LES AUTEURS| Caroline Eliacheff, psychanalyste, pédo-psychiatre, responsable d'un CMP en banlieue parisienne, a publié : Les Indomptables, figures de l'anorexie (avec Ginette Raimbault), Odile Jacob, 1989 ; A Corps et à cris : être psychanalyste avec les tout-petits, Odile Jacob, 1993 ; Vies privées : de l'enfant roi à l'enfant victime, Odile Jacob, 1997; Mères-filles, une relation à trois (avec Nathalie Heinich), Albin Michel, 2002 ; La Famille dans tous ses états, Albin Michel, 2004. Daniel Soûlez Larivière, avocat au barreau de Paris, ancien membre du Conseil de FOrdre, ancien membre de la commission de révision de la constitution, est spécialisé dans les catastrophes notamment industrielles et aéronautiques. Il a toujours fait appel à l'approche de la psychanalyse pour réfléchir aux questions de la justice dans les ouvrages qu'il a publiés : L'Avocature, Ramsay, 1982, Les Juges dans la balance, Ramsay, 1987 ; Justice pour la justice. Seuil, 1990 ; Du cirque médiatico-judiciaire et des moyens d'en sortir. Seuil, 1993 ; Paroles d'avocats, Hermann, 1994 ; Grand soir pour la justice. Seuil, 1997 ; Dans l'engrenage de la justice, Albin Michel, 1998 ; Lettres à un jeune avocat, Balland, 1999 ; Notre justice, le livre vérité de la justice française (avec Hubert Dalle, sous la direction de), Laffont, mars 2002 ; La Justice à l'épreuve (avec Jean-Marie Coulon), Odile Jacob, 2002.

LE TEMPS DES VICTIMES

Caroline ELIACHEFF
et Daniel SOULEZ LARIVIERE

Pourquoi les victimes occupent-elles une telle place dans notre société? Comment est-ce
arrivé ? Comment se fait-il que même les hommes politiques rivalisent à qui sera le plus
victime? Jusqu'où irons-nous dans cette victimisation de la société toute entière?

Telles sont les questions que se sont posées Caroline Eliacheff et Daniel Soûlez Larivière.

Croisant les disciplines juridiques et psychiatriques, sans toutefois mélanger les genres,
ils offrent avec Le Temps des victimes, une réflexion importante sur le courant victimaire au
sens moderne du terme. Corollaire, selon eux, de la démocratie, parce qu'il est une
conséquence de l'égalitarisme, et de l' individualisme, ce courant a démarré dans les années 80.
Les premiers chapitres de ce livre sont consacrés à la dimension psy du courant victimaire. Les
auteurs vont montrer comment à travers l'histoire de la classification des maladies en
psychiatrie, la condition des victimes s'est transformée, jusque et y compris pour les "victimes"
qui ont été des bourreaux. Cette sensibilité à la victime, le développement de services
spécifiques, et de méthodes (ici décrites, debriefing, cellules d'aide psychologiques) conduit a
une véritable spécialité, la victimologie, qui a ses thèses de 3° cycle, ses associations, mais qui
risque d'aboutir à soutenir des politiques répressives.

Le courant victimaire est à la fois symptôme et cause des délitements de notre société,
mais il est également le produit des effets pervers de ses propres valeurs positives (l'intégration
des valeurs chrétiennes ou les dynamiques égalitaires). De l'enfant désiré devenant désirable, à
la confusion des générations en passant par la crise de la revendication syndicale, ou l'essor des
assurances, on est au coeur de notre modernité. Et pourtant on en revient au duel judiciaire du
Moyen-âge, et à une conception de la justice médiévale, par désignation du diable en la
personne du "coupable".

Dans la mesure où le tribunal est considéré comme thérapeutique pour les victimes, les
auteurs sont amenés à interroger le système judiciaire et mettre le doigt sur ce qu'ils désignent
comme le mal français par excellence: l'importance de la partie civile et le privilège accordé au
pénal (à la différence de ce qui se passe aux Etats-Unis et dans les autres pays d'Europe). Ils en
expliquent la cause (tradition d'un pouvoir fort) et les conséquences (médiatisation,
spectacularisation des procès). Et montrent qu'on assiste ainsi à un véritable retour en arrière :

le tribunal pénal est rempli de victimes, alors que des siècles d'évolution avaient tendu à les
sortir du tribunal pénal pour s'acquitter des objectifs propres de la justice, à savoir faire régner
la paix. Les auteurs ne condamnent ni les associations sur lesquelles, au contraire, il faut
s'appuyer, ni la justice, mais ils insistent sur la confusion des droits et des devoirs et en
appellent à l'éducation pour mettre fin à la logique noir/blanc, qui fait rechercher le coupable
comme autrefois on désignait le diable.

L'approche est nuancée par excellence. Les auteurs mettent en évidence le progrès qu'à
signé, au moment de sa montée en puissance ce mouvement, à la fois en France et dans le monde. Le livre est centré principalement sur la France : ce qui se passe dans les autres pays
(notamment les Etats-Unis) ou à l'échelle internationale (avec la cour pénale internationale) et
en remontant dans le passé (avec le cas Eichmann) sert de miroir et d'outil de réflexion. Mais
ils dénoncent le basculement de la justice et de la psy entièrement du côté des victimes. Et s'ils
promeuvent les grandes institutions internationales se penchant sur les « victimes », ils
affirment cependant que le compassionnel et l'émotionnel que ne nourrit ni n'étaye aucune
construction politique va dans le mur.

L' objectif est clairement de faire prendre conscience des mécanismes pervers de cette
victimisation-privatisation-judiciarisation tous azimuts de la société ( y compris pour les
victimes).

Par la richesse de l'analyse des concepts et de différentes formes de victimisation (les
enfants, les femmes, les victimes au travail, les grandes catastrophes) et plein de petites
réflexions stimulantes (par exemple sur les descendants des victimes), cet ouvrage engagé
mais très nuancé et facile à lire ne manquera pas de nourrir utilement un débat.