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Maternités particulières
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Catherine VANIER, Alain VANIER
Maternités particulières
La supposition du sujet
Deux pratiques apportent un éclairage sur ce qui se joue dans les premiers temps de la relation mère-bébé : l’une a lieu dans un service accueillant des mères « psychotiques » enceintes et pendant quelques mois après la naissance de leur bébé, l’autre dans un service de réanimation néonatale avec de grands prématurés. Ces situations, où la relation est perturbée, empêchée, du fait d’une certaine inadéquation des attitudes maternelles, ou en raison des obstacles techniques, se présentent comme une mise à plat de ce qui se passe très précocement.
En travaillant avec ces mères et leurs enfants, les auteurs ont formulé l’hypothèse de « la supposition de sujet » pour tenter de nommer ce qui spécifiait ces expériences et ils ont pu en mesurer l’efficacité. En effet, cette relation, dans les tout premiers temps de la vie, se fonde moins sur une fusion entre mère et bébé ou sur le savoir que la mère imputerait à son enfant que sur la supposition, avant tout, d’un sujet que la mère pose dans cet enfant, un sujet qui fait partie d’elle mais qu’elle se représente séparé selon une logique qui relève du signe plutôt que du signifiant.
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Note de lecture
Maternités particulières
Catherine et Alain Vanier, Toulouse, Erès, 2025
C’est un vrai plaisir de lire les « maternités particulières » de Catherine et Alain Vanier.
Alain Vanier présente dans son premier chapitre, plusieurs récits de rencontres, dont celui d’une jeune patiente africaine prise dans la détresse du voyageur égaré dans un monde sans repères lisibles pour lui. Il m’a renvoyé la question des modalités de la séparation « symbolique » ou « réelle » dans les langues traditionnelles d’Afrique de l’Ouest, cette région où j’ai passé trente années de ma vie. Cette jeune maman, interdite devant son enfant, venait-elle de cette région ? Ses problématiques (le regard, versus le
« mauvais œil », le prénom homonyme, versus le « double spéculaire », la rupture plutôt que les paroles, versus les bavardages à plaisanteries, correspondent toutes à des manières d’être et de penser qui ne sont pas lisibles pour des Occidentaux. Pourtant, elles lient en les déliant les hommes et femmes dans leurs souffrances et leur monde ; elles en sont le moyen d’expression dans les langues de ces cultures claniques où dire non est une offense, une humiliation qui porte le malheur de la destruction du lien. Ici, les ressentis ou vécus paranoïaques n’y sont pas rares à la rencontre des discours de l’occident scientifique. Cette jeune maman sait l’exprimer au psychanalyste qui l’accueille. Alain Vanier l’accueille.
Catherine Vanier met en lumière l’importance de la parole dans la rencontre du psychanalyste en société, là où il rencontre le sujet, « il suppose un sujet », qui n’est pas encore né aux demandes qui lui viendront, quand il entrera dans la langue, puis dans les discours. Avec la modestie de sa présence, elle rappelle un des enseignements de Françoise Dolto : « le bébé est une personne » ; elle balaye les accusations « d’interprétations sauvages » qui faisaient flores et repoussoir dans les années 1950. Sa rencontre avec la petite Canelle et ses parents déplie une parole qui peut être - si elle s’y engage comme telle - bien autre chose qu’un savoir phallique et défensif plaqué sur les patients pour affirmer ses pouvoirs de soignants. Dans cette rencontre, elle fait acte de l’ouverture à la parole parentale, comme le fait Winnicott avec la petite Piggle, donc à une place pour l’enfant, qu’offrent les mots de l’analyste quand ils créent de l’air dans la chaîne signifiante (dernier chapitre d’Alain Vanier), et laissent passer entre les mots un savoir de ces mères empêchées de leur enfant, un savoir en creux, un imaginaire des liens où elles peuvent se regarder, où elles pourront se sentir vivre avec leur enfant dans le monde.
Rosine et Robert Lefort désignaient ces mots/ces paroles de « construction en analyse »1. Rencontre d’une vérité qui en faisant lien, délie aussi ce qui était cadenassé d’effroi. Quand les mots s’offrent comme signes venant de l’Autre, et non s’imposent comme absolus, ils s’offrent aux reprises signifiantes de l’enfant, et de ses parents. Catherine et Alain Vanier affirment le transfert comme institution du manque indispensable à la vie retrouvée dans ces situations, transfert qui toujours laisse l’analyste pantois regarder ses jeunes patients s’éloigner le plus souvent sans un regard.
Catherine et Alain Vanier œuvrent par leurs travaux à ce que s’admette cette présence si spécifique dans la cure avec les enfants, et avec tous ceux qui sont aliénés à leur Autre ? Certes, cette présence peut arriver par hasard dans la vie, mais - dans notre monde - l’analyste est attendu par celui qui fait appel à
1 Lefort Rosine et Robert, La naissance de l’Autre (1980), Les structures de la psychose (1988), Maryse devient une petite fille (1995), La distinction de l’autisme (2003), Paris, Seuil, coll. Champ Freudien.
lui en le supposant à même de la lui offrir, et d’en être responsable de l’acte et de sa transmission. Ce qui fait joliment conclure à Alain Vanier en citant Lacan « voilà pourquoi dans l’analyse il y faut un
« quelqu’un. »2 Il précise : « Un signifiant surgi de l’Autre, qui porte l’enfant face au miroir, car l’identification à cette image du miroir suppose une nomination. L’enfant abandonne l’image et se tourne vers l’Autre qui nomme l’image, qui le nomme. Ce signifiant décomplète l’Autre, et aliène le sujet en le fondant. (…) Ce moment restera tout aussi énigmatique pour lui que pour elle. Ainsi, adviendra-t-il comme sujet, lesté de cette question – Que/Qui suis-je (pour l’Autre) ? – qui orientera sa vie ? »
Polémique relativement à certaines certitudes concernant le silence de l’analyste selon Lacan ? Peut-être et tant mieux ! Mais telle n’est pas leur visée, leur discrétion en est la marque… Dans ce livre, ils témoignent et transmettent tous les deux ce dont relève la modestie du lien, dont les paroles font toute sa place au manque de et dans l’Autre. Cette présence en acte, cet acte de présence, fait honneur à la psychanalyse et à sa transmission, dessinant son juste espace en société.
Martine Fourré
2 Lacan Jacques, « Radiophonie » (1970), dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, op. cit. p. 413