Qu'est-que le DSM? Genèse et transformations de la bible américaine de la psychiatrie.Steves  Demazeux.Ithaque. 252 p.

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Quelques mois avant la publication de la dernière mouture du DSM, de nombreuses protestations sous des formes diverses ont surgi à travers le monde. Les psychanalystes y ont vu d'abord une tentative de destruction du corpus théorique sur lequel ils appuient leur pratique et qui découle notamment des avancées freudiennes dont plus grand chose ne subsiste au sein du DSM V. Emblématique à leurs yeux est la disparition de l'hystérie qui est peut-être un des derniers vestiges d'une approche commune entre les psychanalystes du monde entier, toutes tendances confondues mais qui était déjà absente de la version précédente.

Citons encore parmi les critiques le plus souvent retrouvées la massive augmentation des entrées, signe d'une extension sans fin de la notion même de pathologie-comme autrefois le génial Jules Romains pouvait faire dire à Knock que les gens bien portants constituaient  un  réservoir inépuisable de malades en puissance. Enfin, semblait  se constituer en arrière fond de toute cette affaire une main mise de l'Amérique et de ses laboratoires sur cet immense marché que représentent les pays capables de mettre leur argent au service sinon de leur santé du moins ce qui en tient lieu, l'espoir d'une vie meilleure.

Déjà, l'introduction du seul terme de dépression qui a permis la diffusion des dits médicaments anti-dépresseurs et autorise des profits bien supérieurs au espérances les plus  folles, la prescription de la Ritaline aux enfants américains anticipant sa diffusion massive aux enfants européens , donnent une idée des enjeux économiques ouverts par l'extension de la psychiatrie au champ de la dite santé mentale. Cependant, on pouvait aussi s'interroger sur le bien fondé de la démarche. Après  tout chercher á dépasser les approches précédentes en se servant de l'outil statistique pour mieux appréhender la réalité changeante de la pathologie et ce en dehors de toute démarche supposément subjective et culturelle paraissait une idée intéressante. Mais une approche a-théorique et a-culturelle est- elle possible? Et comment apprécier de façon indépendante des intérêts mercantiles ou subjectifs,  les résultats de telles études, les experts étant très souvent juges et partie et la finance prête à ouvrir ses bras a ceux qui se laisseraient tenter par quelques améliorations de leur situation financière ?

L'approche de Steeves Demazeux philosophe des sciences n'écarte pas ces questions. Cependant, au décours d'une approche  comparatiste de la psychiatrie en Europe et aux États-Unis , c'est la place grandissante voire désormais omniprésente prise par la statistique dans l'évolution  des protocoles de gouvernance dans l'ensemble des pays occidentaux et ce bien au- delà du champ de la santé , qui se dessine dans cet ouvrage.

On pourrait affirmer que déjà chacun d'entre nous a eu à faire avec cette question dans sa vie quotidienne en particulier sa vie professionnelle. On comprend le souci des gouvernants d'appuyer leur politique non sur des opinions aussi brillantes soient-elles mais sur des chiffres, des études fiables et représentant au mieux la situation de l'état qu'ils dirigent. Quoi de plus sûr qu'une étude chiffrée, une statistique établie sur des bases incontestables ? De cette certitude nait un mode de gouvernance qui multiplie les enquêtes et les études de population. Pourtant depuis bientôt 50 ans, on sait qu'il existe à cette approche un biais fondamental : les populations elle-mêmes . En effet, il n'est qu'à remonter au beau temps du stalinisme pour s'apercevoir que les individus sont dans leur ensemble capables de comprendre qu'il est de leur intérêt de répondre aux questions qui leur sont posées dans un sens qui valorise leur travail et donne une image qui correspond à celle que l'on attend d'eux. Dès  lors,  la statistique renvoie aux demandeurs une image qui correspond certes à leurs souhaits mais qui est encore plus éloignée de la réalité que celle du plus servile des courtisans et dénuée de tout fondement et d'autant plus trompeuse qu'elle parait incontestable. De plus s'agissant des modifications introduites dans la façon même de travailler on peut dire que le souci de cotation permanente introduit une distance insupportable dans les rapports humains au sein de la société.L'enjeu est donc de taille et bien entendu l'approche clinique et ses modalités dans la pratique quotidienne largement Impactées  par une telle approche qui, encore une fois,  tend a gagner l'ensemble du tissu social et transformer le monde  du travail  au point de conduire certains à ne plus pouvoir en supporter le poids.

Mais revenons plus précisément au DSM. Demazeux montre tout d'abord l'état de la psychiatrie américaine au début du XX ème siècle  ou plutôt son inexistence et la nécessité de faire dans un premier temps un état des lieux indispensable en réalisant un recensement des structures existantes . Il indique ensuite comment , à partir de la réalisation par l'ONU  de la classification internationale des maladies (CIM) , s'est imposée la nécessité de réaliser une classification équivalente pour la psychiatrie, la place de la partie de la CIM consacrée aux maladies mentales étant jugée particulièrement indigente.(1952 DSM 1)

1968 voit naître la deuxième version qui vise un meilleur alignement avec la CIM. À cette occasion les américains tentent avec succès d'imposer au reste du monde et en particulier au vieux continent leur classification. Si les psychanalystes sont représentés au sein des rédacteurs, le DSM 2 est plutôt mal accueilli par les milieux psychanalytiques qui sont majoritaires alors aux USA qui perçoivent assez clairement à qu'elle sauce on souhaite désormais les manger. La psychiatrie organiciste montre déjà le bout de son nez au détriment de la vision dynamique du psychisme.

C'est en opérant une comparaison entre le diagnostic fait par des praticiens et ceux effectués par ordinateur que le DSM 3 va faire sa révolution. Le diagnostic fait par deux praticiens montre un taux de fiabilité très faible surtout comparé à celui de deux ordinateurs. Sauf bien entendu qu'en entrant les mêmes items dans un programme  d'ordinateur on est bien entendu certain d'obtenir le même résultat ce qui n'est évidemment pas le cas de deux psychiatres aux options cliniques différentes. C'est pourtant sur ce constat erroné qu'un  groupe de psychiatres qualifiés de néo- Kraepliniens   vont promouvoir l'idée d'un diagnostic a-théorique à visée scientifique . C'est de leur travail que va émerger un ouvrage de près de 500 pages rassemblant plus de 500 praticiens et définissant 265 troubles mentaux.La publication en 1980 marque un tournant. A partir de cette date " plus aucun enseignement en psychopathologie n'est dispensé sans faire référence aux critères qu'il propose"

1994 voit l'ouvrage (DSM 4)  prendre encore du volume. C'est désormais un pavé de 900 pages et 350 catégories cliniques. De quoi s'y perdre. Mais on le jure alors , pas question d'y toucher avant longtemps.

Qu'en sera-t-il du DSM 5? Déjà il semble se faire clairement jour que la sortie d'une conception classique de la psychiatrie comme clinique des phénomènes  pathologiques donc exceptionnels sera remplacée dans ce dernier ouvrage par celui d'une caractérologie des traits excessifs de la personnalité. Pour le reste il est encore trop tôt pour connaître le destin de celui-ci.Mais à l'évidence une bonne part de l'avenir de la psychiatrie se joue maintenant sur les choix qui seront faits mais en n'oubliant pas que le DSM n'est en définitive, comme nous le rappelions, qu'un reflet des choix plus généraux faits par les sociétés occidentales pour se penser et se gouverner.A ce titre l'ouvrage de Steeves Demazeux  représente un travail de référence pour tous les praticiens.