Rares sont les auteurs, comme la psychanalyste Sylvie Sesé-Léger, qui traitent du féminin, dans sa différence d’avec la féminité, voire le maternel. Pour l’auteur l'Autre féminin, c’est une rencontre, qu’elle déploie sur plusieurs plans, en quatre « Livres » et en traversant un certain nombre d’œuvres littéraires (Freud et le féminin – Héritière ou bâtarde ? – Virginité promise – L’identité sexuelle en question) comportant chacun de trois à cinq chapitres. Le féminin reste, et restera, cependant toujours une énigme, ici abordée comme telle.

« Ce livre prend sa source, dit-elle, dans plusieurs articles qui ont été profondément remaniés, à l’exception de quatre chapitres totalement inédits (I-1,I-2,I-3,II-2). »

Sylvie Sesé-Léger intègre d’emblée le féminin dans la question de l’Œdipe et sa place dans le jeu de ce qu’elle appelle l’axe vertical et l’axe horizontal du « roc » de la parenté. Ainsi : « « L’Œdipe vertical » oriente les relations entre les ascendants et les descendants, tandis que « l’Œdipe horizontal » nourrit les liens fraternels et les liens d’alliance. J’ai développé l’hypothèse selon laquelle, sous l’influence du féminin énigmatique, les glissements du vertical sur l’horizontal, et réciproquement, s’opèrent, en permanence, sur l’Autre scène. Dans le désir inconscient, un fils peut occuper, dans le fantasme, la place du père ou du frère. Une mère peut voir dans sa fille un sosie de sa sœur et la traiter comme telle. »

Mais quel est donc, en fait, ce féminin dont parle l’auteur ? Le féminin, c’est, par exemple, ce qui se partage entre mère et fille, entre sœurs aussi, sous le regard et le désir de l’homme, en tant que père, frère ou fils. Il ne se réduit ainsi, ni à la séduction de la féminité, ni à la transmission du maternel. Par contre, il surgit, sans crier gare, sans, pour autant, se laisser enfermer dans les mots.

Le féminin est alors une question centrale, car il traverse tout le champ de la pratique et de la théorie de la psychanalyse, précise Sylvie Sesé-Léger. Ainsi celle-ci nous donne la méthode qui a présidé à la construction de son livre : « J’ai sélectionné, dans le corpus freudien, les textes marqués par l’énigme […]. Je les ai replacés dans le contexte historique, dans la trajectoire de l’homme Freud, dans sa pratique de psychanalyste, dans la temporalité des cures psychanalytiques menées par lui. » Ce faisant, il apparaît à l’auteur que « c’est surtout dans les temps forts du transfert que le féminin devient fauteur de troubles, mais aussi d’avancées créatives » De Freud, elle dit avoir « mis en relief ses affinités, ses amitiés, ses inimitiés, son affectivité intense, toujours en prise avec le féminin, dans son pouvoir énigmatique. » Elle parle d’un féminin inventeur, créateur d’images et de métaphores. Elle souligne « l’importance du « souvenir couverture » », que produit la différence des sexes sous l’effet du réel, où surgit, sur la scène infantile, l’Autre féminin.

Mais comment se transmet le féminin ? Il lui apparaît constamment associé, en tant qu'énigme, à celle de la paternité. « Je l'ai mis en évidence chez Freud, dit-elle, notamment dans L’interprétation du rêve, en dépliant les ramifications du texte, les incises littéraires ; celles-ci animent les rêves, particulièrement celui des Trois Parques et celui de la préparation anatomique. La psychanalyse en gestation était source d'angoisse : Freud était-il le père ou la mère de la psychanalyse ? »

Abordant la Gradiva de Jensen, Sylvie Sesé-Léger suggère que « Gradiva était la muse freudienne, celle qui concourt à la naissance de la psychanalyse, à son essor, toujours renouvelé. » Et qu’« Avec la Gradiva revient, aussi, le féminin fraternel, selon Freud. »

Et des catégories de « muses », il y en a… : « La Muse, le fée, les Moires ou les Parques. Toutes ces figures, si présentes dans l’œuvre freudienne, sont les messagères des questions délicates ou insolubles. Elles puisent leur origine dans l’altérité inévitable, pour dire la naissance, la vie, la mort, la création. »

Le coffre, le coffret, l’écrin, la boîte, sont autant de manifestations d’un réel qui « crée le contenant s’inversant aussi en contenu. » Et « La métaphore devient alors métonymie ». L’auteur cerne que « Dans « Le motif du choix des coffrets », Freud a, sans doute, tenté de résoudre, littérairement, et sur le mode métaphorique, la difficulté de la transmission de la psychanalyse. » Texte dans lequel il « met bien en valeur combien le féminin demeure efficient parce qu’il est énigme.»

Mais le féminin est aussi lié au Père : « Totem et Tabou et l’article « Le tabou de la virginité » m’ont semblé fondamentaux, dit-elle, en ce qu’ils expriment l’énigme du Père et du féminin. » C’est le signifiant « tabou » qui fait, bien sûr, le lien analysé ici, entre ces deux écrits, dont l’un traite du mythe de l’origine de la paternité, quand l’autre s’attache au féminin au sein même des relations homme/femme.

Sylvie Sesé-Léger montre combien la thématique de l’honneur a évolué, comment aussi l’idéal de la virginité s’est transformé en se déplaçant de la figure de la vierge à celle de l’enfant, lequel est devenu aujourd’hui l’Autre sacré, en occupant sa place. Mais « la clinique psychanalytique de l’adolescence, précise l’auteur, révèle que ce temps de passage est toujours lié aux bouleversements de la sexualité, à la rencontre inaugurale avec l’autre sexué. »

Sylvie Sesé-Léger aborde encore la clinique du transsexualisme, là où, dans une forme de création masochiste, une sorte d’auto-engendrement est à l’œuvre, et « le féminin apparaît comme la forme idéale, désincarnée. » En effet, ici « L’Autre de la différence sexuelle n’existe pas […].»

C’est par l’évocation de l’œuvre littéraire de Joë Bousquet que se termine l’ouvrage (la poupée fétiche); elle révèle, entre autres, aux yeux de l’auteur « comment le féminin ne peut se rejoindre ». « Il est toujours, dit-elle, tension entre le réel et le symbolique, qui devient, alors, source de création. »

Ainsi, résumerons-nous cette originale, riche et foisonnante approche de l’énigmatique féminin qui se montre, à chaque fois, à chaque cas de la clinique - dont il est témoigné ici dans de nombreuses pages -, en disant qu’il se révèle d’être le ressort, pour l’homme comme pour la femme, de la rencontre avec l’altérité.

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Un cartel de lecture de l’ELS

(Ecole Lacanienne de la Salpêtrière)