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Lecture des revues de psychanalyse Février 2007
Lecture des revues de psychanalyse Février 2007
Ont été lus ce mois-ci :
Libres Cahiers pour la Psychanalyse, n°13, « Passions et caractères », printemps 2006, In Press Editions, 135 p.
La célibataire : revue de psychanalyse : clinique, logique, politique., n°13, « Lacan et Pascal ». Automne 2006. 196 p.
JFP (Journal Français de Psychiatrie), n°25, « Autismes. Controverses, perspectives, thérapeutiques. », 2e trimestre 2006, Éditions Éres, 64 p.
JFP (Journal Français de Psychiatrie), n°26, « Les dépressions de l'enfant », 3e trimestre 2006, Éditions Éres, 52 p.
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Libres Cahiers pour la Psychanalyse, « Passions et caractères »
Catherine Chabert, professeur de psychopathologie, psychanalyste, figure marquante des études sur le féminin et la mélancolie, et bonne spécialiste des tests de personnalité aussi, dirige en compagnie de Jean-Claude Rolland cette revue encore trop mal connue. Chaque tomaison est faite d’une série de commentaires et d’improvisations à partir d’un texte de Freud. Autant se réjouir de l’existence d’une telle ligne directrice : deux fois l’an, Libres Cahiers pour la Psychanalyse interroge, comme on le fait d’un oracle, un texte de Freud, le commente, le bichonne et laisse à certains intellectuels du monde psychanalytique le soin de se réveiller et/ou de s’épancher face à cette salutaire exhumation. Cette revue porte dans son projet la question suivante : que réveille aujourd’hui chez nos collègues psychanalystes la lecture de Freud ?
Le texte ici élu est daté de 1916. Il a pour titre français : « Quelques types de caractère dégagés par le travail analytique ». Empruntant un peu à l’éditorial, présentons ce texte afin de rafraîchir la mémoire des uns et des autres. 1916 : un an après les restes de patriotisme désenchanté dont témoigne son texte Considérations actuelles sur la guerre et la mort, Freud explore le lien entre le crime et la névrose. L’objectif général de ce texte — et de quelques autres qui lui sont contemporains tels « Les exceptions » ou « L’échec du fait du succès » — est de réfléchir aux résistances qu’opposent à la psychanalyse certains patients. Il est aujourd’hui banal de supposer un lien entre ce qui coalise des passions dans le collectif et ce qui se joue dans le cabinet du psychanalyste. On notera qu’il flotte un reste obstinant de vocabulaire belliciste dans les thèses post- freudiennes de la dite « psychologie du moi » : moi fort, défenses, résistances, alliance thérapeutique, lorsque chez Freud certaines de ces notions étaient reliées à la dimension de la traduction, de l’accueil par le prochain, de la frontière et de ces passages, du déplacement.
Quoi qu’il en soit, le névrosé moderne, que la guerre et les conflits d’identité corrélatifs ont poussé au vif de ses retranchements et de ses contradictions symptomatiques, ne se laissera pas saisir par Freud sans recours à la littérature. Freud, relatant au plus bref, deux cas cliniques dans son texte sur les « Criminels par sentiment de culpabilité » (1916), extrapole une analogie entre les longs états maladifs de certains de ces patients et le comportement « de peuples entiers au passé chargé de souffrance ». L’analogie est là qui, vers l’actuel, déplace les romances originaires de Totem et Tabou. Mais, se refusant à détailler ses « cas », Freud se propose de les condenser en quelques figures emblématiques, celles du théâtre, si mouvantes et tant expressives. Que, de la guerre surgisse celui qui est persuadé qu’il a une revanche à prendre sur ceux et celles qui l’ont empêché de jouir des frissons exquis de l’existence, que ce dernier se présente à Freud, et alors, le psychanalyste, mettant provisoirement de côté ce que ce patient pouvait avoir d’inédit dans sa demande, le considère comme un avatar exténué mais non pâle ou débile de Richard III qui selon Freud « représente, par excellence, une victime de la nature ». Une exception viendrait-elle alors en éclairer une autre ? Le personnage, manifestement autre, du théâtre viendrait-il permettre de supporter ce patient excessif, véhément, voire désagréable qui jouit de l’exaltation de ses propres conflits ? La question est autant clinique, que logique. En effet, s’il semble impossible de faire une série des exceptions, est-il possible de poser un point limite (soit l’exception) qui permette de situer des singularités rares (des accidents, au sens aristotélicien du terme) ? Nous avons en mémoire comment l’exception du génie permettait au stagyrite de penser l’accident mélancolique (Aristote, Problème XXX,1)
N’allons pas plus avant à suivre cette veine. Ce numéro de Libres Cahiers s’est épargnée la construction philosophique et logique de la dimension de l’exception qu’on voit ici souvent, trop souvent, confondue avec la problématique psychologique de l’excès.
Par sa présentation (un fort intelligent préambule de quatre pages, qui, non signé, exprime le point de vue de la rédaction), ce numéro, est missionné à devoir répondre à une question : « Pourquoi Freud doit-il recourir à des exceptions, à des personnages de fiction face à une possible nouvelle clinique dérangeante ? » Voilà qui est nettement posé et permet de voir en Freud un psychanalyste qui se fera un devoir méthodique de remonter en amont de la violence, du crime. Pourtant, dans cette démarche, aucun parfum de nostalgie. Le but freudien n’est pas de tout dissoudre dans le passé. Il est, en revanche, d’expliquer par l’actuel et par l’infantile les cruautés du transfert. Aussi, pensons-nous que Freud, tel Artaud avant Artaud, se penche sur un théâtre de la cruauté. Mais il nous est difficile d’établir plus avant si c’était là l’intuition des rédacteurs de ce volume
Le texte de Freud éclairé par les auteurs de mille feux et fouaillé de milles dagues vaut alors pour une méditation sur l’actuel aidé en cela par un usage raisonné de la littérature. Mais un tel tranchant n’est pas présent chez tous les auteurs. Détaillons quelque peu, là où l’originalité de l’expression nous a semblé renforcer la cohérence du propos.
D’abord Edith Jacobson. Une réédition donc d’un texte de cette psychanalyste (paru en 1958 dans Psychoanalytic Study of the Child), laquelle, jouit, à très juste titre, de la réputation d’être une des meilleures écoutantes et théoriciennes de la dépression. Son propos s’intitule « Les exceptions – Une élaboration sur l’étude de caractère de Freud ». Cette importante et bienvenue réédition explicite en quoi l’idéalisation dont le sujet fut l’objet durant son enfance – il faut rajouter « et son adolescence »- l’abstrait du régime ordinaire de la castration et de la culpabilité. Et là, il ne faudrait rien comprendre à la psychanalyse pour considérer que cette exception fait la niche d’une existence souverainement heureuse et désinvolte. Ce sujet captivé dans le narcissisme parental est fragile, souvent enclin à la honte de se trouver au Monde. Avec sensibilité, humour et peut-être lassitude l’auteure met en garde les hommes de trop idéaliser l’exception que constituerait, à leurs yeux, la beauté de la femme aimée. Mais comment le narcissisme amoureux pourrait-il disjoindre ce que l’autre à d’Unique et ce que son image à d’exceptionnel ? Sans aller jusque-là il semble indispensable à Jacobson de souligner les malheurs que font peser sur une femme l’amour fétichisant d’un homme. Et c’est là tout le prix d’un article qui fait totalement l’impasse sur les liens entre l’appétit de destruction et la gourmandise d’un Surmoi féroce et archaïque lequel loin de ne nous pousser qu’à régler nos conduites sur la douce boussole de la loi commune, nous exhorte à jouir sans retenue. Bref, nous ne saurions partager les vues de l’auteure qui fait de Richard III un sujet sans Surmoi.
La réédition de l’article de Ludwig Jekels, analysant de Freud, propagandiste et pionnier institutionnel de la psychanalyse dans les pays de l’Europe du nord, puis aux Etats-Unis, porte sur la psychologie de la comédie. Ce texte usé n’a qu’un intérêt strictement documentaire tant l’équivalence entre comédie et manie stérilise l’invention en esthétique et en psychopathologie.
Les textes actuels peuvent sembler dans l’ensemble tout à la fois moins naïfs et moins hardis. Non que nous ne puissions y lire quelques audaces, qui développées et soutenues, auraient pu fonctionner comme des thèses, mais elles sont d’une allusivité et d’une discrétion étonnantes. On s’ennuie un peu à lire de bonnes copies d’écoliers tout soucieux d’appliquer la psychanalyse canonique à des sommets de la littérature. On créditera toutefois Marie-Claude Shapira de réfléchir sur la façon dont chacun, surtout s’il se veut acteur de l’histoire de son temps, cherche à savoir comment intégrer son histoire à l’Histoire collective de son époque, dans l’actuel de la violence et des conflits de pouvoirs que connaît cette dernière,
Le titre choisi par Martine Bacherich : « Une exception universelle » à propos de l’épais roman Oblomov de Gontcharov, évoque les grandes catégories de la logique, mais évite tout de suite de les utiliser. Ici le mot « exception » désigne le statut d’une personne, de ce héros qui refuse de s’animer dans le jeu commun des échanges et des conversations et opte pour l’apathie. Tout comme le Bartleby de Melville, Oblomov opte pour le retrait psychique et sidère. S’il est question pour M. Bacherich de distinguer cette trajectoire psychique de la mélancolie, on ne saisit qu’imparfaitement les enjeux cliniques et théoriques d’une telle distinction, toute de finesse, il est vrai.
Finesse : tel est sans nul doute le qualificatif qui convient aux textes qui vont suivre. Nathalie Zilkha conclut dans « Qui échappe à l’exception » sur un type d’identification à un destin exceptionnel chez des adolescents. Son propos lui fait retrouver ici des idées que nous savons par ailleurs bien dégagées déjà par Esquirol puis par un Pierre Mâle, tout de même plus proche de nous. On articulerait volontiers cette idée à l’examen de cet autre rapport à l’exception, celle de l’idole, lors de l’adolescence.
C’est, en revanche, une vraie construction métapsychologique sur le rapport du féminin au néant, qui permet à Jean-Michel Hirt de donner à Lady Macbeth son lustre et sa fatalité. Ne pouvant confondre le phallus maternel et le pouvoir, elle aspire à une souveraineté que le politique ne garantit ni ne reconnaît. Il est parfois étonnant de lire un auteur qui, ne se référant pas à Lacan, en retrouve par le biais de la poétique et de la logique, quelques-unes des plus solides intuitions. Ce que Hirt dit du rapport du féminin au vide et au mysticisme, à la sainteté et à la destruction ne nous dépayse en rien du Séminaire XX Encore ou de l'Étourdit.
Le tout se conclut, ou se suspend par quelques notes de Laurence Apfelbaum à propos de « L’alliance de la littérature et de la psychanalyse ». Elle distingue la fonction du créateur et celle de l’écrivain, puis semblant se perdre en chemin en revient à des considérations acceptables sur les bonnes distances que doit respecter toute démarche interprétative. Message de bon sens, certes, mais très en-deçà de ce que des littéraires comme Pierre Bayard, André Jarry (homonyme du poète et fin connaisseur de Vigny) et, surtout Jean Bellemin-Noël ont su dégager comme principes épistémologiques et heuristiques régissant cette supposée « alliance ».
Bref, un numéro sérieux, élégant mais trop souvent un ton en dessous de son projet initial.
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La célibataire, « Lacan et Pascal ».
Revue de l’Association lacanienne internationale, La célibataire propose une livraison qui fait suite au colloque « Lacan lecteur de Pascal » 1. Seuls deux textes apportent des éléments nouveaux en regard de ceux qui sont rédigés à partir des interventions du colloque. Ce numéro est structuré de manière stricte. Une première partie est consacrée à l’œuvre de Pascal, une deuxième à Lacan lecteur de Pascal : six textes sur l’un, sept sur l’autre. Les intervenants sont majoritairement psychanalystes, mais aussi universitaire ou professeur spécialiste de Pascal. Les textes sont de qualité et de lecture aisée. La dernière partie reprend le travail de l’association sur le séminaire de Lacan D'un Autre à l'autre.
Pour Lacan, Pascal - à la même époque que Descartes - présente une autre version du sujet de la science, c’est dans ce fil que se situent les interventions. Jean-Louis Chassaing, en introduction, nous parle à la fois des deux : pour lui il s’agit d’aller au-delà de l’aspect nouveau du sujet pascalien, et de le considérer dans son rapport à l’Autre et à a comme objet du désir. La place de la vérité chez Pascal et chez Lacan (en particulier dans les quatre discours) est interrogée. Lacan met la vérité en position de donner une impulsion au sujet, à l’inverse de Descartes et de Pascal qui la donnent comme divine, ce qui revient pour lui à la dénier.
L’argument du pari est le propos de Dominique Descottes. Les quatre pages du manuscrit de Pascal sont reproduites au sein de la revue. La lecture en est difficile et notre auteur choisit un ordre chronologique. Dès l’abord il précise qu’il ne s’agit pas d’une démonstration-de- ? l’existence de Dieu. La remarque est intéressante, quand à l’inverse Descartes s’est situé dans les pas du docte Anselme pour reprendre la question de la « preuve »2. Le pari pourrait tenir dans ces mots de Pascal. « Si vous gagnez, vous gagnez tout, si vous perdez, vous ne perdez rien ». C’est dire qu’à parier contre Dieu, on s’expose à son mécontentement s’il existe. J.L. Chassaing voit dans le dialogue entre chrétien et incrédule une forme de comédie, de la même manière que le Jésuite dans les Provinciales sera personnage de comédie. Catherine Favereau, enseignante, prend pour base le je dans les textes mystiques pascaliens. Les Pensées sont constituées de fragments, elle en a choisi trois où l’auteur, dit-elle, « parle Dieu », c'est-à-dire parle au lieu de Dieu, lui prête parole. Le je n’est là qu’indice grammatical du sujet de l’énonciation dans le cadre d’une approche linguistique et littéraire. Pour Laurent Thirouin définir la vanité à partir de Pascal permet de chercher la bonne manière de le lire. L’originalité de Choula Emerich est de mettre en jeu l’itinéraire de Pascal, son rapport au corps (malade) 3. S’agirait-il de « gager ce corps, champ de l’objet, au profit d’une jouissance Autre ?». Une reprise textuelle de l’intervention de Paul-Louis Hennequin au colloque de 2002 concerne la Pascaline ou machine à calculer. Il resitue l’invention dans son temps.
Gérard Amiel, dont l’article initie la partie propre à étudier le rapport de Lacan à Pascal, retient dans un texte court, en écho à une expérience clinique, l’esprit de finesse, l’esprit de géométrie et l’esprit de justesse pour les mettre en relation avec les éléments des discours de Lacan : S1, S2. L’esprit de géométrie serait à rapporter au S1, l’esprit de finesse au S2. L’esprit de justesse, lui, serait convoqué dans l’analyse. Le point de vue du philosophe est donné par Hubert Ricard. Il part de la lecture lacanienne du cogito cartésien comme version philosophique du sujet moderne. Lacan y voit le principe de la division du sujet entre « l’être supérieur à la pensée et l’être que la pensée fait surgir ». Il n’y a pas, pour Pascal comme pour Lacan, de savoir vrai composé d’énoncés démontrés. Le moi pascalien est insaisissable, il n’a pas de fonction épistémique. Mais c’est toujours le sujet de la science qui intéresse Lacan, et il repère l’objet a dans l’usage pascalien du rien. Chez Pascal le sujet ne s’évanouit pas dans l’entreprise de vérité parce qu’elle est dissociée du discours scientifique. Et le pari a pourtant un lien étroit avec l’émergence du discours de la science. C’est un acte qui implique le hasard. Si le progrès de la science cherche à rejoindre le réel « grâce aux constructions que sont les instruments scientifiques, il finit par atteindre le point où il n’y a plus rien à tirer qu’une réponse au hasard ». D’où pour Lacan une reprise de la formule du réel comme impossible, « impossible à interroger parce qu’il répond au hasard ». Pour Cyril Veken « la psychanalyse est un pari, le pari que du sujet, chose éphémère et complètement dépendante du langage, du sujet, il puisse en advenir ». Jean-Christophe Cathelineau a traité de « L’objet du pari » à partir des leçons IX et X du séminaire L'objet de la psychanalyse. On peut considérer – ce n’est pas le point de vue de l’auteur – que Lacan opère un déplacement de l’adresse du pari. On s’accorde avant Lacan pour reconnaître dans l’adresse de Pascal les libertins qui ne croient pas en Dieu, Lacan la déplace du côté du sujet révélant sa structure. « Lacan s’intéresse à la structure du pari et la traite comme le pari du je devant la question de l’Autre, du grand Autre présentifié par Dieu. Car outre la position du sujet c’est celle de l’Autre qui est en question, mais un Autre inconnaissable ». Pour nous Lacan a bien repéré chez Pascal ce qui confortait sa théorie, « ce point de manque dans le savoir sur lequel s’appuie la démonstration et qui fait que nous ne savons rien de cette existence ou de son néant ».
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JFP, « Autismes. Controverses, perspectives, thérapeutiques. »
L'enfant : « Je dois partir vite aujourd’hui, je vais à la manifestation des autistes.
L'analyste : Et pourquoi vas-tu manifester ?
L'enfant : Contre les psychanalystes, pour qu’il y ait des diagnostics précoces…
L'analyste : Tu sais que c’est mon métier, c’est psychanalyste…
L'enfant : Toi, c’est pas pareil…
L'analyste :… Ah, comment cela ?
L'enfant : Toi tu sais que je ne suis pas autiste. »4
Le JFP, dont le sous-titre « Clinique, Scientifique et Psychanalytique » est plus parlant que le déploiement de son acronyme, Journal Français de Psychiatrie, a ce mérite de consacrer chacune de ses livraisons entièrement au thème annoncé en page titre. Le numéro 25 intitulé « Autismes. Controverses, perspectives, thérapeutiques. » ne déroge pas à la règle ; on y trouve une vingtaine d’articles tous plus éclairants les uns que les autres sur ce que la psychanalyse, et la psychiatrie par elle éclairée, auraient à soutenir aujourd’hui à propos de l’autisme, qu’il s’agisse de son étiologie ou de son traitement. Qui voudrait comprendre les enjeux du débat entre les tenants de l’autisme comme handicap et ceux de l’autisme comme maladie mentale, qui voudrait connaître les apports les plus récents de la psychanalyse à la clinique ou qui s’interrogerait sur l’évolution de la prise en charge institutionnelle des patients autistes, trouvera dans ce JFP matière à réfléchir et à agir. Le ton est sérieux, engagé, les positions énoncées par les uns et les autres sont fermes sans verser pour autant dans l’acrimonie ironique trop souvent caractéristique de ce genre de dossier.
C’est donc un numéro plus apaisé que querelleur qu’on lira, et c’est tant mieux, car la clinique y gagne, et l’espace de la réflexion tout autant. Parce que la question est complexe et que la plupart des auteurs parlent à partir de leurs expériences du soin de patients autistes, plus d’un se réfère aux transformations des pratiques, à l’évolution des savoirs, aux modifications apportés aux modèles théoriques utilisés. Janine Froissard qui a coordonné le numéro avec Paule Cacciali signe d’ailleurs un éditorial qui entend placer le débat du côté de la controverse et non de la polémique. Elle invite chercheurs scientifiques et psychanalytiques à collaborer afin « d’inventer une dialectique entre les soins du corps et les soins de l’esprit qui concourraient ensemble à l’émergence d’une subjectivité ».
C’est sur cette attention indéfectible portée par les psychanalystes aux mouvements de subjectivation du sujet autiste que Paule Cacciali insiste. Dans son introduction au dossier, elle repart des observations de Léo Kanner, apporte ses propres données cliniques, s’arrête un moment sur la façon dont la psychiatrie a pu évoluer depuis le temps où elle ne savait qu’interner les sujets autistes, souvent confondus avec des débiles, et, sans négliger les apports récents des neurosciences, formule son hypothèse majeure : « S’il s’agit dans ce syndrome d’une « souffrance sans sujet », peut-être nous semble-t-il important de faire l’hypothèse que nous pourrions faire advenir le sujet d’une souffrance, sujet aussi singulier soit-il. » Cette question de la subjectivité à reconnaître dans ses premières ébauches, à soutenir dans son développement fragile et à protéger de la « normalisation » voulue par certains zélotes d’une approche éducative à tout crin, est l’un des fils rouges du dossier. Car si au niveau des pratiques, les psychanalystes ont bougé, dans leur rapport aux parents par exemple, s’ils ne dénient en rien l’importance d’éduquer les enfants autistes, tous ont en commun de défendre l’idée d’un sujet dont le désir de savoir et l’inscription dans la langue, doivent impérativement être reconnus.
Au modèle proposé par les cognitivistes d’un autisme expliqué par un trouble de la communication, Jean Bergès (« Peut-on articuler la pulsion de mort et la psychose de l’enfant ? ») et Denys Ribas (« Pulsion de mort et autisme ») préfèrent la thèse d’un autisme fondé sur une désintrication de la pulsion de mort. De son côté, Pierre Delion présente ce que la sémiotique peut apporter à la question, tandis que Jacques Léna et Janine Froissart interrogent les apports de la génétique. La question institutionnelle n’est pas oubliée - Hervé Bentata présente ses « points d’appuis institutionnels à la cure des enfants autiste » et Chandra Covindassamy donne des nouvelles de l’École de Bonneuil fondée par Maud Mannoni et son équipe dans l’enthousiasme d’après-mai 68 – tandis que celle de la prévention et du diagnostic précoce est abordée par Marie-Christine Laznik et par l’équipe de PréAut 5. Quelques autres textes (Jean-Claude Stéphani, Françoise Checa…) complètent par des textes plus cliniques cet excellent dossier.
On pourrait tout énumérer de ce numéro, on préfère conseiller d’y aller voir. 6
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JFP « Les dépressions de l'enfant »
Sans doute faut-il tout d’abord s’interroger sur le cadre nosologique inscrit dans le titre de ce numéro car chacun des termes fait problème soit directement soit indirectement. Les auteurs d’ailleurs en témoignent à leur manière qui cherchent à distinguer de façon que l’on pourrait dire différentielle ce que sont les dépressions au regard des entités cliniques avec lesquelles elles pourraient être confondues. Sans doute n’est-il pas exagéré de considérer que la psychanalyse a du mal à préciser ce qu’elle entend par cette notion de dépression tant elle est brouillée de nos jours. Admise par tous, utilisée par le grand public, renforcée par l’utilisation de molécules habilement dénommées anti-dépresseurs par les laboratoires, elle tarde à pouvoir se fonder sur une théorisation cohérente. Il y a là au fond, comme l’intitulé de la revue en témoigne à travers son sous-titre, une clinique psychanalytique qui se cherche dans l’entrelacs des dépouilles de la nosographie psychiatrique. Le pluriel ici utilisé, « les dépressions de l’enfant », marque donc les limites de cette démarche ou du moins sa difficulté.
Chez l’enfant, la dépression passe souvent inaperçue car l’enfant triste et mutique est souvent un enfant confondu avec un enfant sage et qui par conséquent ne pose pas de problème. Précoce et grave, la dépression chez l’enfant peut en laisser plus d’un perplexe quant à ses liens avec la psychose et les états préautistiques (« État dépressif ou état préautistique ? L’histoire de Julien. », Graciela Crespin-Cabassu. Et « À propos de la “mélancolie de l’enfant” », Hervé Bentata ») et nous instruire alors sur les liens possibles entre ces deux entités. La dépression chez l’enfant prend par ailleurs des allures volontiers maniaques (comme ne le signale pas la notion nouvelle et à la mode d’enfant hyperactif) et se traduit souvent à distance par des pathologies de l’adulte comme l’anorexie ou des fixations obsessionnelles dont le lien est parfois difficile à établir. C’est ce que souligne Christiane Lacôte (« Les traces d’une dépression infantile à l’âge adulte ») dans une réflexion émaillée de reprises du cas clinique de Melanie Klein, le « cas » Richard. Y a-t-il ou non continuité entre la dépression de l’enfant et celle de l’adulte? C’était, avancée avec prudence, l’hypothèse de Melanie Klein. Les traces en sont parfois subtiles. Qu’a donc laissé dans cet appartement ou cette résidence secondaire, lieu d’ennui et de mauvais souvenirs, cet enfant devenu adulte qui consulte un analyste pour un sujet apparemment tout autre, sinon la trace, un temps bornée, de sa dépression ?
L’éditorial ainsi que l’article introductif du regretté Jean Bergès(« Deuil et mélancolie revisités ») posent cependant clairement les bases et les perspectives ouvertes en ce domaine par l’approche lacanienne. Oui, la mère joue dans ce processus un rôle fondamental mais avant tout par sa fonction symboligène au moment du stade du miroir. C’est bien parce que c’est sur le désir de la mère que l’enfant appuie le regard anticipateur qu’il porte sur son propre avenir que la mère a cette place essentielle. Elle lui permet de surmonter les pulsions destructrices orales par lesquelles il se trouve parfois débordé, elle lui offre une alternative crédible à la régression. C’est bien parce qu’au moment du stade du miroir l’enfant se retourne vers elle et qu’il espère son soutien dans le même mouvement où il la perd que la mère tient pour l’enfant cette fonction irremplaçable. Il la retrouve alors dans son projet d’être ce qu’elle désire. Si, pour une raison quelconque, elle est alors elle-même dépressive, les conséquences pour l’enfant peuvent s’avérer graves et durables, ce dont atteste le texte « Une dépression infantile précoce chez un petit garçon de 2 ans en réaction à la dépression maternelle » de Michel Leverrier.
En une cinquantaine de pages, les auteurs réalisent le tour de force d’évoquer bon nombre de questions qui se posent au quotidien de notre pratique, que celles-ci concernent les adultes ou les enfants et d’ouvrir de nombreuses pistes intéressantes, sans blabla et sans langue de bois. Que demander de plus ?
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Le groupe de lecture des revues de psychanalyse réunissait ce mois-ci, Olivier Douville, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, José Morel Cinq-Mars, Françoise Petitot et Frédéric Rousseau.
- 1.
Clermont-Ferrand, 15 et 16 juin 2002.
- 2.
«Saint Anselme. – Sur l'existence de Dieu : Proslogion. Ed. Vrin. Bilingue. Cop. 1992. 97 pages.
- 3.
L’enfance de Pascal et le développement de sa névrose sont largement évoqués dans l’article de Catherine Ferron intitulé « Pascal : une enfance » (déjà publié au JFP numéro 18 : « La culture des surdoués ». Erès 2003).
- 4.
Cité par Jacques Léna, « Que peut apporter la génétique à l’autisme ? ».
- 5.
PRÉvention AUTisme.
- 6.
En complément, on peut aussi se reporter, ici-même sur le site Œdipe, au dossier « autisme et psychanalyses » de la rubrique « s’informer ».
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