écrire à son psychanalyste
Lettres du divan. écrire à son psychanalyste

Sous la direction de:

«Un analysant écrit à son analyste. Lettres, messages, poèmes, récits de rêves ou de souvenirs, aveux d'un désir, ou d'une douleur, qui ne se dit pas. Ces écrits en marge des séances occupent une place à part dans l'analyse ou la psycho­thérapie, comme si le désir inconscient et ses tourments trou­vaient là à se loger. Dans le mouvement même de son écriture, le sujet rejoint la part cachée de son être, celle qu'il ne livre pas en séance. Il se souvient de lui-même en quelque sorte, pour et avec un autre qu'il retrouve dans l'imaginaire. Nous ne sommes plus seulement dans "l'échange de mots" (Freud) au sens strict, mais dans la correspondance. S'agit-il d'une écri­ture analysante? D'une échappée hors du cadre analytique? A-t-on affaire à un récit de soi qui trouve sur le divan sa raison d'être? Et comment les psychanalystes accueillent-ils les écrits de leurs patients?

La réflexion proposée ici ne porte pas tant sur des écrits publiés que sur ceux qui croisent la parole en séance. Pour certains, l'écriture a précédé leur entrée en analyse et a rendu possible une ouverture à la parole analytique et à ses soubas­sements inconscients. Pour d'autres, déjà en analyse, elle est apparue comme une issue créatrice constituant symbolique­ment une " chambre à soi " (Virginia Woolf) pour y déposer les sédiments de sa parole. Le divan, réel ou imaginaire, constitue dès lors ce lieu où la lettre se compose, rejoint d'autres lettres, des inscriptions et récits d'autrefois en quête de quelque desti­nataire invisible.» (Louise Grenier)

Contributeurs

Janine Altounian, Claude Brodeur,

Jean-François Chiantaretto, Mireille Fognini,

Louise Gareau, Francine Godin, Louise Grenier,

Marie Hazan, Sophie Lapointe, Isabelle Lasvergnas,

Monique Lévesque, Evelyne Gosse-Oudard, Ghislaine Pesant,

Michel Peterson, Luiz Eduardo Prado de Oliveira,

Daniel Puskas, Marie-Brigitte Ruel, Claude Spielmann,

Jacqueline Rousseau-Dujardin

 

 

Lettres du divan. Écrire à son psychanalyste

de Louise Grenier (sous la dir.) Ed. Liber, Montréal, 2017 (243p.)

 

Dans ce recueil collectif dirigé par Louise Grenier (psychologue et psychanalyste à Montréal) s’assemblent des textes de tous styles, tous formats, toutes plumes. L’hétérogénéité des contributions, qui pourrait sembler déroutante de prime abord, s’avère constituer en quelque sorte l’âme de ce livre. Certaines proches du format de la carte postale, d’autres de l’essai théorisé et formel, ces différentes traces d'acte d’écriture témoignent de la pluralité des adresses que rend possible l’expérience analytique, aux conjugaisons toujours plurielles. Après une courte introduction utile à la présentation du projet, le lecteur se retrouve ainsi assez libre de naviguer en toute liberté dans cet ouvrage agréablement atypique et dont l'intérêt de la diversité se laisse découvrir au fil de la lecture.

L’acte d’écriture résonne en écho à l’acte de parole, propre à la pratique analytique. Si l’écriture permet en effet de travailler avec finesse les descriptions de nos mondes intérieurs, pour autant, dans la pratique, il est évidemment possible de mener une analyse sans ne jamais recourir à l’écrit. L’écriture et les correspondances furent très tôt, déjà, pour Sigmund Freud, un moyen d’explorer une voie vers l’expérience analytique personnelle. Souvenons-nous, entre autres, de son auto-analyse et de ses correspondances avec son très proche ami Wilhelm Fliess. C’est au cœur de ces correspondances, de ces adresses, que Freud fait naître la psychanalyse (cf. Naissance de la psychanalyse). C’est peut être aussi suivant cette voie qu’il tente d’adresser son monde interne et ses contenus inconscients à un autre, témoignant de ses rêves, de son quotidien, de ses avancées théoriques, mais aussi de ses doutes ou de ses constructions plus fantasques telles la télépathie ou la numérologie. Faute d’avoir accepté de vivre l’exercice analytique avec un autre, il répétera et prolongera l’expérience auto-analytique avec l’aide des autres dans ses nombreuses correspondances (environ 20000 lettres envers près de 387 destinataires[1]). Si certaines sont particulièrement intimes, elles sont malgré tout conditionnées par une quête de postérité forte, Freud redoutant que l’accès public de ses pensées intimes n'en vienne à faire vaciller l'édifice théorique et  institutionnel de la psychanalyse. Tout au long de son existence, il n’aura de cesse que d’utiliser l’écriture, tant pour travailler son monde interne que pour tenter de penser celui des autres ou encore bâtir son œuvre, ouvrant le dialogue avec nombre d’illustres intellectuels de son époque, dont Lou Andréas-Salomé, Romain Rolland, Ludwig Binswanger, Arnold Zweig, Albert Einstein.

Pour le psychanalyste, l’écriture est aussi, outre une modalité pour témoigner, un moyen de prendre du recul, par la théorisation ou par la production artistique littéraire. Janine Altounian soutient la thèse que « toute publication cherchant à socialiser une subjectivité que la cure laisse peu à peu émerger d’un monde frappé d’invisibilité ouvre à une nouvelle étape de l’élaboration et qu’elle relance celle-ci en dessinant de nouveaux contours à l’intériorité de l’analysant/écrivant » (p. 15). De tout temps, les analystes ont investi l’écriture, que ce soit pour y produire des récits de cas, des comptes rendus de leur activité, où encore des romans, des fictions, des poèmes, voies plus sensibles pour témoigner de la vie psychique à laquelle nous avons accès quotidiennement dans ses singularités infinies et son extraordinaire diversité. Il peut s’agir aussi d’une modalité de choix pour venir élaborer autrement ce qui reste pour l’analyste en souffrance de symbolisation ou de compréhension de l’expérience analytique. « Pour décondenser le nœud  douloureux de ces potentialités émotives en suspens, le travail de l’écriture, tout comme le discours qui s’élabore dans le champ transférentiel de la cure, attaque cette paralysie du sens et cherche à traduire en un certain langage ce qui ne disposait pas de mots pour se penser et encore moins pour se dire aux autres », propose ainsi Janine Altounian (p. 17).

  Dans le même esprit, le projet de ce livre est de présenter, d’interroger, de travailler, les correspondances avec les patients, ceux qui écrivent à leurs analystes, ceux qui écrivent à d’autres mais en parlent sur le divan, ceux qui aimeraient écrire mais redoutent que leur envoi ne reste lettre morte. De l’autre côté du divan, comment les analystes réceptionnent-ils ces productions qui peuvent leur être adressées ? Certains n’en diront rien, pris dans une neutralité excessive et handicapante, d’autres accuseront réception ou répondront à ces adresses, suivant des modalités qu'il leur faudra à chaque fois inventer.

Mireille Fognini (« Lettres dormantes en poche restante »), dans une belle et importante contribution, met au travail les différentes possibilités de l’usage de l’écrit et les ses différentes modalités d’accueil, de réception et d’utilisation que l’analyste peut en faire pour transformer ces objets d’écritures en ouverture à la parole. Au travers d’un récit de cure analytique, elle témoigne des potentiels que recèle l’écriture tant pour elle que pour sa patiente, en valorisant « […] les productions que le patient apporte en séance pour montrer, témoigner, nous dire autrement que par la parole, certaines parties indicibles voire inaccessibles de lui-même » (p. 46). Certes ces écrits que les patients nous adressent peuvent renvoyer les analystes à une « terra incognita, où la représentation partageable, alphabétisable d’une émotion, d’une expérience demeure encore une friche dangereuse emplie d’inconnu, frappée peut-être même d’interdits, de tabous, de non-symbolisés ou symbolisables… » (p. 46-47). Il s’agit ainsi, pour Mireille Fognini, de « tenter d’ouvrir au partage d’une langue commune », dans un trouvé-créé aux esprits winnicottiens. Elle se demande comment produire de la parole avec un tel objet d’écriture ? « Lorsque des adultes apportent leur production au décours de leur psychanalyse, il importe de respecter ce médium particulier et d’y être attentif tout autant qu’il est nécessaire de l’être en psychanalyse d’enfant, en y consacrant du temps, du tact, et de la rêverie partagée » (p. 48).  

Ici, le travail narrativité, pris dans des adresses transférentielles, n’est pas réductible au travail d’écriture ordinaire, mais témoigne d’une co-création à visée de reconstruction de ses scénarios intérieurs, suivant les voies aussi explorées par Antonino Ferro. « Le registre de l’expression dans l’écriture est une élaboration déjà transformée au sein de la psyché, et cette expression fait elle-même appel implicitement à la lecture de l’autre et à son existence, c’est-à-dire au partage possible d’une langue commune à partir d’une exploration privée intime » (p. 67).

Certaines contributions, assez courtes, convoquent chez le lecteur un regard plus littéraire ou poétique, parfois énigmatique, ces écrits parviennent à soulever des associations ouvertes, faisant ressurgir des souvenirs oubliés, impliquant tant notre propre pratique que nos propres expériences analytiques (Francine Godin, J.-F. Chiantaretto, Sophie Lapointe, Isabelle Lasvergnas, Ghislaine Pesant, Claude Spielmann).

Evelyne Gosse-Oudard (« Un écrit à deux voix. Création d’un tiers analytique ») témoigne d’un projet d’écriture commun avec une patiente. Dépassant la surprise première et l’aspect atypique du projet, elle en vient à penser cet écrit-à-deux comme une production du champ analytique, de la relation analytique, qui produit ses propres contenus narratifs à deux voix, faisant écho au « tiers analytique » théorisé par le psychanalyste américain Thomas H. Ogden. Là encore, les processus relatifs au jeu et aux phénomènes transitionnels de Winnicott sont à l’honneur de ces pratiques, l’autrice-analyste sachant dépasser la non conventionalité pour ouvrir un dialogue innovant avec son analysante.

La transitionnalité est aussi ce qui guide la démarche que nous retrouvons chez Louise Grenier, comme lorsqu’elle écrit: « Les lettres, comme les écrits hors cure, pourraient être considérés comme un discours à déchiffrer dans le cadre du transfert au même titre que les rêves ou les associations d’idées en séance, mais pas seulement. Il s’agit également d’un geste créatif qui ouvre un espace intermédiaire dans la relation analytique comme dans la psyché [du patient] » (p. 109). Lorsque certains patients sont écrivains, comment ne pas prendre en compte leurs écrits, leurs adresses — et leurs « maladresses » (Chiantaretto) — plus ou mois directes, produites dans l’acte d’écriture ou de publication. Tout écrit au cours d’une analyse serait-il réductible à une adresse soumise aux effets d’un transfert déplacé ou latéral ? Tout écrit produit par un analysant ne devrait-il être considéré que comme un matériel devant être analysé ? Sans doute pas, mais nous pouvons y voir un contenu qui, dès lors qu’il s’adresse, doit être réceptionné, accueilli, tel un potentiel en latence à ne pas négliger. Si, lorsque l’écrit est adressé à l’analyste, celui-ci est sommé d’en accuser réception, doit-il pour autant y répondre ou l’utiliser comme un produit associatif dans un fil parallèle du processus analytique ?

En considérant par exemple l’adresse initiale d’Isabelle Fortier à un analyste, nous pourrions nous demander quel espoir de réception pouvait-elle bien imaginer en lui soumettant ainsi son premier écrit ? « Il y avait longtemps que j’avais envie d’écrire. Au départ, c’était une sorte de journal intime que j’avais écrit pour un psychanalyste, mais je n’avais pas l’intention d’en faire un livre. Ce que je voulais d’abord, c’était me soigner en mettant en scène mes maux dans l’écriture. Le psychanalyste l’a lu et m’a dit d’en faire un livre pour ne pas travailler de façon analytique. Car n’en faire qu’une thérapie signifiait détruire le texte, or il trouvait cela un peu dommage. J’ai d’abord accepté de renoncer au travail analytique pour que le livre existe », nous dit-elle en 2001[2].

En publiant cette adresse singulière qui allait se transformer en son premier roman (Putain, Seuil, 2001), si l’analysante potentielle put se muer en l’autrice de talent sous le nom de Nelly Arcan, cela ne fut-il pas aux dépens du maintien d’un cadre propice au travail analytique ? Maintenir l’analyse (ou pour le moins une situation analysante possible) et perdre le potentiel littéraire d’une production émerge, dans ce type de situations, comme un dilemme irréductible. Cette illustration du cas spécifique de Nelly Arcan est une autre manière de témoigner de ce dont nombre de ces contributions aspirent à interroger au fil de cet ouvrage.

Cet ouvrage aux 19 contributeurs résonne tel un atelier d’écriture au sein duquel nous voyons se déployer les rêveries des analystes à ciel ouvert, une fabrique psychanalytique créative sur l’écriture, offrant au lecteur des articulations fécondes entre ces deux registres d’activité. Des analystes écrivent sur leurs patients écrivants, d’autres sur leur propre expérience d’analysant-écrivants, revisitant ainsi leurs parcours analytiques personnels.

Si pour Virginia Woolf, l’écriture exige de pouvoir disposer d’une chambre à soi, condition propice au dispositif créateur[3], un espace, creuset de l’écriture, cet ouvrage nous offre à penser comment, en miroir, l’analyse peut, sous certaines conditions, devenir « un lieu à soi »[4], un espace où la solitude est expérimentée en présence de l’autre. L’écriture, quant à elle, est certes une expérience solitaire, mais elle impose aussi à son auteur la présence d’un autre à qui l’adresse est effectuée, et dont la qualité de réception n’est, tant dans l’analyse que dans l’écriture, jamais assurée mais toujours espérée. On relève d’ailleurs, au fil de ces pages, comment certains analystes témoignent de leur expérience d’écriture, qui, n’ayant pas trouvé d’écho chez leur propre analyste, ont souffert de ces expériences où leur adresse ne put trouver quelqu’un pour les accueillir[5].

Ces Lettres du divan, formant un dialogue interanalytique de part et d’autre de l’Atlantique, engagent un mouvement de chevauchement entre les vécus de l’analyste et de l’analysant, lesquels, par l’usage de l’écriture, en viennent à se confondre, suivant les caractéristiques propres à l’expérience du jeu et ses propriétés transitionnelles. L’ouvrage est aussi une invitation à penser autrement les enjeux de l’écrit avec nos patients, comme lorsqu’ils nous adressent des mails par exemple, mais encore, à considérer que psychanalyse et écriture ont partie liée, de façon telle à ce que le travail d’écriture, bien qu’étant non assimilable au travail de parole en séance, rend possible d’autres voies de frayage vers l’accès à certains processus psychiques autrement inaccessibles, que ce soit chez les patients ou au sein de notre propre fonctionnement psychique. 

Jean-Baptiste Desveaux

 

 

 

 

 

 

 

[1] Schröter, M. (2007). Les lettres de Freud : état des lieux, caractéristiques, histoire de l'édition. Essaim, 19, (2), 27-53. doi:10.3917/ess.019.0027.

[2] N. Arcan, France Soir, 4 décembre 2001. Elle évoque ailleurs (interview pour la revue Les Libraires, en septembre 2001) : « Il y avait longtemps que j’avais envie d’écrire. […] À 25 ans […] j’ai alors décidé de me lancer dans une espèce de journal intime, d’abord pour mettre par écrit certaines idées et réflexions qui m’obsédaient, afin de les faire lire à un psychanalyste. J’ai rencontré un psy, Patrick Cady, qui a une sensibilité littéraire. Il a laissé l’analyse de côté parce qu’il a perçu la qualité de mon écriture, et m’a conseillé d’en faire un livre. » (http://revue.leslibraires.ca/articles/litterature-quebecoise/nelly-arcan-les-hommes-qui-passent-maman).

[3] Chez V. Woolf, l’espace n’est pas le seul enjeu, car il faut selon elle pouvoir disposer de conditions matérielles qui garantissent le travail créateur: « La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle. » (1977, p.162)

[4] Suivant la nouvelle traduction réalisée par Marie Darrieussecq (V. Woolf, Un lieu à soi, Ed. Denoël, 2016).