Georg R. Garner, un homme des frontières, un psychanalyste infidèle. « Naître à Vienne après guerre, dans une ville divisée et blessée. Y grandir. Adopter l'Opéra comme seconde demeure. Se lover dans sa langue et sa ville. Croire qu'on sera médecin comme son père. Lorsque le monde de l'enfance se déchire être arraché à Vienne. Premier exil involontaire au Canada anglophone, pour rejoindre la famille maternelle qui tente de faire souche. Douleur d'un destin imposé, d'une langue nouvelle qui n'a pas été choisie...... Puis la France. Il apprend le français en faisant les vendanges, puis séjourne à Toulouse. Il choisit le français comme langue de réflexion et d'écriture théorique. C'est entre toutes ces langues qu'il pense et tisse sa pratique. Il apprit le métier d'analyste sur le tas et forgea ses outils sans relâche. C'est l'époque de Foucault, Barthes et Lacan. Il termine sa thèse de doctorat et enseigne tout en commençant son parcours analytique. Construire, déconstruire, reconstruire. Il avançait ainsi creusant des hypothèses qu'il mettait à l'épreuve, travaillant jour et nuit, lisant et écrivant, explorant les champs voisins. En 1992 il crée son propre séminaire et il rejoint la Fédération des Ateliers de Psychanalyse dont il sera président de 2000 à 2003. Georg Garner était un homme de rencontre qui savait accueillir tous ceux dont le travail lui ouvrait d'autres horizons. Georg Garner était un passeur, soucieux d'ouvrir le monde de la psychanalyse aux autres, adolescents en détresse à qui il sut donner la possibilité d'accepter la rencontre avec l'autre dans l'accompagnement d'un chemin difficile, jeunes collègues débutants hésitant à franchir le pas.. En 2003 il est frappé par la mort en pleine maturité. Par delà l'absence que reste-t-il ? Paradoxalement la qualité de sa présence chaleureuse, l'image d'un sourire dissimulé derrière une barbe touffue, une parole vibrant d'une attention constante et une incessante volonté de recherche et d'élaboration. » Habiter la psychanalyse au passage du siècle, tel ne cessa d'être la position éthique occupée par Georg R.Garner, cet homme des frontières. Extraits de « Cheminer, demeurer » dans Dessine moi une métaphore

L'étoffe du réel
de Georg R. Garner
édité par la Fédération des Ateliers de Psychanalyse. 2013, 93 pages, 12 euros,

Là où la toile se déchire apparaît l'invisible réel
La toile s'est déchirée brutalement pour Georg Garner un dimanche de juin 2003 et nous sommes restés saisis d'effroi.
Là où la toile se déchire va s'ouvrir une scène vide. C'est dans cette scène vide que nous allons substituer nos horreurs personnelles, idéologiques, historiques....
Telle est la matière de l'étoffe du réel qui vient de paraître à l'occasion de l'hommage qui lui a été rendu par ses amis et la Fédération des Ateliers de Psychanalyse.
Georg Garner s'attaque sans relâche à ces scènes fascinatoires qui vont revenir là où la toile de la représentation s'est déchirée, scènes qui vont tenir notre œil collé à la déchirure. Certes il n'a de cesse de se tenir au plus près de la déchirure que l'on est tenté de réparer avec un morceau de corps mais surtout il n'a de cesse de nous en décoller. Comment ? Par un formidable travail d'analyse à partir du tissage des langues et par une présence chaleureuse. La langue, les langues, sont un point d'appui incontournable pour border la blessure, celle de la perte, de la survie, du sans lieu, de l'exil impossible. Pour travailler au corps ce qui ne cesse de nous immobiliser, l'auteur a recours à la méta-phore, « ce mot porté par dessus un espace » ( chaque terme compte) et il nous entraîne le plus possible vers ces espaces qui n'existent que grâce à la demeure de l'autre.
Le livre se situe au croisement d'une réflexion politique, éthique et psychanalytique et se nourrit des champs voisins de la psychanalyse, peinture, littérature, sociologie, anthropologie, philosophie . L'auteur, situant toujours le sujet dans son contexte historique, cherche à mettre en perspective notre monde actuel. Il s'efforce d'en interroger les fondements et les valeurs. Il déplore la simplification en vigueur et la désillusion comme valeur éthique.
Pour aller vers ce monde en désarroi Georg R. Garner utilise la déconstruction qui lui permet de figurer ce qui nous arrive et d'en dégager la potentialité cachée.
On ne peut qu'être d’emblée séduit, fortement attiré, et même captivé par l’immense culture sous jacente au travail de pensée de Georg R. Garner, culture nourrie de ses multiples appartenances d’exilé, et particulièrement de celles propres à la Mitteleuropa.
Ce beau livre est un trésor enfoui que tout lecteur gagnera à découvrir. Il découvrira en même temps l’intelligence et la liberté de pensée de l'auteur ainsi que son extrême attention à l'autre.
Pascale Hassoun
On peut commander le livre à la Fédération des Ateliers de Psychanalyse auprès de
Sylvette Gendre dusuzeau, 45 rue Sedaine, 75011 Paris gendre.dusuzeau@noos.fr