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Compte-rendu du "Groupe de lecture des revues de psychanalyse (Février-mai 2008)
Compte-rendu du "Groupe de lecture des revues de psychanalyse (Février-mai 2008)
Ont été revus ce mois-ci :
Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, n°49, « Groupes et lien de croyance», Éd. Erès, 2007, 240 p.
Adolescence, n°59 « Droit de cité ». L'esprit du temps. T. 25, n° 1, printemps 2007, 240 p.
Adolescence, n°61, « Amitié », L'esprit du temps, T. 25, n° 3, automne 2007, 259 p.
penser / rêver, n° 12, « que veut une femme ? », Éditions de l'Olivier, automne 2007, 249 p.
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Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, « groupes et lien de croyance »
Ce numéro, édité sous l'égide de la Société française de psychothérapie de groupe et de la Fédération des associations de psychothérapie analytique de groupe, présente un dossier sur « Groupes et lien de croyance ». La question soulevée est intéressante par-delà la problématique des frontières entre croyance, conviction, délire, car la question des liens de croyance implique celle de l'identité et de l'appartenance, de la subjectivité et de l'altérité, entre filiation et affiliation. Qu'en est-il en effet de la fonction organisatrice des croyances dans la construction du lien structurant les processus d'individuation dans le groupe, la famille et la communauté ?
Dans son éditorial Pierre Benghozi précise les trois axes de réflexion retenus pour ce numéro :
Existe-t-il une approche clinique des croyances ?
La croyance est-elle un « organisateur groupal de l’identité et de l’appartenance : les mythes, les rites et l’idéologie dans les groupes ? »
Les croyances dans la perspective clinique psychanalytique des liens et dans la dynamique transférentielle.
À la lecture des différentes contributions, le premier axe annoncé nous a laissé un peu sur notre faim mais les deux autres sont mieux illustrés.
Le numéro commence par revisiter la thématique de La psychologie des foules de Gustave Lebon qui nous est présentée par Michel Laxenair . Il met, avec Freud, l’accent sur la croyance dans les situations où « la contagion affective se fait par l’intermédiaire d’identifications multiples ; croire, c’est partager une émotion avec le plus grand nombre », l’augmentation du nombre de croyants augmentant ainsi la force de la conviction. C’est ce que l’on peut voir dans les manifestations de masses et/ou dans les mises en réseau simultanées. Il pose aussi les questions du lien psychologique au meneur et du bénéfice hédoniste de l’appartenance.
Dans une réflexion sur « Position sectaire, croyance et emprise groupale », Bernard Chouvier et Yves Morhain insistent sur l’existence dans tout groupe d’une position sectaire qui peut faire basculer le groupe sur lui-même de façon coercitive pour les membres. À l’opposé, les auteurs soulignent que la capacité de tolérance du groupe à l’émergence subjective peut le mettre en péril par autonomisation de ses membres et relâchement des liens d’emprise à leur égard. Si l’on voit l’intérêt du groupe à créer un assujettissement radical du Moi au groupe par le bais d’une confiscation des instances idéales, on est en droit de poser la question des bénéfices psychiques secondaires que l’individu retire de sa mise en sujétion volontaire et de son consentement à celle-ci. Il est vrai, notent les auteurs, que ses aspects restent le plus souvent totalement inconscients.
Jean Bernard Chapelier souligne, à partir de sa pratique de groupes thérapeutiques menés avec des adolescents, le lien qu’il y entre croyance et sécurité primaire réactualisée dans l’environnement groupal. Cette croyance s’exprime souvent par des métaphores religieuses qui culminent au moment de l’illusion groupale avec les notions de paradis, d’immortalité (ou de réincarnation) et surtout d’a-sexualité : le temps est alors dénié et ne réapparait sous sa forme linéaire qu’avec la re-différenciation sexuelle et une sexualité centrée sur l’appartenance à une même génération, c’est-à-dire débarrassée de ses composantes incestueuses.
Les liens de croyance permettent aussi le partage des convictions, souligne Jacqueline Falguière. Reprenant un certain nombre de textes depuis « le manuscrit N » jusqu’à « Complément métapsychologique à la doctrine du rêve », elle montre que, chez Freud, la croyance ne peut pas être séparée d’une réflexion sur la réalité et sur ce qui nous permet d’établir un jugement : « Nous appelons illusion une croyance quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d’un désir est prévalente, et nous ne tenons pas compte, ce faisant, des rapports de cette croyance à la réalité, tout comme l’illusion renonce à être confirmée par le réel. »1 Elle ajoute que « l’illusion n’est pas forcément fausse ou en contradiction avec la réalité ». Ce pourrait alors être une des fonctions du groupe de nous protéger contre le doute qui git au fond de toute croyance en rejetant à l’extérieur les idées qui vont à l’encontre de celles sur lesquelles reposent les croyances de ses membres.
Annie de Butler s’intéresse de son coté aux liens de croyances au sein du couple. Dans les couples, si le lien s’est construit sur la visée superficielle d’une satisfaction partagée lorsque surviennent les crises et les conflits, les liens se déchirent. Mais si le couple a pu construire un lien supérieur autour de croyances religieuses partagées ou dans un engagement et une pratique politique commune se met alors en place un processus de sublimation partielle des besoins du couple pouvant consolider le lien conjugal et lui permettre de durer. « Lorsque le lien conjugal et familial se double d’un lien de croyances partagées, il se crée un espace, disons transitionnel, dans lequel on peut parler, et penser ensemble et séparément ». L’auteur en vient à formuler une question plus générale : « la croyance n’est elle pas la pierre angulaire de tout lien ? »
Dans son article « La construction de l’univers religieux » Bernard Guiter s’intéresse à la manière dont le religieux s’organise avec le réel en tant qu’impossible en construisant un mythe, soit l’équivalent collectif du fantasme individuel pour rendre compte tant de l’origine que de la mort. Au terme d’un parcours autour du mythe d’Oedipe et de celui du Père de la Horde primitive, l’auteur conclut que la religion intervient comme une enveloppe psychique protectrice permettant d’élaborer l’impossible réel du corps.
Nous n’avons donné là que quelques reflets des nombreuses contributions de ce numéro. Au fil de celui-ci le lecteur découvrira que les liens de croyance ne questionnent pas uniquement le rapport à la vérité et au réel, mais qu’ils ont aussi une fonction économique comme organisateurs groupaux, à côté des idéologies. C’est ce dont témoignent les processus mythopoïétiques d'élaboration et de déconstruction des croyances que le clinicien rencontre tant dans les groupes de thérapie, qu'en thérapie de couple et en thérapie familiale.
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Adolescence, « Droit de cité ».
Les « trente glorieuses » n’ont pas fait que des heureux. L’arrivée massive de population immigrée, en particulier originaire d’Afrique du Nord, entassée dans des bidonvilles à Nanterre et ailleurs, la construction de logements HLM en banlieue des grandes cités pour faire face à l’exode rural et à l’explosion démographique, la reconversion à marche forcée des secteurs entiers de l’économie avec son lot de plans sociaux et de régions abandonnées ont engendré de nombreux drames et façonné le visage de la France d’aujourd’hui.
De façon répétitive, la violence surgit en banlieue souvent en lien avec le sentiment d’avoir été dupé par les promesses d’intégration de la République. Car il ne suffit pas de franchir la Méditerranée, de passer la frontière, d’acquérir la nationalité pour devenir un vrai « babtou » (français de souche en français des banlieues). La frontière, invisible celle-là, de la « gueule de métèque » demeure avec son lot de chômage, de sentiment d’exclusion et de rancœur à l’égard de tous et de tout. Comme le montre Béatrice Mabillon-Bonfils « La république et la “Question scolaire”: quelle légitimité pour une école en crise ? », l’école de la République, en faisant passer l’utopie d’une égalité des chances pour tous pour la vérité de tous les jours, renvoie chaque enfant à la responsabilité de son échec et à son impuissance pour y remédier. « Si tu échoues c’est de ta faute ». C’est là sans doute l’origine du réflexe qui conduit les adolescents à dire je veux être ceci ou cela (ingénieurs, trader, etc.) alors qu’ils peinent à obtenir un CAP. Le discours de la société est tellement éloigné de leur quotidien qu’ils en renversent la logique. Qui des deux en effet est alors le plus éloigné de la réalité, l’adolescent ou l’institution scolaire ?
Pour faire face aux violences que cette situation engendre inévitablement les gouvernements de droite comme de gauche sortent d’abord leurs CRS puis leur plan banlieue. Les intellectuels sont interviewés puis chacun rentre chez soi. La dernière « crise des banlieues » n’a pas échappé à la règle. Sa violence et les images qu’elle a véhiculées à travers le monde ont seulement franchi un palier. La revue Adolescence a logiquement publié un numéro sur cette « crise » qui montre au premier regard l’absence quasi totale des psychanalystes.
Trois parties dans ce numéro. La première est consacrée au rapport des jeunes à la loi sociale et aux normes. Denis Salas (« (ré) incarner la loi éducative ») rappelle cette notion que l’on ne cesse de marteler et qu’il faut pourtant redire avec force. La politique actuelle du gouvernement détruit le travail de prévention pour lui substituer une logique de répression qui met à bas un siècle de pensée en matière judiciaire. « Aujourd’hui, la loi est réduite à la loi pénale. C’est le reflet d’une société qui a renoncé au travail de l’intégration (et qui ne songe qu’à se protéger - quelle illusion !) »
Comme l’indique Joelle Bordet il existe désormais plusieurs références à la loi dans les banlieues (« Modes de socialisation des adolescents des cités et leurs rapports à la légalité »), la loi de la république n’étant pas la forme dominante puisque les habitants des cités sont confrontés quotidiennement aux trafics en tout genre qui semblent s’y tenir en toute impunité, sans parler de la loi religieuse qui parfois vient s’y affronter. Face à ces références multiples et contradictoires l’adolescent est obligé de jongler, laissant les éducateurs dans un malaise profond. Quelle attitude doivent-ils avoir s’ils veulent rester malgré tout en contact avec les jeunes dont ils ont la charge ? Lorsque les choses sont allées un peu trop loin l’adolescent peut se retrouver dans un foyer et cette transplantation n’est pas sans susciter de nombreux problèmes dont nous parle Dominique Dray (« Adolescents et éducateurs : du “choc des mondes” à l’entrecroisement des cultures »). « Occupation désordonnée de l’espace commun, bruit, salissures, objets personnels déposés n’importe où, pénétration intempestive dans les chambres des co-résidents, dégradation du mobilier, des murs, menaces contre les personnes, fugues répétées, tel est le lot quotidien des difficultés rencontrées par les professionnels qui travaillent dans les foyers. » Dans ce contexte la surenchère d’interdits ne résout rien car « dire que ces adolescents n’ont pas intériorisé l’interdit me paraît un abus de langage : il y a eu de l’interdit, même trop, mais il n’a pas été posé au bon endroit, ni transmis de manière adéquate. Aussi le modèle de l’interdit de ces adolescents se distingue-t-il sensiblement de celui des institutions ». C’est à la lumière de ces réflexions qu’il faut selon l’auteur reconsidérer la fugue si fréquente comme un lien avec l’extérieur pour affronter le choc que représente le passage d’une culture à l’autre.
La seconde partie de ce numéro traite du mode d’appartenance des jeunes au groupe. Le problème du comportement des adolescents ne se pose pas bien sûr qu’en France. Teresa Cristina Carreteiro et Maria Fatima Olivia Sudsbrack nous parlent du Brésil, Henri Cohen Solal d’Israël, et Antoine Kattar du Liban. Ce dernier pays est marqué par des années de guerre civile qui ont profondément bouleversé le rapport au temps des adolescents, ainsi que l’ordre des générations. Peuvent-ils s’adapter à ce « temps perdu » (1975-1990) où chaque génération a dû renoncer à une phase de son épanouissement ? (Houballah, 1998). On retiendra enfin le travail d’Olivier Douville (« Du repli “ethnicisé” chez les adolescents en exclusion »). Ce dernier pose cette question essentielle : « pourquoi un grand nombre de sujets sont aujourd’hui dans un état obsessionnel, déclamatoire et égaré par rapport à leur identité ? » Il part d’abord d’un constat : l’incapacité de parler de soi aux autres et des autres à soi ; puis de sa conséquence, la nécessité quasi vitale dans certaines situations de montrer son identité : « Si donc dans la rencontre, la promesse de parole commune ne fait plus condition de lien, supposition fondatrice d’un rapport civilisé à autrui, alors, du corps de l’autre, tout fait signe et doit être univoquement interprété et codifié. »
Le langage, parlons-en, car c’est précisément le thème de la troisième partie qui nous conduit en compagnie de Jean-Pierre Goudailler (« Français contemporain des cités : langue en miroir, langue du refus ») et Anne-Caroline Fiévet (« le français contemporain des cités dans les émissions des radios jeunes ») à visiter cette étrange planète que l’on arpente parfois avec le sourire. Son rôle est d’abord sans doute, comme chaque fois qu’il existe une population opprimée, de permettre à celle-ci d’échapper à une intrusion extérieure créant ainsi une barrière assumée et non plus subie avec le monde des autres.
Le numéro se conclut par une intéressante analyse du film La promesse des frères Dardenne par Gérard Bonnet et une mise en question critique des rapports de l’INSERM par Bernard Golse.
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Adolescence, « Amitié »
Cette revue maintient sa régularité trimestrielle ce qui, dans ce champ, est en soi une preuve de vitalité. Ce numéro est consacré à l’amitié avec une première partie plus dédiée à une approche théorique revisitant l’histoire et les concepts et une seconde partie où la notion est envisagée à travers des pratiques de loisirs et /ou artistiques.
La publication s‘ouvre par une réflexion liminaire de Jean-Yves Le Fourn sur les frontières incertaines entre l’amour et l’amitié distinguant la philia, l’eros et l'agape (avec sa connotation religieuse et éthique). Pour lui, l’ami permet à l’adolescent(e) d’aller vers son autonomie et son individuation par un affranchissement du joug parental : « l’Ami permet à l’adolescent de quitter le mode incestuel familial ». L’amitié repose sur la connivence narcissique de l’autre qui comprend ; le propos de l’auteur s’adosse, de façon fort intéressante à une réflexion sur la correspondance échangée entre A. Rimbaud et son jeune professeur de rhétorique G. Izambard, son ainé de quatre ans à peine.
Philippe Givre sous le titre « Philia et adolescence » se tourne vers les travaux de J. Derrida pour questionner la place de l’amitié2, puis, en s’intéressant aux conceptualisations de D. W. Winnicott, il articule l’amitié à la notion de « relation au moi » et à « la capacité d’être seul ». Il souligne que l’ami ne peut être réduit à un autre soi même, mais qu’il sert à amorcer et à accompagner les mouvements de subjectivation de l’adolescens.
L’article de Monique Schneider : « Entre l’objet et le témoin : l’ami » revisite le couple d’adolescents S. Freud et E. Silberstein3 pour montrer comment l’ami devient le confident auquel est confié l’aveu des rapprochements se situant à l’extérieur du champ de l’amitié (ici avec Gisela Fluss pour le jeune Sigmund).
Danièle Brun revient sur cette correspondance de Freud et s’appuyant sur des exemples pris dans les œuvres d’Alain Fournier, d’André A. Gide ou de Marguerite Duras, elle souligne « qu’au-delà du récit que fait l’un des partenaires, la place qu’y tient l’autre s’avère essentielle pour soutenir la cause qu’il lui est demandée de soutenir », et cette cause est sexuelle.
Vincent Cornalba intitule tout simplement sa contribution « L’amitié à l’adolescence : pourquoi faire ? ». Il s’intéresse à l’utilisation d’une langue étrangère « langue de connivence », en l’occurrence l’espagnol, utilisée partiellement par Freud et Silberstein ainsi qu’aux surnoms qu’ils se donnent entre eux, « Berganza » et Scipion », empruntés au Colloque des chiens de Cervantès. Il voit alors dans l’amitié un abri permettant la rencontre que fait l’autre avec le sexe et avec la perspective de la mort.
Christian Bonnet poursuit cette réflexion dans « À l’ami à l’amour » en montrant que l’ami est la condition de rencontre pour le sujet avec un objet d’amour et d’érotisation, construisant ainsi une « triangulation complexe » où « les désirs incestueux autant que fratricides auraient leur place dans les vaudevilles amoureux qui se jouent entre Sujet, Objet (amoureux), Ami. »
La deuxième partie de la revue s’intéresse à des pratiques culturelles ou de loisirs contemporaines : on y trouve une contribution de Rémy Potier et Pierre Balès sur « De l’amitié en virtuel » qui décortique l’utilisation des blogs par les adolescents. Maurice Corcos, Emma Sabouret, Denis Bochereau se penchent sur l’enracinement corporel et les potentialités élaboratives du rap.
Brice Courty avec « Skateboard et adolescence » nous offre un historique assez complet de la genèse de cette activité, il l’analyse comme étant centrée sur la pratique de réappropriation et de subversion de l’espace urbain. Il conclue son article en présentant un jeu vidéo : « Tony Hawk’‘s Projet 8 » où il faut bien sûr enchainer le maximum de figures sans interruption, mais où le corps et la douleur prennent une place importante dans la mesure « où le joueur doit infliger le maximum de blessures et de fractures à son personnage… » ( !)
Quant à David Le Breton il aborde, dans un article intitulé dans « Entre jackass et le happy slapping un effacement de la honte », la manière dont l’adolescence contemporaine, est marquée par le retrait du père et ce fait par la « sur » présence de la mère. De ce fait s’installe plus facilement une absence de limite propice à une culture du tout est possible et à l’hédonisme. Dans ce contexte où le souci de perdre la face et d’éprouver honte ou responsabilité face à ses comportements n’est plus à l’ordre du jour, il n’y a plus, selon l’auteur, d’autrui à qui rendre des comptes.
Modestement immergé au sein de la revue, on découvre une importante contribution que Philippe Gutton dans le cadre de ses recherches sur « l’originalité partagée » a intitulé « Culture d’amis ». Il affirme qu’« entre amis se secrète une culture communautaire, espace « d’illusion » sans lequel il n’y a pas d’identité pleine et entière et seul susceptible de s’opposer dialectiquement à la société, c’est à dire aux instituions ». Pour lui il s’agit d’une culture inter-subjectale adolescens de type grégaire. « Elle se caractérise par une dimension non sexuelle (ou plus exactement homo-érotique sublimée), narcissique (sur le modèle du double) partageant un ou plusieurs systèmes référentiels (culturels) commun en remaniements plus ou moins innovants ». Pour lui cette culture d’amis permet de se dégager de l’intergénérationnel, elle contribue à construire des communautés d’adolescents dont le référentiel, dit-il, serait a-familial. Il évoque le déni ou la forclusion de la fonction référentielle portée par le père imaginaire au profit de la construction d’un référentiel à plusieurs.
Notons aussi deux articles plutôt sociologiques, d’un niveau assez besogneux et dont on ne comprend pas ce qu’ils viennent faire dans ce numéro ; l’un porte sur « Violence et masculinité » au Brésil, l’autre sur « Rare amitié dans les cités ».
La revue se termine par contre par une très intéressante contribution d’un analyste italien, récemment disparu, Arnaldo Novelleto, sur le thème « Adolescence et psychanalyse, confrontation entre modèles théoriques et stratégies cliniques ». L’article présente de façon claire différentes thèses et argumentations sur le choix de la psychothérapie et/ou de la psychanalyse dans le travail avec les adolescents.
Au final un numéro assez dense qui mérite sa lecture en attendant le prochain qui sera consacré au « Transgénérationnel ».
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penser / rêver, « que veut une femme ? »
Promenez-vous un samedi soir en ville, le numéro 12 de penser/ rêver sous le bras. La question qui fait le thème du numéro « Que veut une femme », lisiblement inscrite en rouge foncé sur la page de couverture ne laissera personne indifférent : les hommes souriront ou ricaneront, discrètement, tandis que les femmes soupireront, l'air agacé, en vous dévisageant comme on regarde un traitre. Difficile dès lors de présenter un compte-rendu neutre de ce numéro dont le plus intéressant reste peut-être l'argument, dont on sait combien ils sont préparés avec soin par l'équipe éditoriale. On y lit ainsi comment, après des thèmes plus graves, le numéro fut conçu dans une envie de légèreté au moment du duel politique qui semblait diviser la France entre voter pour un homme ou voter pour une femme. Il apparut rapidement que la question “détestable”« que veut une femme » n'était pas vraiment la question à retenir. On lui préférerait « que voulons-nous de la femme ? », - pardon, puisque La femme n'existe pas- « qu'il s'agissait plutôt de ce que nous voulons d'une femme, et que ce que nous voulons d'elle la constitue comme voulant ce qu'elle veut, c'est-à-dire qu'on croit qu'elle veut, à ne pas confondre avec ce qu'on croit qu'elle désire, ou souhaite, ni avec ce qu'elle pense qu'elle désire ou souhaite ou même veut, du point de vue où on la priverait de l'universalité à laquelle elle a droit comme tout le monde en faisant comme si elle ne pensait ni n'agissait comme vous et moi… ». Vous suivez ?
En d‘autres termes, il s’agissait de déplacer du champ de l’intime au champ politique la question formulée par Freud à propos de Marie Bonaparte : « que veut une femme ? » pour mettre au travail le postulat suivant : « On attend toujours quelque chose des femmes parce que ce sont des femmes. » Cette attente ne manque pas de devenir suspecte surtout quand, par exemple, elle prend la forme de l’annonce de l'université de Toronto qui « souscrit vivement au principe de la diversité au sein de la communauté. Elle encourage en particulier les candidatures venant de minorité visibles, de femmes, d'autochtones, de personnes handicapées, de membres de groupes minoritaires sexuels ainsi que d'autres personnes pouvant contribuer à la diversification des idées ».4 Pour le comité de rédaction de penser/rêver, et vu les circonstances, il s’agissait plutôt de se demander « quel espoir porte avec elle une femme qui serait élue non pas malgré qu'elle soit une femme (type Golda Meir ou Margareth Thatcher) mais parce qu'elle est une femme » ? D’un même souffle il était proposé de s’interroger sur le sexe du désir de pouvoir. Serait-il toujours masculin, comme la libido ? Pas sûr que la question ait été entendue par ceux ayant contribué au dossier.
S’étant vu confier le glossaire du dossier, Christian David s’inquiète de ce qu’au terme de la lecture de l’argument, les lecteurs n’en viennent à penser que dans le champ social et politique, les femmes sont des hommes comme les autres : « Quid alors du pulsionnel, de l'inconscient et des mécanismes qui les régissent ? » Il inscrit donc résolument son glossaire sous le signe de ce qu’il nomme « une égalité sexuelle éclairée, en sauvegardant les "belles différences". » Si on ne peut que lui donner raison quand il souligne que « la féminité d'un homme est différente de celle d'une femme, tout comme la masculinité d'une femme de celle d'un homme », on peut s’agacer d’un choix de citations pour le moins biaisé, qu’il retienne la déclaration de la Pentésilée de Kleist « Désirer, c’est déchirer » ou qu’il termine son article par un rappel de ces « invariants majeurs qui inspireront toujours les femmes », Baudelaire à l’appui : « la femme est naturelle, donc abominable ».
Evelyne Tysebaert et Geneviève Brisac ont choisi l’une et l’autre de faire un pas de côté en regard de la question posée. Dans « Être et ne pas être », la première s’appuie sur le désir féminin hystérique - « que veut-elle de plus ? que veut-on d'elle ? : qu'elle se décide !» - pour repérer chez les femmes hystériques un désir d’être et de ne pas être dont la transformation au cours d’une vie pourrait être au fondement de certaines affections somatiques qui prendrait le relais de défenses psychiques antérieures. Le glissement vers la démence serait alors compris comme « une solution particulière à l'empreinte de la déréliction première qui consiste à être et ne pas être tout à la fois », façon de cesser de vivre sans pour autant mourir, et d’échapper ainsi à l'abandon, l'angoisse de la mort, la décrépitude. Pour sa part, avec « Marion Milner la Téméraire », G. Brisac offre un joli portrait croisé de la psychanalyste anglaise et de Virginia Woolf, sa contemporaine. Deux femmes « modernes » dont l’une rédigea le célèbre Une chambre à soi au moment où la seconde entreprenait la rédaction d’un texte « plus philosophique que littéraire » qui devait paraître en 1934, Une vie à soi. G. Brisac met en lumière le cheminement intérieur de Marion Milner qui tentait à sa façon de maintenir vivantes en elle ce qu’elle nommait sa partie masculine (la pensée) et sa partie féminine (les émotions) et qui fit de sa souffrance de ne pas pouvoir devenir peintre la matière de ses avancées théoriques.
À la question « que veut une femme ? », le médiéviste Alain Boureau (« Le désir en personne ») répond : « Elle veut, tout simplement. » Après avoir convoqué la figure d’Antigone chez qui « la volonté pure vaut comme morale, comme santé, comme salut, comme norme , » il propose une histoire de la construction de l'hypostase du désir au Moyen-âge, donnée en même temps comme histoire de l'hypostase de la femme. En Occident, observe-t-il, le désir féminin serait supposé puissant et directeur à l'inverse de la fragmentation et de l’exténuation qui seraient propres au désir masculin. De son côté Jackie Pigeaud (« Corpus ») examine le corpus des poètes et de la mythologie grecque pour étudier comment le vouloir de la femme y est présenté comme différent de celui de l'homme. Le « vouloir » est ici entendu comme « force de décider et capacité de réaliser, d'aller jusqu'au bout ». Le parcours textuel de J. Pingeaud se termine ainsi : "la femme aime aimer ; et il y a en elle comme une gravité sourde, admirable et redoutable. Et elle veut aller jusqu'au bout, pour le meilleur et pour le pire. » À lire ces deux textes, on se dit que renoncer à « La femme » n’est décidément pas une mince affaire. Et ce n’est pas le texte de Pierre Bergougnioux qui en apportera un démenti, car hormis une remarque intéressante : « la Princesse, affranchie des soins et des servitudes de sa condition. Comment la question ne s'en ressentirait-elle pas de sa condition oisive et luxueuse, superflue ? », on est assez vite consterné par ses propos sur les femmes : « À la différence de leurs congénères masculins, elle se suffisent à elles-mêmes et il faut être un génie tourmenté ou une aristocrate névrosée pour en douter. »
Comme toujours, le dossier de penser/rêver se clôt par une discussion entre la revue et un invité. C’est la psychiatre Danièle Margueritat qui est cette fois interrogée, en raison de textes dont on nous dit qu’ils ont été marquants et remarqués5. La psychiatre ne manque par de relever que, lorsque dans l’argument, "que veut une femme" est retourné en « que voulons-nous d'une femme », l’inverse n’aurait pas été pensable : « que veut un homme » n'aboutirait pas « à que veut une femme d'un homme ? » Elle conteste ces retournements et soutient que la psychanalyse s'est construite sur "que veut un homme".
À la question-titre de penser/ rêver, elle apporte une réponse provocatrice puisque si l’on reprend le déroulé de l’entretien elle en vient à dire que ce que veut une femme c’est … « un homme…. un vrai, un qui se tient... avec tout ce qu’il y a autour… et entre les jambes … et avec aussi l'autre femme ». On peut par ailleurs s’étonner d’affirmations péremptoires telles que « la femme accède au symbolique par voie d'emprunt et non par structure interne » ou lorsque D.Margueritat assure que, pour la petite fille, le passage de la mère au père se fait simplement et que le glissement pour la femme du père à l'homme est plus aisé que celui pour l’homme de la mère à des femmes.
En complément au dossier, on trouvera les chroniques récurrentes trans, pollen, controverse et journal. Dans « La passerelle » Françoise Neau s’interroge sur la trace laissée par l’œuvre de Simone de Beauvoir dont le nom a été attribué aussi bien à la passerelle qui relie la Bibliothèque François Mitterrand à la rive droite de la Seine qu’à un personnage de fiction, un prisonnier libéré sous condition, dans un court-métrage destiné à vanter les mérites du bracelet électronique ( !). On pourra préférer rêver avec Jean Imbault dont un extrait du journal illustre comment cinéma (The Grifters) et vie réelle peuvent parfois s’entrecroiser. On pourra voyager avec Jean-Baptiste Roux qui repère sur les cartes Michelin et in situ des lieux de la mythologie grecque, tel le carrefour qui vit infléchir le destin d’Œdipe, et où on ne trouve plus aujourd’hui qu’un garage Mercedes-Benz. Quant aux nostalgiques, ils se réjouiront peut-être à la lecture d’« Une introduction à la théorie freudienne du refoulement », exposé inédit (1967) de JB Pontalis - qui ne s’y reconnaît plus –, trace d’une époque où une psychanalyse exigeante, tout à la fois « royaume et exil », était encore enseignée aux jeunes psychiatres.
Si les textes de penser/rêver ont de quoi séduire par la qualité de leur écriture, on regrette pourtant que la question posée ait suscité des propos qui soit esquivent la question, soit lui apportent des réponses convenues, ou même, tristement misogynes... Comme le disait une lectrice amie « On n’est pas sorti de l’auberge ! »
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Le groupe de lecture des revues de psychanalyse réunissait ce mois-ci, Olivier Douville, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, José Morel Cinq-Mars, Françoise Petitot, Frédéric de Rivoyre et Frédéric Rousseau.
- 1.
Freud S. (1927) « L’avenir d‘une illusion », Œuvres complètes Tome XVIII ; Paris P.U.F.
- 2.
Derrida J. (1994) : Politiques de l'amitié. Ed. Galilée . Paris.
- 3.
Freud S . : Lettres de jeunesse. Gallimard, Paris, 1990.
- 4.
cité par François Ricard, "Équité, diversité, université", l'Inconvénient n° 24 L'indifférente multiplication des différences", Montréal, 2006 (www.inconvenient.ca)
- 5.
Notamment :"L'envie du pénis revisitée » " dans penser/rêver n°1, « l’enfant dans l'homme », Paris, Mercure de France, printemps 2002.
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