Voi che sapete che cosa è amore

Nicole Yvert Coursilly est psychanalyste à Paris. Elle a exercé en hôpital psychiatrique, pour adultes, pour enfants, en dispen­saire, en CMPP, en crèche et en cabinet. Elle a publié en 2016 aux éditions des crépuscules, Accomplir la promesse de l'aube, de l'écoute des bébés à la lecture de Tchouang-tseu.

 

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icole Yvert poursuit sa recherche sur le transfert et son efficacité comme outil privilégié du psychanalyste, l'œil toujours à l'écoute des bébés, à l'écoute aussi des tableaux. Elle tente par quelques récits précis de nous en rendre compte, ce qui, pour elle, est une condition essentielle à la transmission de la psychanalyse et à la permanence de sa vitalité. Elle prolonge sa réflexion sur la pensée sans les mots, qui est celle des bébés et des arts graphiques, plastiques entre autres, en proposant, pour en fournir un modèle métaphorique dynamique, de faire appel à la langue graphique chinoise, langue de pictogrammes, images, traits, dessins indicateurs de mouvements tant psychiques que physiques, caractères d'écriture non transcriptive, et elle met ceux-ci en résonance avec les pictogrammes introduits par Piera Aulagnier dans la métapsychologie dépliée dans son célèbre ouvrage La violence de l'interprétation, du pictogramme à l'énoncé. Seraient ainsi honorés à ses yeux le souhait et le souci de Freud de veiller à ne pas figer l'énergie vive dans les repré­sentations topologiques de l'appareil psychique.

 

Prix: 18 €

ISBN: 978-2-918-394-7-61

 

 


 

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Vous qui savez ce qu’est l’amour. Voi che sapete che cosa è amore.

Une lecture par José Morel Cinq-Mars

 

 

Avec Accomplir la promesse de l’aube (2017), Nicole Yvert avait dessiné un premier portrait de sa longue expérience de psychanalyste avec des bébés, - de tout petits bébés même - confiés par la Justice à l’Aide sociale à l’enfance qui en retour les avaient confiés à des pouponnières. A l’invitation de Françoise Dolto, elle s’était engagée, non sans une certaine hardiesse, dans un travail d’écoute et d’accueil de ces sujets démunis et souvent énigmatiques, dont la pensée est celle d’avant les mots et la maitrise des gestes. Il lui revenait, écrivait-elle, de se mettre en position de lire sur les corps des infans qui lui étaient amenés les signes d’une naissance marquée par la violence, le malentendu, l’indifférence cruelle ou toute autre forme de folie maternelle. Témoigner de ce travail, analyser ses mécanismes, l’éclairer par ce qui peut s’apprendre de Freud, de Lacan, d’autres psychanalystes – Bion, Bolas, Winnicott, Davoine et Gaudillière, Zaltzman, Aulagnier, etc. – mais aussi par ce qui peut aussi s’apprendre de la littérature, de la philosophie et plus particulièrement de la pensée chinoise, tenait pour elle d’une exigence indissociable de sa pratique clinique, laquelle constitue « l’effet vérifiable » de la psychanalyse.[1] Paru l’automne dernier, Vous qui savez ce qu’est l’amour poursuit son travail de transmission par un texte tout à la fois grave et léger,  telle l’aria de Mozart qui donne son titre à ce bel essai.[2]

Construit en deux temps, le livre amène d’abord le lecteur à regarder, presque à participer avec la psychanalyste à quelques moments-clés du travail avec un bébé ou avec un bébé-dans- l’adulte ; l’auteure s’emploie ensuite, à déployer sa conception du transfert comme expérience engageant l’être de l’analyste. Le terme d’expérience est choisi délibérément en opposition à celui d’expérimentation. Non reproductible, l’expérience peut néanmoins être partiellement transmise ce qui oblige à se confronter à la question de l’écriture :    

Puisque la clinique est le lieu de la recherche, il faut trouver une écriture qui assure la transmission de cette discipline – et non son enseignement – c’est-à-dire une écriture qui soit effective, qui soit un acte créatif à la mesure, à l’image de l’acte analytique : une écriture qui engendre chez son lecteur une expérience de lecture.[3]

Dès lors que pour Nicole Yvert il s’agit moins d’interpréter que de créer à partir du transfert, on ne s’étonne pas que son texte s’ouvre sur le choc sa rencontre avec La Vierge au buisson de roses, un tableau du peintre Martin Schongauer, et la description de l’émotion ressentie face à cette scène d’amour entre un bébé au regard si sérieux  et une mère qui entrevoit l’avenir douloureux de celui-ci.  Bouleversée par ce qu’elle perçoit de cette scène, elle livre une première formule du transfert : « […] ce qui se réalise entre l’image, son créateur, et son regardeur, dans l’immédiateté d’un regard. »[4]

Suivent alors cinq autres scènes qui illustrent ce que signifie « devenir pure présence au corps de l’enfant » et montrent comment c’est cette présence qui permet de donner à « l’événement transfert » une chance de se produire dans toute son intensité. Qu’elle s’oblige à supporter la panique d’avoir tout oublié de l’histoire, pourtant terrible, d’un nourrisson qu’on lui amène, qu’elle s’appuie sur l’irritation ressentie devant les pleurs inextinguibles d’un bébé qui ne lui offre qu’une place de « méchante, intrusive et dangereuse » pour questionner une arrivée au monde non désirée, qu’elle ose répondre précisément, de façon non  « négociable avec aucun surmoi »[5]  à une patiente qui lui demande où elle part en vacances, qu’elle s’autorise à nommer les effets de la grande beauté que semble ignorer une patiente ou qu’elle reconnaisse dans le regard fuyant d’un nourrisson une demande de rencontre avec sa mère, Nicole Yvert se montre attentive, disponible, curieuse  de l’autre, tendue par l’effort de déchiffrer le message transmis par le corps du bébé. L’importance qu’elle attache à rendre perceptible ce qui se passe en ce moment décisif est telle qu’elle revient à deux reprises sur des scènes décrites dans le précédent livre, insistant ici sur la panique occasionnée en elle par l’oubli des circonstances terribles qui avaient entouré la naissance d’un tout-petit et repérant là, la délicatesse amoureuse d’un bébé inventant un « regard papillonnant » pour sa mère qui, dans son délire, perçoit tout regard comme excessif.

Après ces scènes mises en récit, la psychanalyste creuse le concept de transfert dont elle rappelle que quels que soient les courants divers qui parcourent la psychanalyse, quelles que soient les modifications apportées à son corpus par les effets des changements de la société, par les découvertes scientifiques et par la clinique, c’est bien lui qui  « assure et garantit la spécificité et l’efficacité de la psychanalyse », lui qui demeure « l’outil privilégiée et durable de son acte ».[6] S’inspirant de la définition formulée par  Jacques Lacan :  lieu de la tension entre dans lequel chacun se porte vers l’autre, elle s’attache au mot entre, utilisé ici comme substantif  car il s’étoffe de tout ce que Nicole Yvert emprunte à la pensée chinoise pour décrire une expérience qui met en jeu le souffle, le vide, l’énergie vibratoire, la disponibilité totale au moment présent. 

Les pages consacrées au cas particulier du « transfert avec les petits d’hommes » sont particulièrement riches. Rarement a-t-on lu si bellement raconté ce qui peut se passer lors d’une consultation entre une psychanalyste et un bébé sans sa mère. Exposant sa pratique, Nicole Yvert se montre convaincante quand elle déclare que ce type de transfert est le « paradigme de tout transfert en psychanalyse, son ombilic. »[7].

Son approche prend appui sur un certain nombre d’éléments, à commencer par le dispositif de la séance qui suscite le transfert en faisant tiers entre le nourrisson et sa psychanalyste.  La partie n’est pourtant pas jouée tant que ce transfert n’aura pas permis que l’appel du nourrisson lui soit retourné sous forme d’une voix adressé à lui, sujet vivant et humain.

Le corps du bébé est porteur d’un texte en attente d’être lu ; il revient au clinicien de déchiffrer ce qui est écrit dans une langue que Nicole Yvert nomme graphique, « faite de ce que les bébés figurent, donnent à voir, à sentir, à éprouver consciemment et inconsciemment ».[8] Lorsque le texte porté par le corps du nourrisson est reconnu, entendu, accueilli par des paroles bienveillantes, alors peut survenir l’événement d’une rencontre véritable. Tout bébé qui nait cherche une terre où s’enraciner, un « point d’ancrage fondateur » disait Nathalie Zaltzmann. Celui qui n’a pas pu bénéficier d’un tel accueil reste comme suspendu, en attente d’une parole qui lui fera place parmi les humains. L’expérience de l’écoute analytique a cette valeur humanisante qui fait surgir la  terre fondatrice. Plus, elle est une expérience de plaisir - Nicole Yvert ose d’ailleurs écrire que « plaisir est le maitre-mot d’une consultation avec un bébé » :

C’est sur ce support du plaisir pris à être ensemble dans l’échange grâce à ce portage affectif et symbolique, véritable tapis volant, postulat de toute rencontre, de tout accueil, que le bébé pourra se laisser aller à exprimer sa douleur, sa rage, sa détresse. [9]

Dans ce travail de reconnexion d’un nourrisson à son élan vital, la psychanalyste ne cherche pas à établir un lien indénouable, ce qu’elle recherche c’est établir un contact avec le bébé pour passer le relai à la mère, et sans doute y réussit-elle puisqu’elle observe qu’aucun de ces enfants ne s’est attaché à elle.  Une fois déchiffré ce que nul n’entendait de leur demande, ils n’avaient plus besoin d’elle. 

Ce que raconte Nicole Yvert pourrait paraitre trop beau pour être vrai si elle n’insistait aussi, avec une franchise qu’on ne trouve pas toujours sous la plume de ceux qui se dissimulent derrière de bien sages vignettes cliniques, sur les exigences de ce travail et les angoisses qui l’accompagnent. Accueillir le vivant, son énigme, son mystère, sa beauté exige de se laisser toucher intérieurement en un lieu jamais ou rarement atteint autrement, et ce n’est pas sans risque, pas plus que plonger dans cette zone de ténèbres qu’est la folie maternelle.  Pour y parvenir il faut la discipline qui permet de créer la disponibilité préalable à toute rencontre et de supporter le vide d’où s’absente le savoir. On est saisi par la description de ces moments « avant l’entrée en scène », moments de vigilance et d’extrême concentration, moment de nudité théorique mais aussi de délestage du tragique des récits qui ont présenté l’enfant, non pour l’oublier définitivement, mais suffisamment longtemps pour accueillir une vie nouvelle, et offrir au bébé encore si démuni ce qu’elle désigne, après Romain Gary, comme « la promesse de l’aube ».  Tout cela devient possible pour qui sera porté par « le plaisir de travailler sur un fil » et par cette attente incommensurable, que Freud nommait attente croyante, - dans laquelle pourrait se reconnaitre le désir de l’analyste -, et qui est surtout cette « capacité d'émerveillement devant le mystère de la vie ».

Pour conclure, on dira à celle qui écrit :

Il nous faut transmettre notre expérience du transfert, de ce qui dans la psychanalyse, sauve et non guérit. Il nous faut transmettre notre dialogue avec cet autre en qui, à chaque rencontre, nous croyons.

que par ses mots, ses images et son engagement dans son effort pour transmettre une expérience,  quelque chose, en effet,  passe. En quoi elle aurait bien atteint son but. Et on terminera par cette émouvante citation qu’elle emprunte à Nancy Houston.

Qu’est-ce qui vous permet de continuer ? […] c’est le son qui va et vient comme l’eau parmi les pierres. L’eau est son, la pierre, silence.  L’eau te sauve. Rien ne te fera plus peur que l’immobilité. Le mouvement du monde qui freinerait, ralentirait, s’arrêterait, les gens qui resteraient de pierre. »[10]

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Nicole Yvert Coursilly, Vous qui savez ce qu’est l’amour. Voi che sapete che cosa è amore, préface de Philippe Jousset, Editions des crépuscules, Paris, 2020.

Nicole Yvert Coursilly, Accomplir la promesse de l’aube, Editions des crépuscules, Paris, 2017

 

[1] Accomplir la promesse de l’aube, p. 16

[2] Chérubin, Les Noces de Figaro, acte 2, scène 3.

[3] Vous qui savez ce qu’est l’amour, p. 81

[4] P.21

[5] P.37

[6] P.44

[7] P.51

[8] P.66

[9] P.56

[10] Bad Girl, 2014.