Camps, Histoire, Psychanalyse

La librairie du XXI e siècle

Anne-Lise Stern, la vérité des camps LE MONDE | 30.06.04 | 13h47 Déportée d'avril 1944 à juin 1945, à l'âge de 22 ans, elle rencontre, après son retour, la psychanalyse comme un vecteur de compréhension du monde. Elle l'exerce encore. Silencieux dans son fauteuil, le psychanalyste n'a pas pour première vocation de se manifester. Lorsqu'il sort de sa réserve, la parole qu'il prend doit produire des effets, remettre en marche ce qui piétinait. C'est donc toujours quelque complot du silence qu'il dénonce. Complot aux multiples visages qui se fomente aussi bien dans la vie psychique que dans l'histoire, ou dans celle de la psychanalyse elle-même. Anne-Lise Stern est une figure qui occupe dans l'histoire du mouvement psychanalytique français de ces cinquante dernières années une place remarquable et discrète. Jusqu'à la parution de son livre, Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse, elle n'était connue et respectée, cette figure, que de ses pairs et de ses patients. Mais ce n'est pas seulement un parcours individuel qu'il faut esquisser ici, mais la rencontre d'un destin singulier et de l'histoire, de la réalité du malheur universel et de la capacité d'un esprit, non à le surmonter, mais à n'en être pas anéanti. A la dimension tragique propre au XXe siècle, à la volonté de destruction des juifs, une parole et une pensée ont toujours à répondre. Pourvu qu'elles soient à la mesure de cette tragédie. Anne-Lise Stern était réticente à l'idée d'un "portrait". Assurément pas par coquetterie, non plus que cette volonté de ne pas voir ses propos reproduits. Parole "en cataracte" (c'est son mot) de la conversation qui, de fait, ne se prête guère au procès-verbal. Mais il y a une phrase qu'Anne-Lise Stern a prononcée et que nous reprenons, avec son autorisation. Une phrase simple, nécessaire et presque suffisante : "Je me sens comme l'appendice de mon livre." Il faut entendre ce mot à la lettre. Non pour évacuer l'auteur - comment cela serait-il possible tant la présence de cette femme de 83 ans est forte, véhémente, rigoureuse, sans complaisance ? Il faut identifier l'auteur à son livre, à sa forme aussi bien qu'à son contenu. Elevée dans le giron lacanien, Anne-Lise Stern n'est ni une théoricienne ni un écrivain. Ce livre est le premier qu'elle publie, peut-être l'unique. Il est étrangement agencé, composite, fait de fragments cliniques, de réflexions, de souvenirs, d'interventions datées... Pas d'unité de ton, pas de reconstruction artiste. Aucune prétention à la totalité. L'ouvrage n'aurait pu voir le jour sans l'attention et la complicité de Nadine Fresco et Martine Leibovici, qui signent une longue préface détaillant les données biographiques et historiques nécessaires. A la date de naissance d'Anne-Lise Stern, préférons-en une autre : ce jour d'avril 1944 où elle est arrêtée à Paris - elle a 22 ans -, après avoir été dénoncée comme juive ; conduite à Drancy, elle est déportée à Auschwitz. D'origine allemande, elle est installée en France depuis onze ans, avec ses parents fuyant l'antisémitisme. Naturalisation en 1938. Elle se sent française. Avant ce printemps noir, c'est l'itinéraire ordinaire des familles plus allemandes que juives au début des années 1930 : elles sont mises en demeure de se reconnaître dans cette seule identité juive, et d'en souffrir persécution. Le père est médecin et psychiatre, la mère infirmière. Les idées de Freud font leur chemin auprès de ces intellectuels assimilés. "On porte son regard vers l'avenir, non vers la tradition. Le passé auquel on se sent lié est uniquement celui du combat pour l'émancipation. On n'est pas juif, on est socialiste", résument les préfacières. NE PAS LAISSER LE DERNIER MOT Bras tatoué, Anne-Lise Stern est rapatriée en France le 2 juin 1945. La psychanalyse n'entre pas dans l'histoire de la survivante comme une diversion ou une tentative d'adaptation au monde civilisé auquel elle revient chargée de cette mémoire que nul n'est vraiment disposé à accueillir. Sans qu'elle le sache clairement, c'est ce "savoir-déporté" qui va grandir en elle. La psychanalyse en sera le vecteur, la chance de comprendre, de ne pas laisser le dernier mot à la barbarie. L'"ancienne enfant allemande", la fille du docteur Stern (qui meurt en 1948 d'un cancer, après une mission médicale auprès des "personnes déplacées" de Bergen-Belsen) ne sera pas médecin comme son père, ni, surtout, comme le sinistre docteur Mengele. Lacan, avec qui elle commence une cure en 1956, venait de se faire l'"annonciateur" du retour à Freud. A Vienne, il avait dit aussi : "Il n'est personne qui ne soit personnellement concerné par la vérité." Cette vérité devient la vocation de l'ancienne déportée. "A cette époque, il était apparemment difficile de parler des camps d'extermination en analyse. (...) Seul Lacan a été capable d'entendre parler de ça, et de la langue allemande aussi", confiera Anne-Lise Stern à Elisabeth Roudinesco (Histoire de la psychanalyse en France, tome II, Seuil, 1986). Durant les décennies suivantes, elle jouera auprès du fondateur (en 1964) de l'Ecole freudienne de Paris un rôle particulier d'interpellation. N'oubliez pas, semble-t-elle répéter, quitte à lasser ses interlocuteurs en psychanalyse, qu'Auschwitz a rendu impossible de vivre à l'abri de l'histoire, d'innocenter notre mémoire au prix d'une dénégation criminelle (elle s'insurgera contre le négationnisme)... A nouveau, il s'agit de refuser un consensus du silence. De même dans sa pratique à Bichat, auprès de Jenny Aubry, aux Enfants-Malades, dans l'éphémère laboratoire de psychanalyse, créé sur la lancée de Mai 68 pour démocratiser la psychanalyse, à Marmottan (Claude Olievenstein, avec qui elle entrera en conflit : "Elle nous interdit toute bonne conscience"). En 1985, la sortie du film de Claude Lanzmann Shoah marque un tournant décisif dans la constitution de ce "savoir-déporté" qui refuse aussi bien la sidération que le déni ou la distraction. Ce livre n'est pas destiné à clore ce savoir. A travers ces textes disparates, Anne-Lise Stern témoigne d'une vie à laquelle les événements du siècle ont donné tout son sens. Significativement, l'ouvrage commence par le récit de son départ dans le convoi 71 ; il se termine sur celui de son retour. Comme si tout le reste de son existence de militante de la cause freudienne devait symboliquement tenir entre ces deux dates. Patrick Kéchichian Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse, Seuil, "Bibliothèque du XXIe siècle", 340 p., 22 €. ------------------------------------------------------------------------ Biographie 1921 Naissance à Berlin. 1933 Exil en France. 1944-1945 Déportation. 1956 Commence une analyse avec Lacan. 1964 Lacan fonde l'Ecole freudienne de Paris. 1985 "Shoah", de Claude Lanzmann. • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 01.07.04

ANNE-LISE STERN
LE SAVOIR-DÉPORTÉ

CAMPS, HISTOIRE, PSYCHANALYSE

Précédé de
Une vie à l'œuvre
par Nadine Fresco ei Martine Leibovici

Naître, c'est naître après. «Pour roui; un chacun des générations
pose-nazies, la perire et la grande histoire se sonr nouées dans la poubelle
des camps. •

La femme qui parle ainsi appartient, elle, à une génération précédente.
Anne-Lise Srern avait en effet vingt-deux ans lorsqu'elle fut déportée à
Auschwitz-Birkenau au printemps de 1944. Ce «nouage entre le privé
et le public » a d'abord été pour elle une réalité.
Quand, plus tard, elle esr devenue psychanalyste, la confrontation de
l'expérience du camp et de sa pratique clinique, de ce qu'elle avait vécu
là-bas et de ce qu'elle a entendu ici, dans diverses institutions de soins
et sur son divan, l'a conduite à élaborer la notion qui donne son titre à
ce livre: le savoir-déporré.

Membre de l'Ecole freudienne de Paris, fondée par Jacques Lacan en
1964 et dissouce par lui, un an avant sa mort en 1980, Anne-Lise Stern
est psychanalyste à Paris.

Nadine Fresco est historienne (CNRS, Centre de sociologie européenne).

Martine Leibovici est philosophe (maître de conférences de sciences
politiques, université Paris XIII-Villetaneuse).