question ». On ne peut qu’être d’accord avec lui et rester sur sa faim de rentrer, peut-être à une autre occasion, dans cette « vraie question ».
Ces deux textes historico-théoriques trouvent une illustration historico-clinique dans le texte passionnant de Sylvie Sesé-Léger, « Anna Freud : « L’analyste d’enfants. Du transfert tout contre. » « Comment Anna Freud est-elle sortie de son analyse ? Quelle théorie du transfert a-t-elle pu produire, en ayant été analysée par son propre père ? Comment théorisait-elle le contre-transfert ? » interroge l’auteur qui va chercher sa réponse dans l’histoire de l’analyse de Peter Heller enfant, dans un ouvrage publié par ce dernier8.
L’histoire de cet ouvrage est intéressante. En 1972, Anna Freud adresse à Peter Heller, un enfant en cure avec elle entre 1929 et 1932, une copie de ses poèmes d’enfant en lui demandant ce qu’elle devait faire des documents le concernant : devait-elle les détruire, les lui faire envoyer après sa disparition ? Peter Heller lui répondit qu’il voulait les recevoir alors qu’elle était encore en vie. Il les reçut en 1974 et fit alors le projet d’un livre. Mais, en relisant les notes, il fut bouleversé par la ressemblance entre ses difficultés d’enfant et celles de sa vie actuelle. Il projeta donc d’ajouter au matériel de cette cure d’enfant sa vision après-coup de sa cure. Anna Freud refusa qu’il utilise ce matériel pour décrire sa cure, ce qu’elle seule, analyste, pouvait faire. Il protesta et finalement Anna Freud l’autorisa à utiliser ce matériel comme bon lui semblerait. Dans l’édition française de l’ouvrage nous pouvons donc lire les notes d’Anna Freud commentées quarante ans après par l’adulte qu’il était devenu, augmentées d’un « supplément » déposé aux archives qu’il découvrit en 1993 et commenta en 1994.
Peter fit son analyse durant la période pré-pubertaire et pubertaire en même temps que le neveu d’Anna et tous les enfants de Dorothy Burlingham, l’amie et la compagne de travail d’Anna Freud avec qui elle avait créé une école dans laquelle se trouvaient tous ces enfants. Il était amoureux de la plus jeune fille de Dorothy Burlingham que d’ailleurs il devait épouser plus tard. Il manifestait semble-t-il un grand désir de rentrer dans la famille Burlingham, de retrouver une famille à lui, ses parents étant séparés depuis son jeune âge. Sylvie Sesé-Léger note que « le mélange entre la scène analytique, le cadre de la cure, celui de la famille et de l’école était total. » Anna dominait toute sa vie et, écrit l’auteur, « le transfert maternel est resté non élucidé pour l’une comme pour l’autre. » Anna, écrira Peter plus tard, était « comme une gouvernante moralisatrice et désemparée » qui comprenait mal les désarrois de son jeune patient adolescent.
Peter vivait avec son père et le grand souci d’Anna Freud était le risque qu’il devienne homosexuel. En effet la question de l’homosexualité semble être l’axe de la conduite de la cure. L’analyste entend le malaise adolescent de Peter comme un conflit d’identité sexuée ce qui amène bien sûr à se demander « s’il ne s’agit pas là de la propre question d’Anna laissée en rade dans sa propre cure ». Selon elle il ne retrouverait ses parents que lorsqu’il aurait fait le choix de son identité sexuée. « En ce point précis, écrit Sylvie Sesé-Léger, s’entrevoit le désir de l’analyste Anna, tout contre celui de Sigmund, son père analyste. »
En 1994 Peter Heller, professeur et écrivain renommé, lit le « Supplément » aux notes de sa cure que ne lui avait pas communiqué Anna Freud. Cette lecture le met en rage et il commente cruellement le texte de son analyste « Fantasme de fustigation et rêveries ». Reprenant alors les paroles de sa mère qui détestait Anna Freud, il la traite de « vieille fille, lesbienne et onaniste » restant, écrit l’auteur, « dans la toile qui s’était tissée soixante ans plus tôt, à l’intérieur du cercle magique de son analyse d’enfant. »
Cet article ne nous semble pas épuiser les commentaires et réflexions possibles sur le transfert et le contre-transfert chez Anna Freud et suscite le désir de lire l’ensemble de ce témoignage assez rare.
Deux autres articles complètent ce dossier, celui de Claude Sevestre sur la conception de Bion du transfert et de contre-transfert et celui, clinique, de François Lévy, « Le moment analytique » qui tente de préciser à quel moment ce temps d’expérience partagé par un analyste et un analysant peut-être considéré comme analytique, ce qui suppose de privilégier le « mouvement dialectique dans l’écoute ».
À lire l’ensemble de ce dossier on pourra supposer que finalement ces guillemets au contre du titre soulignent la polysémie du terme, façon de faire état d’un débat à l’intérieur de cette société analytique.
Quant au reste de la revue, on notera un article assez mordant et pessimiste de Jean Szpirko sur la logomachie lacanienne, lacaniste pourrait-on dire, qui s’est développée ces dernières années et qui nuit à une « politique de la psychanalyse » qui permettrait de penser l’acte analytique et le parcours qui mène à le pratiquer.
On lira également avec un certain plaisir l’article « Des pressions sur la fin de cure » dans lequel Philippe Porret, d’une belle écriture alliée à une fine clinique tente de rendre compte de ce temps particulier où se noue la fin de la cure.
Enfin on appréciera que la rubrique Lectures occupe une place importante, manifestant ainsi l’intérêt accordé aux travaux des collègues en ces temps où les ouvrages de psychanalyse trouvent peu de lecteurs.
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Les lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne. « L’acte et la cure ».
Lorsque je débute la lecture d’un ouvrage, le climat dans lequel se déroule cette entrée en matière dépend des circonstances. Si j’ai choisi un ouvrage pour lequel j’ai été mis en appétit sans autre engagement vis-à-vis de l’auteur que de lui abandonner quelques euros, c’est d’un cœur léger que j’attaque les premiers feuillets. Si, m’étant engagé dans ce chemin par une curiosité doublée du devoir d’en rendre compte par écrit, je cède ainsi à quelque instance surmoïque, alors je débute ma lecture avec une certaine retenue. Le plus souvent cependant, au fur et à mesure des pages, au fur et à mesure que je m’approprie le texte, le livre devient plus familier, la pensée de l’auteur se fait moins étrangère. L’exercice est encore différent s’agissant d’une revue ou toutes les dix pages, comme dans une conversation mondaine, on change brusquement d’interlocuteur.
Le titre de cette livraison des Lettres « L’acte et la cure » m’a aussitôt interrogé sur la définition qu’un analyste pouvait bien donner à chacun de ces deux termes et en particulier au premier. Dans cette démarche, je rejoignais sans doute celle des intervenants du colloque organisé sur ce thème en janvier 2006 et dont certains des textes retenus ici sont issus.
De quoi parle-t-on en effet lorsque l’on parle de l’acte ? Si le vocabulaire du psychanalyste l’inclut dans les termes de « passage à l’acte », il revient à Jacques Lacan d’y avoir consacré un séminaire entier. Car l’acte n’est pas l’activité. On peut exercer une activité qui, de par sa répétition, donne plutôt une sensation d’immobilisme. À l’opposé l’acte tranche et fait rupture. S’il est le fait de l’analyste, c’est que d’une façon ou d’une autre, quelque chose par son acte, de parole peut-être mais pas seulement, quelque chose donc a répondu au niveau de la structure, quelque chose a bougé.
Une tradition freudienne enjoint pour l’analysant une suspension de l’activité. C’est là même un point essentiel de la technique freudienne. Ainsi, l’analysant ne doit pas s’engager dans des actions extérieures contraignantes pour l’avenir (on devrait ajouter : sans en avoir suffisamment élaboré en séance) et durant la séance, il se tient allongé, inactif au moins en apparence. Que cela résulte d’une position de Freud sur les rapports entre le fantasme et l’activité nul ne saurait le contester et c’est ce point que développe le texte introductif d’Hélène Oppenheim-Gluckman. L’auteur rappelle à juste titre en contre-point la position de Raymond Kahn, qui soutient qu’en certaines circonstances et notamment s’agissant des cures d’adolescents, faire des expériences de vie fait partie intégrante du progrès de la cure. En conclusion donc, même sur ce point les choses sont moins évidentes qu’elles pouvaient le sembler à première vue.
Lorsque l’on pense « acte analytique » c’est d’abord, du côté de l’analyste, à l’interprétation que l’on se réfère. L’interprétation fait question. Monique David-Ménard s’interroge pour savoir si, lorsqu’elle parle à ses analysants elle se trouve dans le registre du savoir ou dans celui de l’acte. Témoignant de ces moments de troubles chez l’analyste, moments qui signent qu’il se passe quelque chose auquel l’analyste doit impérativement répondre d’une façon ou d’une autre, elle confronte deux moments transférentiels qui l’ont l'un et l'autre conduite à poser un "acte". Il s'agit dans le premier cas d'un dire, d'une interprétation de sa part et dans le second d'une décision qu'elle a prise d'interrompre une cure. Dans les deux cas illustrés ici, l’analyste s’engage dans le processus de la cure. (Interpréter et intervenir, conditions et limites de l’interprétation »). Claude Maritan lui répond qu’en tout cas l’analyste ne saurait s’en tenir, quant à la parole, à un mutisme dévastateur (présence et absence »). Il se doit d’être pour chacun de ses analysants le lieu dans lequel leur psychisme trouve refuge. On sent monter chez lui de la colère à l’égard de certains de ces collègues qu’il accuse explicitement de sadisme envers leurs analysants.
Daniel Oppenheim (si loin, si proche : de l’irruption de l’événement traumatique à son dépassement possible, l’exemple du cancer ») nous parle comme à l’accoutumée de sa clinique en milieu hospitalier avec des patients atteints de cancer. Il souligne la place du traumatisme dans le psychisme du patient et le nécessaire accompagnement de ce dernier dans sa quête désespérée de sens, ni indifférent ni dans le refus ou le dénigrement, à une juste distance. On notera des propos qui sans être révolutionnaires, nous éloignent fort opportunément des errances de la psychosomatique.
C’est également en s’appuyant sur des travaux antérieurs que Fernando Geberovich (Le poing de rupture, Freud avec De Quincey ») nous décrit un parcours parallèle entre deux hommes qui l’un et l’autre ont recours à un moment de leur vie à la drogue : la cocaïne pour Freud et l’opium pour de Quincey. Ce recours est, à ses yeux, la tentative faite par l’un et l’autre pour apaiser des douleurs de vie étrangement parallèles. L’un et l’autre perdent en effet un cadet avant leurs deux ans et sont ensuite bouleversés par une déception amoureuse adolescente à l’âge de 17 ans. Pour Geberovich, ils tenteront tous deux de l’apaiser par l’acte d’écrire. Cette entreprise se révélera finalement vaine car la douleur fait indéfiniment retour chez l’un comme chez l’autre. « Pour l’un comme pour l’autre, la rencontre avec la drogue est un poing de rupture, tout à la fois éblouissement et effroi, sommet et abîme, qui convoque le trauma et l’écriture, la douleur et la création, le passage à l’acte et un travail de pensée infini sur la « structure » : mode d’emploi et origine »
On lira par ailleurs, dans ce même numéro, une longue interview du philosophe Henri Maldiney.
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L'En-Je lacanien. « Perversion et père-version ».
Cette livraison de la revue toulousaine, une des publications des Forums du Champ lacanien, nous parle de perversion. Dans l’avant-propos Didier Castanet annonce pour les textes du dossier une base très freudienne et une analyse des élaborations de Lacan sur la structure de la perversion, en référence à la dernière partie de son œuvre orale où se construit le concept de père-version. On peut là se référer à son énoncé : « la perversion ne veut dire que version vers le père et que le père n’est en somme qu’un symptôme ou un sinthome » (1975, RSI). Les auteurs, à une exception près, sont membres de l’École de psychanalyse des Forums du Champ lacanien. On a pour la partie consacrée au thème annoncé une collection de textes qui s’ouvre par un récit de cure (Claude Léger). Viennent ensuite trois études, l’une concerne Gilles de Rais et les deux autres analysent les œuvres de Franz Kafka et de Georges Bataille. Le balayage de l’œuvre de Freud est assuré par Didier Castanet et Michel Bousseyroux et les auteurs se réfèrent tous à Lacan.
On réserve une place à part à celui des deux textes de Michel Bousseyroux consacré à une perversion bien spécifique qu’il nomme « bébéphilie ». Depuis « l’érotique de la peluche » jusqu’à « la perversion en couches », on découvre des conduites perverses parfois favorisées par des entreprises commerciales florissantes. Pour l’auteur la perversion peut cacher là la psychose.
Dans deux approches transversales de l’œuvre freudienne D. Castanet comme M. Bousseyroux prennent comme point de départ la fixation à un fantasme infantile donnée comme « trait primaire » de perversion. Le premier étudie l’évolution de la question du rejet de la castration depuis le concept de Verleugnung (littéralement le démenti), pour en arriver à différencier le jeu du pervers de celui du névrosé. Le second s’intéresse à la théorie fondatrice de la séduction, qu’il dit « père-verse », au sens où elle « verse la causalité au compte du père et donc fait du père un symptôme ». On a là une illustration d’une orientation présente dans l’avant-propos : « la connexion du symptôme et de la perversion dans la père-version », autrement dit le raccord entre la position freudienne et l’interprétation et l’élaboration lacanienne. L’évocation par M. Bousseyroux de plusieurs textes écrits entre 1894 et 1937 conforte sa thèse : « le roc de la fin d’analyse est un refus de la loi de l’amour du père ». Pour lui le Père jouisseur de « Totem et Tabou » que Freud place à l’origine de la Loi est aussi celui que rencontre l’homme aux loups dans son rêve et l’axiome fondamental du fantasme au père est décliné dans « Un enfant est battu » : être aimée par le père. Il en appelle également à Lacan qui dans Le sinthome parle de « cet amour qu’on peut qualifier d’éternel, [qui] s’adresse au père, au nom de ceci qu’il est porteur de la castration ». Il en arrive ainsi à substituer une loi de l’amour du père à la loi du Père freudienne, en appelant même dernier recours à Saint Paul : « L’amour est l’accomplissement de la loi »9. Il est difficile de le suivre.
Nicolas Brémaud rappelle longuement la biographie et les crimes de Gilles de Rais. Il pense que sa pathologie signe l’échec du stade du miroir, « dans la mesure où l’investissement narcissique du corps donne au sujet le sentiment de l’unité du corps ». Il y aurait chez lui un défaut de narcissisme, « un défaut de l’identité narcissique au corps propre », et le fantasme pervers au cœur de la structure psychotique viendrait « suppléer à cette carence narcissique, autrement dit venant comme solution préventive à un possible éclatement de la structure ». Il s’agit toujours de mettre à l’écart la castration de l’Autre. Cette idée de perturbation de l’image du corps le conduit à affirmer que G. de Rais « vise à trouver dans le corps de l’autre une réponse à l’énigme de son corps, à l’énigme de la castration qui n’a pas opéré ».
Jean-Claude Coste s’appuie sur les analyses de Gilles Deleuze, Walter Benjamin et Max Brod pour confondre les hypothèses qui font de F. Kafka un pervers. Sa seule perversité, écrit-il, « serait de faire de la loi un usage où elle se trouve réduite à son agencement machinique, où elle sert de plate-forme ou de vivier au désir, même si elle le tue ». Contrairement à l’œuvre de James Joyce, celle de F. Kafka n’a pas « fait ego pour lui ». La Lettre au père traite l’œdipe sur le mode comique, le père y est surdimensionné avec humour. L’auteur demande qu’on regarde plutôt le traitement que F. Kafka réserve à l’angoisse et comment il répond au désir. Il souligne que le malaise identitaire religieux est plus important chez lui que le père œdipien.
Albert Nguyen met en garde contre une interprétation facile des positions subjectives de G. Bataille : il n’était pas pervers et on ne doit pas confondre textes fictionnels et narrateur. Il reconnaît cependant quels sont ses tourments, en particulier concernant l’abandon. Ce texte est un essai sur la relation qu’entretient le lecteur avec les textes de G. Bataille.
Du reste de la revue on retient deux textes. L’un sur l’impossible du rapport sexuel de Christian Demoulin, « l’échec d’Eros à faire Un avec deux », l’autre sur le poinçon du fantasme de Nicole Bousseyroux. Les deux auteurs prennent appui sur le graphe du désir introduit par Lacan en 1958.
Enfin on se réjouit de la place accordée aux « Entretiens avec Claude Simon », réalisés en 1976 par Monique Joguet pour France-Culture. C. Simon y développe ses positions, son refus du terme d’auteur, puisque le sujet d’un roman est toujours l’écriture, le travail de l’« écrivain ». La publication de courts poèmes confirme l’intérêt justement accordé à la littérature par cette revue.
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Le groupe de lecture des revues de psychanalyse réunissait ce mois-ci, Olivier Douville, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, José Morel Cinq-Mars, Françoise Petitot, Frédéric de Rivoyre et Frédéric Rousseau.
- 1.
J.Lacan : le séminaire VIII, le transfert. P.285
- 2.
Les numéros 6 et 11 de la revue ont déjà fait état de la procédure de la passe
- 3.
In Autres écrits. Ed du Seuil, 2001.
- 4.
cf le texte de la Proposition.
- 5.
Id.
- 6.
Paris. Du séminaire aux séminaires : Lacan entre voix et écrits.
- 7.
Journées d’Ecole de La lettre lacanienne.
- 8.
Peter Heller, Une analyse d'enfant avec Freud, 1996, PUF.
- 9.
In « Lettre aux Romains », 13, 10.
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