"rien que la pulsion de vie"

Les lecteurs du Coq-Héron sont souvent les premiers à le constater : les travaux des dernières années de Ferenczi ne se trouvent plus sur la liste noire des publications analytiques. Après de longues années de silence, sa vie, le développement de ses idées, sont devenus le centre d’intérêt d’un grand nombre d’auteurs dont les travaux paraissent souvent dans notre journal. Cependant l’ouvrage de Jimenez est le premier qui soit consacré exclusivement aux réflexions de Ferenczi qui témoignent de ses différends avec Freud. L’ouvrage mérite l’attention de tout analyste qui s’intéresse à Ferenczi et il rendra grand service à ceux qui veulent consacrer un séminaire à sa pensée. Bien que Jimenez se concentre sur le Journal et les Notes prises au cours des dernières années, sa démarche permet au lecteur de suivre le cheminement de la pensée de Ferenczi lié à son histoire, en particulier à l’histoire de sa relation avec Freud. Jimenez s’intéresse également au destin du Journal Clinique et des Notes après la mort de Ferenczi et évoque la période où ces documents sont restés au fond des tiroirs. Lorsque Michaël Balint est entré en leur possession, sa situation au sein de l’association analytique en Grande-Bretagne ne lui a pas permis d’insister sur leur publication. Comme en témoigne sa correspondance avec Jones, dont la position était loin d’être neutre dans le débat Freud / Ferenczi, Balint a dû lutter pour que les derniers articles de Ferenczi prennent place dans les volumes contenant son œuvre. Après la mort de Balint en 1970, Judith Dupont, la nouvelle légataire des manuscrits de Ferenczi, a réuni autour d’elle une équipe de traducteurs et l’œuvre complète de Ferenczi a pu enfin être éditée par les éditions Payot. En 1985, l’année de la publication du Journal, les idées de Ferenczi conçues pendant ses dernières années paraissaient encore bien troublantes pour la communauté analytique et dans un premier temps, aucun ouvrage qui leur soit spécifiquement consacré n’a vu le jour. Actuellement Ferenczi est un auteur lu et commenté. Désormais de nombreux connaisseurs de ses écrits existent, plusieurs colloques sont consacrés à sa pensée (voir les conférences présentées récemment au Colloque de Budapest parus dans notre n° 212) Parmi les analystes qui se sont penchés sur les textes de Ferenczi, la place de Jimenez n’est pas la moindre. C’est lui qui a poursuivi l’étude du Journal Clinique et des Notes cliniques le plus en profondeur et de la manière la plus conceptualisée. Dans ces écrits d’une totale franchise, Ferenczi est allé très loin dans la mise en question de certaines idées de Freud, dont, comme le remarque avec justesse Jimenez, il est resté le disciple pour la majeure partie de sa vie. Comme le montre Jimenez, Ferenczi réalise dans le Journal et dans les Notes un « renouveau conceptuel » de la psychanalyse. De ses idées on peut voir émerger une nouvelle conception des pulsions dans laquelle la pulsion de mort n’a plus de place. Les articles de la dernière période, le Journal clinique et les Notes font de Ferenczi le premier analyste à élaborer une théorie de relation d’objet. Le cheminement des idées de Ferenczi lors des dernières années indique pour Jimenez qu’il a quitté alors sa place de disciple pour assumer celle du théoricien. Pointant la continuité entre les premiers travaux de Ferenczi et ceux de la dernière époque, Jimenez souligne que son originalité était déjà présente en 1909, date de la publication de son article sur «l’introjection ». Comme le révèle le lien entre les « phénomènes autoplastiques » évoqués en 1919,1 et l’identification à l’agresseur, concept de la dernière époque, un grand nombre d’articles de début de sa carrière d’analyste contiennent déjà en germe les concepts ferencziens fondamentaux. Pour présenter la métapsychologie de Ferenczi, Jimenez nous conduit à travers toute l’histoire des concepts et de la technique analytique. On s’aperçoit alors que bon nombre de ses idées novatrices sur la technique étaient présentes dès 1919. Jimenez, comme la plupart des auteurs qui ont examiné les travaux de Ferenczi, souligne l’importance de son apport sur la question du trauma. Sa méthode de les présenter dans un contexte historique est particulièrement éclairante. Après avoir évoqué les Etudes de l’hystérie de Breuer et Freud et la conception « paléo-traumatique» de cet ouvrage, il parvient à mettre en évidence le caractère innovant des idées « néo-traumatiques » de Ferenczi. Il souligne l’importance des critiques de certaines conceptions freudiennes de Ferenczi, notamment la concentration sur la névrose obsessionnelle et sur l’analyse de caractère, ainsi que le refus de prendre en considération la base organo-hystérique des pathologies. Ferenczi mettait également en cause la surestimation du fantasme et la sous-estimation de la réalité traumatique dans la pathogenèse. Pendant les années de leur désaccord, Freud a écarté les critiques de Ferenczi sous le prétexte que son ami ne cherchait qu’à fuir la réalité et qu’il s’était retiré sur une île des rêves. Jimenez reconnaît le caractère utopique de certaines idées de Ferenczi qui, tout en admettant la destructivité de l’être humain, a envisagé « un monde humain sans clivage et sans vendetta ». Parmi leurs points de désaccord figure la question de la sublimation. Alors que pour Freud, la sublimation est un mécanisme de défense « qui a échoué », Ferenczi, refusant cette proposition pense que la sublimation n’e provient pas des motions agressives-égoïstes, mais des tendances altruistes qui, à son avis, existent bel et bien chez l’homme. Le débat historique entre Freud et Ferenczi est déterminant pour la pensée des analystes contemporains. Ce débat recèle de la matière à réflexion inépuisable car il suscite des interrogations sans fin. Comme nous le rappelle Jimenez, Ferenczi estime que Freud n’était pas allé assez loin dans l’analyse de son propre complexe d’Œdipe : « il a bien voulu jouer le rôle du « dieu castrateur, mais ne veut rien savoir du moment traumatique de sa propre castration dans l’enfance. »2 Cependant doit-on s’étonner qu’un pionnier ait ses propres points aveugles et qu’il ne reconnaisse pas tous les aspects de sa découverte ? Freud a ouvert la voie aux générations d’analystes qui pouvaient apporter des éclaircissements sur ce phénomène bien complexe. Lorsque Ferenczi reproche à Freud son identification excessive au rôle du père il a probablement raison. Tout en déléguant à d’autres la présidence au sein de l’Association de la psychanalyse, Freud veillait sur la paternité de ses idées et il n’était pas mécontent de voir ses élèves se transformer en disciples. Mais les critiques de Ferenczi à l’égard de Freud sont-elles sans rapport avec le fait que lui-même ne soit jamais devenu parent ? Tant qu’on ne se voit pas comme le père et la mère de tel et telle, on continue de se considérer comme l’enfant de tel et telle. Et quelle vue sur l’enfant convient mieux à l’analyste et à sa démarche dans ses cures ? Celle de pervers polymorphe ou celle de victime des traumatismes ? Quant aux parents, aussi pleins qu’ils soient des meilleures intentions, pris dans leur histoire propre, ils ne seront ni toujours aimants, ni toujours équitables, certes. Est-il pour autant juste de voir en eux la seule partie ambivalente dans la guerre éternelle entre les générations, comme le faisait Ferenczi ? Les traumas sont-ils toujours suivis de l’identification à l’agresseur ? Peut-on tenir le travail analytique accompli lorsque les traumas subis par l’analysant sont déterrés? Ou bien, en le poursuivant, peut-on rencontrer l’être habité de pulsions dont il ne peut se défaire, qu’il peut, au mieux, reconnaître puis éventuellement, apprivoiser ? L’analyste qui peut nous servir de guide dans ce labyrinthe des idées est Balint. En évoquant le débat entre Freud et de Ferenczi dans son ouvrage Le défaut fondamental3 il a montré que leurs idées ne représentent nullement des positions mutuellement exclusives, mais de deux manières différentes de penser. Tout comme Balint, Jimenez voit dans Ferenczi le créateur des théories de la relation d’objet. Si on se penche sur les théories analytiques contemporaines on se rend compte qu’un grand nombre entre elles suivent le sens ferenczien. Comme nous le rappelle Jimenez dans la conclusion de son ouvrage, l’analyste qui ferait un usage exclusif de la théorie des pulsions ne pourra éviter de « retraumatiser » le patient. Peu avant sa mort, le 29 mars 1933, Ferenczi, faisant référence à « la situation à Berlin », supplie Freud « de partir avec quelques patients dans un pays sûr, éventuellement l’Angleterre ». Dans sa réponse Freud laisse entendre que son ami est excessivement alarmiste. Pour lui « la fuite ne serait justifiée que par un danger vital direct », et, ajoute-t-il, « après tout, si l’on vous assomme, c’est une façon de mourir comme une autre ». Leurs positions respectives paraissent faire écho à leur divergence sur le trauma. Apparemment, son « île de rêves », n’a pas inspiré que des rêves à Ferenczi, mais a suscité aussi des cauchemars auxquels la réalité a fini par se conformer. Quant à Freud, son adhésion à l’idée de la pulsion de mort n’était probablement pas sans rapport avec la position résignée qui était la sienne dans cette lettre. Il semblerait que des deux, c’était Ferenczi « le rêveur » qui était le plus conscient de ce que Jimenez désigne comme « le potentiel traumatogène du monde extérieur ». Eva Brabant

PRESENTATION DE JUDITH DUPONT PREFACE DE AGUSTIN GENOVES

TRADUIT DE L'ESPAGNOL PAR EVA LANDA
En septembre !t931, Sândor Ferenczi écrit à Freud : « J'étais et je suis encore pJongé dans un difficile "travail de clarification" intérieur et extérieur, et aussi scientifique. » En mai 1932, Freud lui répond en évoquant « l'île des rêves où vous demeurez avec vos enfants fantasmatiques ». Ces deux remarques font référence aux quelque deux cents notes, presque toutes datées, que Ferenczi a rédigées entre 1930 et fin 1932, et que sa mort a interrompues. C'est ce corpus que José Jiménez Avello étudie. Il en extrait la richesse et la pertinence du questionnement de l'analyste pour les développements futurs de la psychanalyse. Plus particulièrement, la remise en cause de la pulsion de mort (contre le pessimisme de Freud), la place accordée aux émotions de l'analyste (contre la neutralité et l'abstinence freudiennes), ainsi que l'ouverture à un contrôle possible du contre-transfert.
Mais ce qui retient aussi l'attention du lecteur, c'est l'originalité du projet de Ferenczi, le travail de la pensée qui cherche, qui s'interroge, qui tâtonne, l'extraordinaire liberté de ton et de parole où se mêlent l'analyse, la confidence et l'auto-analyse.
José Jiménez Avello, psychiatre et psychanalyste (full member de l'International Fédération of Psychoanalytic Societies), a publié en 1998 Para leer a Ferenczi (Pour lire Ferenczi). Un grand nombre de ses articles ont paru dans des revues et des recueils (Le Coq-Héron, Intersubjetivo, International Forum, Integrative Thérapie, Filigranne, The American Journal of Psychoanalysis, La partecipazione affettiva dell'analista, Ferenczi y el psicoandlisis contemporaneo).