variations psychanalytiques sur le passage d'un sciècle à l'autre
Je est un autre
Comme les sept autres auteurs de ce collectif, Nathalie Georges-Lambrichs pratique la psychanalyse, inscrit son travail dans « L'Orientation lacanienne » du Champ freudien, est membre de l'Ecole de la Cause freudienne (ECF) et de l'Association Mondiale de psychanalyse (AMP). Daniela Fernandez est, de plus, membre de l'Ecole d'Orientation Lacanienne (EOL) en Argentine. Clara Royer est Maître de conférences en Cultures d'Europe centrale à l'Université Paris-Sorbonne (Paris IV) et romancière. Editions Michèle www.editionsmichele.com

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Variations psychanalytiques sur le passage d'un siècle à un autre
Le prix Nobel de littérature (2002) a rendu son œuvre accessible à un public nombreux, français notamment. Imre Kertész est donc célèbre. Son œuvre n'est pourtant pas si lue qu'on le voudrait. Et voilà qu'elle est mise à l'écart, dans son pays.
Cet auteur inclassable produit, avec sa logique ironique si sensible dans Dossier K., une œuvre classique et subversive. Avec une habileté consommée, Imre Kertész force en nous un passage pour loger le Réel d'Auschwitz, car Auschwitz dit-il, appartient à ce que nous appelons «la culture».
Déporté peu après son père, seul il en est revenu. Écrivain de sa propre expérience, comme telle indicible, il s'est voué à démontrer que rien ni personne ne cesserait plus d'en revenir. Plus le nom d'Auschwitz s'efface, plus il revient. Tel un revenant, il nous hante et marque chacun de nous un par un.
Kertész incarne le destin humain marqué par le nazisme, puis par le communisme. La liberté de son écriture, il l'a conquise dans la marge de sa solitude et de sa vie amoureuse. Il a capturé celles-ci dans une forme et un ton, et il explique comment son écriture les a « libérées » en retour.
L'homme Kertész n'est pas celui des Mots de Sartre « qui les vaut tous et vaut n'importe qui ». C'est celui qui a mis au point un art capable de contenir le trauma dans un extraordinaire emboîtement de romans et de journaux qui se font écho.
C'est pourquoi huit « auteurs » ont voulu chacun faire entendre comment cette œuvre diffractée contribue à éclairer notre époque, ses impasses et son ferment. Ils l'ont fait dans une marge, aussi : celle de leur expérience de la psychanalyse.
Huit auteurs, plus une, qui, de la littérature qui est son domaine, accueille ces travaux, et leur ouvre un nouveau champ à défricher.
Collection dirigée par Philippe Lacadée

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Nathalie Georges-Lambrichs & Daniela Fernandez, L’homme Kertész. Variations psychanalytiques sur le passage d’un siècle à un autre, Paris, Éditions Michèle, coll. « Je est un autre », 2013. Avec des textes de Guy Briole, Catherine Lazarus-Matet, Myriam Mitelman, Pierre Naveau, Christiane Page, Daniel Roy, un entretien avec Imre Kertész (Berlin 2010, dont une première transcription a paru dans la revue La Cause freudienne n°77, La demande en analyse) et une postface de Clara Royer.

Quand la psychanalyse rencontre la littérature, selon l’idée freudienne et lacanienne que « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie » , il y a là toutes les bonnes raisons de se saisir de ce kairos. Sept analystes, plus une auteure spécialiste de littérature hongroise, ont décidé de prêter l’oreille pour écouter l’œuvre profonde, dense, subversive d’Imre Kertész, auteur hongrois inclassable souvent connu pour le seul thème de l’holocauste, qui a reçu le prix Nobel de littérature en 2002. Cet auteur radicalement singulier dans son rapport nécessaire à l’écriture, après avoir été déporté durant son adolescence, et avoir perdu son père assassiné à Mauthausen, paraît moins lu en France qu’outre-Rhin. Sacré auteur indépassable de la littérature d’après-guerre chez nos voisins, il est mis à l’écart dans son propre pays apprend-on dans les Variations. Cet écrivain non consensuel, d’une très grande exigence dans l’élaboration de son œuvre et dans sa recherche d’un « langage atonal », qui passa quarante-deux années de sa vie dans un petit meublé à Budapest, est non seulement un grand passeur de ce qu’écrire veut dire pour lui, mais aussi sur le grand trauma européen du XXe siècle, d’une manière absolue comme éthique pour la réception. À la question de savoir comment l’écriture « s’est imposée » à Imre Kertész, ou plutôt, selon sa formule inversée, puisqu’il « a pu dire que ce n’est pas l’écrivain qui s’empare du monde, mais le monde qui s’empare de l’écrivain » , l’auteur répond : « Oui, je crois que ça m’a pris d’une manière typiquement freudienne, au sens où tout ce complexe d’Auschwitz, moi, je le considère en tant que trauma, ce qui implique une temporalité : dans un premier temps, il y a le refoulement ; ensuite les symptômes apparaissent – ce qu’on peut mettre en rapport avec le problème de la transmission d’une génération à l’autre. Puis le conflit originel explose, la grande question étant, dans cette phase, de savoir si le trauma va remonter à la surface – alors quelque chose peut-être traité, sinon guéri –, ou bien si ça va rester refoulé et alors, ça va nécessairement se répéter. » Et plus loin d’ajouter, « [e]n général, quand on parle de trauma, c’est avec une connotation négative. Or, à contre-courant de cette pente, il me semble aujourd’hui que tout ce que j’ai écrit et pu dire doit permettre de penser qu’on peut tourner cela en positif : c’est ainsi que l’on peut, maintenant, nommer l’holocauste et lui donner sa place dans ce que Freud a appelé la culture ; c’est comme ça que l’holocauste a pu s’inscrire, en tant qu’événement et fait culturel. »

Ces Variations se lisent tout autant pour elles-mêmes, car elles déroulent les fils de la pelote kertészienne selon la « poignance personnelle » de chacun des auteurs, comme le rappelle Nathalie Georges-Lambrichs, en empruntant la formule à Jacques Lacan. Elles se font passeuses à leur tour de l’œuvre complexe où tout se tisse en réseau. Ainsi s’ouvrent-elles avec panache par un « Kertész : Eyes wide open », une lecture de Catherine Lazarus-Matet qui lit ou relit certaines fictions de l’auteur, qu’elle qualifie d’auteur de « l’impossible ». Elles se poursuivent avec la voix de Nathalie Georges-Lambrichs, très présente dans le recueil par sa maîtrise de l’ensemble de l’œuvre, dans un premier morceau intitulé « Imre Kertész dans le champ freudien. » Daniel Roy, soliste, écrit un bel et vibrant « hommage, en forme de lettre, à un écrivain vivant. » « Ironie et destin » fait résonner la voix assurée de Pierre Naveau qui rythme Etre sans destin et « le sacrifice d’un lien ». Tandis que Guy Briole scande avec épaisseur le « non ! » dans « L’enfant qui ne naîtra pas. » Daniela Fernandez pousse la sienne pour habilement décortiquer « l’invention d’Auschwitz » kertészienne et Christiane Page scrute de très près la texture théâtrale et romanesque de l’œuvre, « les usages de la scène dans l’œuvre d’Imre Kertész », de sa voix d’enseignante-chercheuse en théâtre. Retour de Nathalie Georges-Lambrichs qui joue avec les temporalités interne et externe à la fiction sur plusieurs opus kertézsien dans un « le temps de “l’inexistence” et le temps du livre », Myriam Mitelman ne lâche finement sur rien avec « Imre Kertész, ou l’aventure de la formulation » et son travail sur la langue et son réel, à partir d’un texte moins étudié, Le drapeau anglais. Enfin le final en deux temps : la voix directe de l’auteur surgit dans un long et passionnant échange : « Le roman de l’échec » non sans être soutenue par celles des deux auteures ; et comme un point d’orgue coiffant « huit psychanalystes en quête d’auteur », la jeune voix de la romancière et maître de conférences en cultures d’Europe centrale à Paris IV, particulièrement concentrée sur les écrivains juifs hongrois, achèvent Les variations non improvisées de l’œuvre kertésienne.
Voici un petit livre important à plusieurs voix ; l’on y chemine librement d’une escale à une autre, puissance du collectif, et il montre comment la psychanalyse peut décidément parler de tout sans jamais enfermer l’autre singulier. Et faire passer d’un siècle à l’autre, le fracassant réel du malaise de la civilisation.

élise Clément