L'impossible rencontre (1919-1969)

l'auteur Maître de conférences à l'université Paris-VIII. ou elle enseigne l'histoire de la psychologie et de la psychanalyse en France et chercheur au Cesames (Paris-V, Inserm, CNRS). Elle est membre Fondateur du Groupe d'études pluridisciplinaires d'histoire de la psychologie (GEPHP). de l'Association internationale d'histoire de la psychanalyse (Al HP) et de la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme (SFHSH). En couverture : Le divan de Daniel Lagache 0 Patrick Tournebceuf/ Tendance Floue, PSYCHOLOGIE ET PSYCHANALYSE EN FRANCE : L’IMPOSSIBLE RENCONTRE 1919 1969 Compte rendu du livre de Annick Ohayon Ae de la découverte Poche Paris 2006 Ecrit dans un style alerte cet ouvrage qui se présente comme un récit, retrace la rencontre conflictuelle de la psychologie française avec la psychanalyse depuis la fin de la première guerre mondiale jusqu’au tournant de 1968. Méfiance, fascination, conflits d’intérêts marquent cette tumultueuse aventure. L’auteur nous décrit les trajectoires personnelles et professionnelles des protagonistes soulignant les effets de leurs préjugés idéologiques ou politiques, Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que d’avoir su contextualiser cette histoire dans les enjeux sociaux, politique et idéologique qui ont traversé le XX° siècle. Annick Ohayon distingue trois périodes ÿ Celle de l’entre deux guerres marquée par l’essor de la psychologie dans le monde occidental où la psychologie française qui semble alors avoir rompu avec son passé philosophique se présente comme unifiée jouissant d’une forte reconnaissance académique et de bases institutionnelles solides alors que le mouvement psychanalytique français lui s’organise difficilement face à un corps médical hostile et à des psychologues guère plus enthousiastes. Les rencontres ne se faisant que dans les congrès de philosophie ou de psychiatrie infantile La psychologie sous la houlette de Henri Piéron et de Pierre Janet qui n’est ni médecin ni philosophe se tourne vers alors « la psychologie appliquée » conçue comme un rejet des théories introspectives et vers la professionnalisation. ÿ Une seconde période couvrant l’immédiate avant guerre, la guerre et l’occupation qui va servir d’analyseur puissant des positions individuelles et collectives. Cette époque modifiera sensiblement les relations entre psychologie et psychanalyse. Des lignes intéressantes sont consacrées aux enjeux de l’orientation professionnelle durant la guerre où se confrontent les partisans d’une théorie des aptitudes chargée souvent d’innéisme et d’héréditarisme que soutient Henri Piéron face à ceux qui comme Pierre Naville ou dans une moindre mesure Henri Wallon n’y voient pas une théorie scientifique , mais une technique sociale. ÿ « Une troisième période scandée par deux mouvements successifs et contradictoires : d’abord les années 46-56 voient s’effecteur « le mariage de raison » entre psychologie et psychanalyse sous les auspices de Daniel Lagache sous la forme de la psychologie clinique qui va installer la psychanalyse à l’université et étendre ses applications aux groupes et aux institutions pendant que la psychologie se professionnalisera et se dotera d’une formation universitaire autonome . La résistance du corps médical augmentant au fur et à mesure de ces développements institutionnels. Puis, durant les années 56 à 69, les tensions éclateront et se déploieront dans trois champs : au sein du mouvement psychanalytique entre la tendance médicale incarnée par Sacha Nacht et la tendance universitaire et libérale représentée par Daniel Lagache, ensuite entre la psychologie et la philosophie sur fond de la déferlante structuraliste, enfin au sein même de la psychologie entre l’approche clinique et l’approche expérimentale » qui gagnera progressivement du terrain. Un autre duel traversera et radicalisera ces trois conflits celui opposant Jacques Lacan à Daniel Lagache. Mais celui là est déjà bien connu ! Au-delà d’un regard sur l’histoire, les conséquences de cette rencontre conflictuelle ont déposé des lignes de tensions, voire de démarcation, dont on retrouve les traces dans le paysage contemporain. Ceci éclaire de manière intéressante, nous semble t’il, le débat actuel autour de la réglementation des psychothérapies et l’attitude embarrassé des psychanalystes sur ce sujet. On voit en effet se reconstruire les confrontations de l’affaire Clark-Williams de 1953 ou une psychanalyste non médecin avait été poursuivi pour exercice illégal de la médecine. En 2005 le front se forme entre la psychiatrie neurobiologique, les TCC les psychologues universitaires et les psychanalystes ayant acceptés le contrôle de l’état pour contrer les thérapeutes qui n’ont pas une formation médicale ou psychologique. Les psychanalystes obtenant le titre de psychothérapeute en contre partie de la remise de l’annuaire de leurs membres se voient exemptés (pour combien de temps ?) d’un contrôle de leur formation. « Sur le fond, nous dit Annick Ohayon, les choses ont peu changé : il s’agit toujours de médicaliser une pratique qui, depuis qu’elle a en partie échappé à la sphère religieuse, se refuse à l’être » Elle souligne que le principal changement est intervenu dans la position des psychiatres. ceux-ci sont passés d’un modèle (dominant de la Libération à 1980) de praticiens humanistes s’appuyant sur la psychanalyse, la phénoménologie et les progrès de la psychopharmacologie s’intéressant plus aux malades en prenant en compte leur globalité, leur singularité et leur histoire qu’à la maladie mentale, à un modèle re-émergeant à partir de 1990 de traitements issus du béhaviourisme des années 30 qui préconise des thérapies basées sur l’apprentissage et le conditionnement (se voulant brèves et peu coûteuses) ce qui séduit beaucoup dans une époque à l’affût de gestion, d’efficacité et de rentabilité. Frédéric Rousseau

Psychologie et psychanalyse
en France

L'impossible rencontre (1919-1969)

S Annick Ohayon

Qu'est-ce qui distingue les psychologues des
psychanalystes ? Pourquoi les uns et les autres tien-
nent-ils le plus souvent à affirmer fermement leurs
différences? Pour répondre à ces questions, les débats
théoriques contemporains sont d'un faible secours.
D'où l'importance de ce livre ambitieux, où Annick
Ohayon propose une fresque historique nourrie d'une
enquête en profondeur, qui retrace les rapports
mouvementés et l'impossible rencontre entre la
psychologie scientifique française et la psychanalyse.

Dans ce paysage complexe, deux personnages clés
émergent successivement: Pierre Janet et Daniel
Lagache. Face à eux, deux autres, à la stature impo-
sante, se dressent; Sigmund Freud et Jacques Lacan.
Freud défendrait contre Janet l'originalité de sa
doctrine et de sa méthode. Lacan préserverait, contre
les tentatives intégratrices de Lagache, 1'" or pur » de
la psychanalyse du « vil plomb » de la psychologie et
des applications sociales. Cet ouvrage novateur bat en
brèche cette vision manichéenne, dont psychologues
et psychanalystes sont toujours prisonniers aujour-
d'hui. Par la rigueur de ses informations, ce livre sera
particulièrement utile aux étudiants en psychologie,
mais aussi à tous ceux, praticiens ou non, qui souhai-
tent mieux connaître l'histoire de ces disciplines.