Avril 006

Langage et inconscient : revue internationale. « Linguistique et psychanalyse », n° 1, janvier 2006, Ed. Lambert-Lucas, 154 p.

Les Cahiers du GRAPPAF « De Freud au Trauma africain », Collection psychanalyse et tradition, n°7, janvier 2006, Paris, L'Harmattan, 225 p.

Adolescence « Enfermement », N° 54, décembre 2005, Éd. L'Esprit du Temps », 250 p.

Topique « Grandir », n°93, décembre 2005, Éd. L'Esprit du Temps, 103 p.

Langage et inconscient : « Linguistique et psychanalyse ».

L'idée générale du projet éditorial de la revue est donné dans son titre : Langage et inconscient. Il s'agira en effet de produire des travaux ayant trait aux relations entre les deux. Ce premier numéro « Linguistique et psychanalyse » y est rigoureusement fidèle. Michel Arrivé et Izabel Vilela en sont les promoteurs et poursuivent ou reprennent l'exposé de leurs thèses. Huit articles très conséquents sont présentés là. Trois d'entre eux reproduisent des conférences ou exposés de séminaire. M. Arrivé nous confirme qu'il n'y a pas eu de raison spécifique au choix de la date de naissance de la revue. Tout au plus les trois dernières publications de titres de Jacques Lacan par Jacques-Alain Miller - dont Mon enseignement - , ont-elles eu quelque effet d'entraînement, ne serait-ce que par le rappel de ses positions des années 60.

Nous aurons à lire dans la suite non seulement des textes de psychiatres, psychanalystes, linguistiques, neurologues et psychologues, mais aussi de philosophes, de spécialistes de la littérature ou de l'esthétique s'ils se rapportent au thème. Par ailleurs on annonce aussi des numéros dits « libres ». Seuls deux comptes-rendus de lecture complètent la revue.

M. Arrivé livre ici une conférence donnée en 2004. Il y met en avant le rapport de la psychanalyse à la linguistique, mais aussi à la littérature. En ce qui concerne la linguistique il est – d'après lui - plombé par l'aphorisme lacanien selon lequel « il n'y a pas de métalangage », dans la mesure où cette assertion constitue une négation de la linguistique. Il tend à montrer que la formule lacanienne « l'inconscient est structuré comme un langage » prend origine chez Freud. Il explique que Lacan n'aurait pas pardonné à Benveniste sa réfutation du sens opposé des mots originaires (cf. infra), et de son propre aveu il serait simplement « passé par la linguistique ». Du côté de la littérature les choses seraient plus simples, depuis Freud. Et la littérature est aussi objet pour la psychanalyse. Ce sont deux pratiques du discours, « deux méthodes différentes d'investigation d'une même réalité : les affects, les fantasmes, le narcissisme humain ». Autrement dit la réalité psychique prend là le pas sur la réalité effective, la Realität sur la Wirklichkeit.

Céline Masson livre un entretien avec Max Kohn qui pose les bases du rapport entre yiddish et psychanalyse. Freud a été traversé par cette langue dont le lien social a été détruit par la Shoah. Un groupe de travail à l'origine duquel se trouve Sophie de Mijolla étudie la possibilité d'enseigner cependant le yiddish comme langue vivante.

Jean-Claude Milner, à partir de Michel Foucault, considère le rapport de la psychanalyse au structuralisme et à la linguistique structurale. Dans Les mots et les choses, M. Foucault joue d'un triple structurel qui fonctionne dans le champ du savoir. Singulièrement il met en relation psychanalyse et ethnologie dans leur rapport à la linguistique. « Il y aurait une théorie pure du langage qui donnerait à la psychanalyse et à l'ethnologie […] leur modèle formel ». Ainsi toutes les deux ne sont structurales que dans leur rapport à la linguistique qui les fonde. Pour J. C. Milner ce triple, qui permet à M. Foucault de se débarrasser de la dialectique rend possible la structure et n'est donc pas structural. Ce qui l'intéresse là, plus que le rapport de la linguistique à la psychanalyse, est l'évolution de Foucault vis-à-vis du structuralisme. Sa période formalisante est identifiée depuis l'emploi du mot « archéologie ». Son éloignement du structuralisme sera marqué par l'apparition de celui d'« histoire ».

Le travail de Tereza Cristina Pinto concerne les configurations discursives propres à la psychose. Son point de départ est lacanien, quand elle parle de la loi symbolique du langage non incorporée et des effets de cette forclusion. Après avoir évoqué Schreber elle produit des formalisations de linguistes qui modélisent les découvertes de la psychanalyse.

Cécile Mathieu, dans son article, reprend la lecture de Freud par Damourette et Pichon. Elle analyse aussi, en remettant leurs travaux dans le contexte de l'époque, leur théorie complexe d'une pensée-langage. L'aspect critique des travaux de Ferdinand de Saussure en serait le plus intéressant, car l'idéologie prégnante qui est la leur est étrangère à la psychanalyse, dont la conception est ici tout à fait orthopédique. Quant à l'auteur, pour remettre en selle Freud, elle affirme que « Si la psychanalyse peut offrir une vision du monde, elle demeure une analyse et non un guide de conduite ». On ne peut que la renvoyer à la lecture de la 7ème conférence de Freud, « D'une conception de l'univers »1. Freud conclut en ces termes : « la psychanalyse n'est pas capable de se forger une conception du monde. Elle n'en a nul besoin, car étant une partie de la science, elle peut se rallier à la conception scientifique ».

La perspective historique est donnée dans reprise d'une conférence d'Elisabeth Roudinesco sur la « Sémiologie du sujet en médecine, psychiatrie et psychanalyse » (2001). Elle analyse l'évolution du concept de folie, puis d'aliénation, et enfin, avec l'héritage des Lumières, celui d'un fou sujet de droit. Au 20ème siècle, les notions de causalité organique et de chronicité sont révisées et l'irruption de la psychanalyse donne sa place à un sujet qui n'est plus désigné comme malade mais comme analysant. E. Roudinesco a le grand mérite de prendre en compte la transformation de la société qui fait des sujets des marchandises. Elle note que les adeptes des cognitivistes le réduisent à un homme comportemental dénué de subjectivité.

Avec Robin Séguy, fin lecteur de Freud, on a un texte qui reprend une intervention du séminaire de M. Arrivé sur le sens opposé des mots originaire. On se souvient de la thèse de Freud, dans L'inquiétante étrangeté. Freud corrobore le fait que « dans les langues anciennes on trouve des mots à deux significations, dont l'une veut dire l'exact contraire de l'autre », avec ses observations sur le rêve. Dans le comportement du rêve « les oppositions sont contractées en une seule unité ou présentées en une seule fois ». Une analyse transversale de l'œuvre de Freud permet à l'auteur de tendre un fil entre cette première analogie freudienne, et le texte Totem et tabou, une histoire du meurtre du père primitif qui sera à l'origine du complexe d'oedipe. Freud y fait le pas entre ambivalence du mot et ambivalence des sentiments. C'est toute l'épistémologie freudienne qui est revisitée depuis le constat d'une structuration du champ humain par l'analogie.

Le dernier texte est celui de I. Vilela, qui s'interroge sur une possible rencontre du texte freudien et des travaux de F. de Saussure, et pour le moins, un rapprochement entre leur deux théories. La recension commentée qu'elle fait des linguistes que Freud a étudiés est précieuse. Il en est des linguistes comme des philosophes, Freud s'est peu vanté de la connaissance qu'il avait de leurs œuvres.

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Les Cahiers du GRAPPAF « De Freud au Trauma africain »

Le sigle « GRAPPAF » désigne Le Groupe de Recherche et d'Application des Concepts Psychanalytiques à la Psychiatrie en Afrique Francophone. Ce groupe réuni autour du psychanalyste et africaniste Yves Kaufmant2 a décidé de fonder en 1999 sa revue, Les Cahiers, afin de favoriser les recherches et les échanges entre praticiens français et africains et de promouvoir la publication des textes qui en sont issus.

Une telle initiative répond a plus d'un besoin, selon nous. En effet, si la littérature ethnologique sur l'Afrique n'est pas inaccessible au lecteur européen, on pourrait dire que les nombreux cliniciens qui travaillent avec des sujets issus des migrations africaines se trouvent souvent en manque de données utiles concernant le rapport de ces hommes et de ces femmes à leur culture, à leur histoire, à leur exil.

L'imposition d'un modèle fondamental d'une anthropologie villageoise s'est révélée sans grand effet probant pour comprendre les incidences qu'ont sur le sujet les traumas de l'histoire et les diverses expériences de l'exil. Le modèle idéal, tenu déjà pour obsolète dès le milieu du siècle passé par Georges Balandier, puis par son élève Gérard Althabe, d'une société africaine entièrement et uniment construite par les cosmogonies et les ritualités de la tradition est, pour le clinicien, une incongruité totale dès lors qu'il veut entendre le singulier du cas. Or, qu'avons-nous pu récemment lire de sérieux et de probant concernant les systèmes de soin coutumiers en Afrique, leurs évolutions en fonction des impacts de la modernité ? À part les livraisons attendues, qui sont de belle facture, de la revue Psychopathologie Africaine et les ouvrages de Charles-Henri Pradelles de Latour 3, on ne trouve rien ou si peu. En France l'approche “ ethnopsychiatrique ” ou “ ethnopsychanalytique ” (dite ainsi selon les modes ou les occasions, et très éloignée de l'approche transculturelle voulue et mise en oeuvre par Georges Devereux) a, certes, tenté de comprendre les logiques des thérapies à rationalité traditionnelle, mais ce fut le plus souvent afin de les réduire à des modèles de prescriptions de comportements ritualisés. Les simplifications faites de la sorte rendent mal compte des temporalités logiques spécifiques d'un art du guérisseur qui, souvent, se montre plus soucieux du transfert et de la singularité des paroles subjectives et des causes particulières. Mais il est aussi à noter que les soignants coutumiers se retrouvent bien impuissants à soigner les nouvelles expressions symptomatiques des malaises des sujets dans nos modernités où que ce soit. L'ethnologue qui se limite à étudier les artifices ancestraux du soin travaille sur un corpus de pratiques qu'il maintient artificiellement comme représentatives d'un soin psychique immémorial.

Certains chercheurs et cliniciens ont, toutefois, su montrer en quoi de nombreux guérisseurs innovent, inventent, et ont le souci de la dimension subjective. Ils le firent en allant régulièrement sur “ le terrain africain” (c'est le cas de Pradelles de Latour, de Jaak Le Roy 4, et de quelques autres) ou en écoutant les parcours de soin de patients en exil, ici, en France (ce que fit Salima Dahoun 5, par exemple). D'autres, encore, examinèrent en détail les littératures ethnographiques qui ont prolongé, tout en le discutant, le chapitre fort célèbre que Claude Lévi-Strauss a intitulé “ L'efficacité symbolique ” (il en est ainsi d'un article de Richard Rechtman6). Aujourd'hui le projet d'une comparaison éclairée entre évolution de la psychanalyse et mutations du champ de la dite thérapie traditionnelle doit donc être considéré de façon extensive, à nouveaux frais.

S'agit-il de trouver, dans cet examen nécessaire des phénomènes contemporains concernant la santé et le soin psychique, un bouquet d'arguments pour que s'abatte la psychanalyse “ standard ” sur le continent africain ? Certainement pas. Au reste, depuis l'expérience de Henri Collomb à Dakar 7, elle y est présente.

Examinons donc comment se poursuit l'aventure de ces Cahiers afin de situer le renouveau de problématiques qui pourraient s'y faire jour. La septième livraison des Cahiers du GRAPPAF a pour idée centrale de rendre compte des effets cliniques qu'ont des meurtres de masse et des génocides récents, dont celui des Tutsi au Rwanda sur le rapport des sujets à leur parole, à leurs ancestralité et à leurs semblables. Une appréhension des modalités d'inscription du collectif au singulier s'en dégage autour de la dimension des traumas historiques. Une réserve peut-être avancée, ici. Ainsi, est-il noté en quatrième de couverture qu'en Afrique le mot « trauma » n'existe pas. Ce genre de propos surplombant peut gêner. Il faudrait, pour soutenir une telle assertion, recourir à des analyses linguistiques plus fines des divers langages africains, d'autant que bien des mythologies, de celles des Dogons à celles des Bambaras, par exemple, parlent de brusques ruptures des liens et des dettes entre les vivants et les morts et traitent des désordres et des sidérations devant l'émergence d'un Réel lié au sang, au sexe et à la mort. Il suffirait ici de relire Marcel Griaule ou Denise Paulme. D'autre part, il est des chercheurs qui parlent des effets de trauma liés aux diverses traites esclavagistes8 : ces razzias, venues de la Mauritanie et du Maghreb ou internes au continent noir, puis, bien plus meurtrière encore, cette mise en coupe réglée de populations et de cultures, situées de la Casamance au sud du Tchad, par les phases de commerce triangulaire qui confortèrent les capitalismes naissants de l'Ancien et du Nouveau Monde. Les cliniciens rwandais inventèrent l'expression « itsembabatutsi » à partir de l'expression « itsembatsenba » qui veut dire massacre pour signifier ce génocide.

Ce numéro qui n'est pas un numéro d'histoire tient, avec rigueur, audace et honnêteté à exposer, expliquer et commenter les réponses inventées pour les prises en charge psychologiques des victimes. Il peut être lu en parallèle avec le très documenté et pertinent numéro de la revue Adolescence sur les enfants et les adolescents sous la guerre.9 Pierre-Georges Despierre dégage de l'ensemble des théories freudiennes et contemporaines du trauma ce qu'ont de spécifique les traumas de guerre et d'attentats : situations où le sujet est confronté à la mort comme Réel. Avec ceci que l'expérience de l'effroi est, de plus, une expérience déshumanisante du moment où le sujet se sent abandonné par le langage commun. De là s'ensuivent des remarques très fines sur le lien entre trauma et « culpabilité du survivant ». Le trauma excluant de la communauté, la culpabilité étant un des moyens d'y faire retour ; des notations liminaires précises nous renseignent sur les façons coutumières de sortir de cette culpabilité sans virer dans le risque de la vengeance sans limites ou de l'autosacrifice mortifère, ou même létal. Parfois le traumatisé demande pardon au génie, censé le protéger, de s'être mis dans une situation si dangereuse. À l'inverse, certains jeunes sujets apparaissent alors comme coupés de tous les recours qu'offrent ces ruses traditionnelles. Il s'agit, le plus souvent de ces « enfants-soldats » qui se vivent comme ayant tué leur génie de protection et sur qui les rituels de réintégration dans la communauté ne jouent plus leur rôle. Seuls face à l'effroi ils usent de drogues qui masquent (mal) les tourments du Réel qu'ils ont provoqués et subis. Ce sont bien eux, ces grands exclus dangereux, à la dérive, qui sont l'enjeu d'une psychopathologie clinique et d'une sociothérapie complètement à réinventer. Inventer une nouvelle relation thérapeutique propose Marie-Odile Godard, à propos des rescapés du génocide, au Rwanda. Et, pour cela, reprendre un lien de montage à l'ancestralité et à la sépulture. La guérison d'un sujet, quand elle est possible, valant également par ses effets de guérison d'une groupalité. Si cette guérison réordonne le rapport à l'ancestralité, c'est bien parce que la parole qui dit la folie des liens et la dérive des lieux peut avoir valeur de vérité pour le social dès qu'elle éloigne des charmes, trop apaisants, du bon sens et de l'amnésie, prescrite pour des raisons d'ensommeillement des consciences et de pacification politique forcée. Ce dont j'ai pu personnellement me rendre compte non seulement en Afrique mais au Cambodge où avec des amis cliniciens khmers de retour d'exil, il nous fut donné de constater le lien qui se faisait entre des politiques de prescription de mise en silence du témoignage de la violence génocidaire et l'empêchement de penser des effets du génocide dans les rapport des survivants aux générations des ascendants et des descendants. Ce ne fut pas sans occasionner des délires de filiations, des délires d'immortalité, des délires d'inhumanisation. Cet aspect collectif ou groupal de la guérison est autre que la mise en place de machinations suggestives telles qu'on les voit fonctionner dans bon nombre de traitements reposant sur les méthodes et théories comportementalistes ou bien encore dans d'autres dispositifs d'influencologie variés. Lisant en ces Cahiers les travaux de Mazima et Silber, il nous revient que, de ce soin du singulier en lien avec le collectif, il en a été fait autre chose dans la psychothérapie institutionnelle et aussi (mais n'est-ce pas lié ?) dans certains soins prodigués en direction des traumatisés de guerre. Ce fut le cas autrefois avec Rivers ou encore avec la psychiatrie de guerre anglo-saxonne (cf. "La psychiatrie anglaise et la guerre" de Jacques Lacan). C'est aussi ce qui se passe aujourd'hui avec le dépliement de cette question du soin psychique, au Rwanda par exemple avec des cliniciens rwandais et d'autres, qu'ils soient congolais ou français, qui travaillent merveilleusement avec eux.

L'ensemble des contributeurs illustre et annonce un projet ambitieux autant que nécessaire, militant, disait Yves Kaufmant tout au début de la parution de ces Cahiers « pour la rencontre avec ce savoir culturel et la façon dont ils sont utilisés, remaniés par chaque sujet dans l'inconscient pour modeler son rapport avec l'extérieur ”. On souscrit.

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 Adolescence « Enfermement »

Quoi de plus banal qu'un adolescent qui refuse de communiquer avec son environnement proche, en particulier familial, et s'isole dans un monde à part qu'il construit dans cette forme de passivité agressive si pénible à supporter pour son entourage. ? Comme le souligne Bernard Duez en introduction, les manifestations plus bruyantes apparaissent moins difficiles à gérer. Car comment faire pour entrer en relation avec un jeune homme ou une jeune fille qui précisément ne demande rien et refuse obstinément tout contact avec quelque représentant que ce soit du monde extérieur ? L'enfermement sur soi n'est cependant pas l'enfermement par les autres. La prison, ou son équivalent le centre fermé, peut-elle être considérée comme lieu initiatique ? Comment penser ce moment où notre société retrouve ses vieux réflexes répressifs pour répondre à l'agression dont elle se juge victime ? Ce sont ces deux aspects du problème de l'adolescence qui sont abordés par les auteurs de ce numéro.

S'agissant du processus d'enfermement sur soi de l'adolescent, Philippe Duverger, Jean Malka, et Benjamin Petrovic soulignent que « s'enfermer vise précisément à ne rien perdre » et que c'est bien là que se situe le problème. « Se suffire à soi-même, n'avoir « besoin de personne » (Serge Gainsbourg) d'autre que soi pour se découvrir, préférer l'illusion autarcique à l'aventure de la rencontre, nécessairement aléatoire, voilà qui vise à supprimer le (…) nécessaire conflit entre narcissisme et relation d'objet ».

Dans ce processus les auteurs soulignent à quel point lorsque le surgissement pubertaire du corps apparaît comme à l'origine du conflit psychique celui-ci peut être désinvesti, coupé de la réalité et comme abandonné, voire « fétichisé », « réceptacle de tous les rituels y compris les plus destructeurs. » Dans une autre dynamique, lorsque le tiers extérieur est défaillant ou menaçant de façon réelle ou fantasmatique, la constitution d'un néo-objet manipulable et inoffensif qui vient s'y substituer peut avoir pour visée le maintien de la continuité narcissique du sujet. Le toxicomane et son produit, l'anorexique et son poids sont des exemples de cet aménagement psychique.

S'agissant maintenant de la réaction de la société de plus en plus de voix s'élèvent contre la mise en place d'une politique sécuritaire qui ne se cache plus. De nombreux auteurs ont10 dénoncé la remise en question des ordonnances de 45 .Comme l'indique Jacques Bourquin : « Depuis 45 c'était le pari de l'éducation qui était dominant, ce qui n'excluait pas le recours à la prison. » et « S'il y a une fonction contenante nécessaire, elle doit être assurée par l'acte éducatif et non par l'enfermement ».

La délinquance des femmes est, on le sait, différente de celle des hommes. Elle est notablement moindre (12% contre 88%) se manifestant plus volontiers au domicile qu'à l'extérieur et d'un début plus tardif. Un certain nombre de femmes sont conduites en prison et Rémy Siret nous rappelle que cette situation ramène avec elle la question du père au travers de la nomination puisque les femmes en prisons sont appelées par leur nom de jeune fille. Soulignant l'origine passionnelle de beaucoup des situations ayant entraîné l'emprisonnement, l'auteur met en avant l'aliénation spécifique des femmes au désir de l'Autre, aliénation qui se traduit par l'acceptation, difficile à saisir autrement, d'un lien conjugal destructeur. Comme le note Colette Soler citée ici « …la femme, pour s'inclure dans le couple sexuel, doit non pas tant désirer que se faire désirer, soit se couler dans les conditions du désir de l'homme ». C'est cette situation qui conduit R. Siret à reprendre le témoignage des femmes qui disent avoir pu trouver en prison le moyen d'une forme de coupure avec ce lien passionnel ayant entraîné le comportement délictueux. En contrepartie, elles semblent souffrir davantage que les hommes de la perte de l'intimité et présentent de nombreuses affections somatiques.

Au total un numéro inscrit dans l'actualité brûlante, accessible à tous et de bonne tenue.

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Topique « Grandir »

Ce numéro veut « interroger l'Idéal et le temps dans la dimension du « projet » » nous dit Sophie de Mijolla Mellor dans son avant propos. Cela implique une conception du développement psychique comme processus se continuant la vie durant .

Si le résultat est cependant un peu hétéroclite, ce numéro mérite d'être lu pour la traduction d'un article précurseur  de Michael Balint : «  Problèmes psychologiques du vieillissement » paru en 1933 . Balint y questionne les différences et les similitudes des processus pulsionnels lors de l'adolescence et du vieillissement . En s'appuyant sur des faits sociaux et des biographies de personnalités célèbres ( Bismarck, la Reine Victoria, Goethe, le Titien, Voltaire….), il s'intéresse ainsi au devenir de la sexualité après la baisse ou l'arrêt complet de la puissance génitale, aux développements des plaisirs non génitaux, au désir grandissant de tendresse physique , aux conflits intergénérationnels, à la peur de la mort.

Présentée comme une expérience de psychanalyse en milieu précaire mené dans la banlieue de Lima, la contribution de Bibiana Maza narre la démarche de la «  Casa Familia » peut faire aux « Maisons vertes » de Françoise Dolto sans que l'article y fasse explicitement référence.

Dans un autre registre l'article de Joëlle Bordet, sociologue spécialiste des problèmes de la ville, aborde la question du renforcement des solidarités entre adultes et responsables d'institutions pour tenir ensemble l'enjeu de « faire grandir les enfants » face à des jeunes qui sont en prise avec des risques d'exclusion sociale. Elle centre sa réflexion sur les enjeux et les limites des solidarités crées entre les parents et les professionnels au sein de l'école. Elle montre l'importance de cette position tiers des parents, les résistances des adolescents à voir leurs parents intervenir dans cet espace. Mais elle insiste sur le rôle formateur pour les parents et notamment pour les mères des « Cités » que représente le fait de pouvoir intervenir ainsi au sein de l'institution scolaire .

Le maintien de la dépendance à l'égard de la mère à l'adolescence est finement abordé par Marie Claude Suant. A travers un cas clinique elle développe comment une jeune fille a pu utiliser son diabète insulinodépendant pour éviter le mouvement dépressif lié à la perte de l'objet et à la prise d'indépendance à l'égard des parents et garder ainsi une emprise sur une « mère confidente qu'elle peut angoisser à loisir ».

« Les humours adolescentes », article de J.P. Kamieniack, déjà publié en 2005 dans Cliniques Méditerranéennes, montre comment l'humour qui est un processus intrapsychique étayé sur la dynamique inter-instancielle permet « une réévaluation inattendue des exigences de la réalité pour en renverser la tonalité affective pénible ». En cela l'humour n'a pas besoin de la présence d'un tiers à la différence du comique, mais il suppose la présence d'assisses narcissiques solides. Pour l'auteur ce n'est pas le cas à l'adolescence, il pense donc, à la différence de ce que S. Freud dit sur l'adulte, que l'humour, à cet age, vise à la décharge, à la satisfaction pulsionnelle indirecte plus qu'à la maîtrise des affects. L'objectif d'une thérapie pourra être, à ce moment, d‘aider à internaliser cet humour pour en faire une relation à soi-même et non plus aux autres. Les « humours » grâce à la mise en représentation et en mots qu'elles effectuent, apparaissent ainsi comme un moyen de traitement de l'excitation permettant les remaniement instanciels requis à ce moment du développement.

Ce numéro ne tient pas complètement ses promesses autour de la notion de grandir notamment sur la question de l'Idéal et du temps ce qui nous a semblé dommage. On aurait aimé y trouver des élaborations sur le difficile passage de l'adolescence à l'adulte, sur « la crise du milieu de la vie » etc. 

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Le groupe de lecture a réuni ce mois-ci de Gérard Albisson, Olivier Douville, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, José Morel Cinq-Mars, Françoise Petitot et Frédéric Rousseau.

  • 1.

    Nouvelles conférences sur la psychanalyse. Gallimard, 1974. (Idées). Titre or. de la 7ème conférence : « Über eine Weltanschauung ».

  • 2.

    On connaît les articles de lui précédemment parus sur cette question, ainsi "Y a-t-il un symptôme ethnologique ?" à lire dans Pas Tant n°34, Toulouse, P.U.M. décembre 1993,44-52 et toujours actuel.

  • 3.

    Pradelles de Latour Ch H. : Ethnopsychanalyse en pays Bamiléké Paris, E.P.E.L.; 1991.

  • 4.

    Le Roy J. Espace transitionnel et processus d'individuation. Deux séminaires interculturels d'analyse de groupe. Connexions 1991; 58, (2) : 9-20.

  • 5.

    Dahoun S. Les couleurs du silence. Le mutisme des enfants de migrants, Paris, Calmann-Lévy, 1995.

  • 6.

    Rechtman R. De l'efficacité thérapeutique et “ symbolique ” de la structure. Évolution Psychiatrique 2000 ;65 :511-30

  • 7.

    En 1958, Collomb (1913-1979) arrive à Dakar comme premier titulaire de la chaire nouvelle de neuropsychiatrie de la faculté de médecine. Dans le monde universitaire, il fonde revues, sociétés savantes, cycles de spécialisation. La notoriété de l'école de psychiatrie de Fann dépasse l'Afrique noire et la France. En 1978, cédant son poste à un de ses élèves africains, Collomb revient en France et sera nommé à la faculté de médecine de Nice. Il meurt l'année suivante.

  • 8.

    Cf les huit numéros de l'association « Les anneaux de la mémoire » publiés avec le concours de l'UNESCO (Association Les Anneaux de la Mémoire –Nantes / Unesco –Paris).

  • 9.

    Adolescence, n° 38, « Adolescents en guerre », novembre 2001, Tome 19, n° 2.

  • 10.

    Cf. sur ce même site, dans le « Petit Journal », l'article de Danièle Epstein : Lettre ouverte aux politiques et à ceux qui les relaient : Des orientations de la Protection Judiciaire de la Jeunesse