Psychanalyse
Recension pour "Psychiatries" Joëlle Oury : Daniel H. La modeste contribution d'un pâtissier à l'équilibre terrestre, Préface de Jean Allouch, Paris, Hermann 2012, 361 pages, 32 € Raymond Bénévent Ce livre, dans la grande tradition des "monographies cliniques" qui ponctuent l'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, est d'abord le récit d'une vie dramatique : Daniel H., pâtissier, pose une bombe au Sacré-Cœur de Paris la nuit de Noël 1955, dans l'espoir d'avertir les autorités civiles et religieuses, mais aussi l'humanité tout entière, du péril atomique. Interné jusqu'à la fin de ses jours en hôpital psychiatrique, il se suicidera par pendaison le 19 mars 1970, après une vie passée à reconquérir sa dignité par le travail et par la poursuite de sa "mission". Joëlle Oury écrit : "Daniel, guidé par sa mission planétaire, lutte sans relâche pour maintenir l'équilibre terrestre et peut-être personnel (…) A l'instar des écrits de D.P. Schreber, les textes de Daniel H. sont ceux d'un paranoïaque délirant". Mais en quoi l'ouvrage de Joëlle Oury peut-il dès lors, en dehors des spécialistes de la paranoïa, intéresser tout un chacun ? On peut avoir une idée de cet intérêt en s'appuyant, précisément, sur la mention de Schreber. On sait qu'un texte célèbre de Freud s'intitule "Le Président Schreber", du nom de ce juriste et magistrat allemand dont il fera, sans l'avoir rencontré, mais en ayant lu son autobiographie ("Mémoires d'un névropathe") le paradigme du paranoïaque. De même Joëlle Oury, alors jeune psychiatre de 25 ans, ne rencontrera-t-elle jamais Daniel H., celui-ci se donnant la mort quelques jours avant l'entrevue qu'ils s'étaient fixé. C'est dans ses centaines de lettres et dans les documents hospitaliers le concernant qu'elle cherchera, pendant près de 40 ans, à entendre quelque chose de sa folie. Pourquoi une telle persévérance ? C'est que les vrais paranoïaques, et spécialement les "paranoïaques philanthropes" parmi lesquels on a pris l'habitude de classer aussi bien le Président Schreber que Daniel H., se débattent, mais de manière littéralement vitale, avec Dieu, avec la question de la survie ou de la destruction du monde, de la paternité et de la filiation, avec l'énigme du temps, comme tout psychotique plus largement a à faire avec la question du Sujet, de la limite, de la Loi, de l'altérité. Finalement, comme tout un chacun, à cette différence qu'eux ne peuvent jamais s'échapper de ces questions, qui leur font éprouver, selon une expression de Tosquelles, un menaçant "vécu de fin du monde". Ainsi leurs délires sont-ils d'abord, pour peu qu'on cherche à les entendre, des tentatives de maintien ou de reconstruction d'une humanité possible. Ecouter, au cœur même du délire, l'humanité maintenue de Daniel H. : telle est l'éthique persévérante de Joëlle Oury. Jean Allouch l'entend bien ainsi : Le témoignage de Daniel H. "ne saurait tomber dans l'oubli. Voici sa demande, son vœu [celui de J. Oury] : que n'advienne pas cet oubli, pas maintenant ; on ne saurait, selon la formule d'Hugo, "jeter ce qui n'est pas tombé". Daniel H. : "Moi je ne tombe pas". Pourtant, on le lira, il est tombé, Daniel H., et mal tombé ; si ce final ne peut être rectifié, qu'au moins il se sache…" (Préface, p. 6-7). Aux yeux d'Allouch, la chute de Daniel H. est manifestement, au moins en dernière instance, son suicide. Mais faut-il que sa fin tragique "écrase" en quelque sorte sa vie entière sous le signe de l'échec ? Joëlle Oury, elle, porte sur la vie de Daniel H. un regard singulier. Revenant, au moment où s'écrit cette recension, sur la place originale de Daniel H. par rapport au "vécu de fin du monde" dont parle Tosquelles, elle déclare avec force (communication personnelle) : "Daniel H. est passé tout près du grand trou noir, tout près de "la fin du monde". De l'horreur, il a ressenti, dans son corps épouvanté, le vent glacial. Mais il n'est pas tombé : avec l'énergie violente de son humanité, au bord du gouffre il s'est cramponné. Et il n'a pas glissé. L'équilibre retrouvé reste précaire, incertain : il faut lutter sans cesse, et surtout témoigner. Car, par l'horreur, tous les humains sont concernés : saura-t-il les convaincre, et les réveiller ?" Le livre qui paraît aujourd'hui s'est écrit en trois fois : - en 1970, avec l'aide des conceptualisations de Freud dans Le Président Schreber et de Jacques Lacan avec Le cas Aimée : la paranoïa d'autopunition ; - en 1985, car les "Mémoires d'un névropathe" de Schreber sont disponibles en français, et surtout le Séminaire de Lacan sur Les psychoses, monument de conceptualisation de la clinique, est paru ; - en 2012 enfin, pour soutenir la nécessaire résistance à l'évolution actuelle de la psychiatrie. Autant d'étapes dans une théorisation jamais achevée, sans cesse reprise, comme chez tout vrai chercheur: le temps qu'il a fallu pour oser un jour accepter de conclure par ces lignes: "En 1945, à la Libération, nombreux étaient les psychiatres qui s'étaient engagés dans la transformation des asiles, en inventant, en parallèle, des lieux de soin au plus près de la vie des patients – l'idée de Secteur par exemple. Le Dr Bonnafé était de ceux là. Etaient-ils eux aussi, des "Idéalistes Passionnés" ? Sans doute ! Ils auront, et c'est justice, leurs noms gravés dans l'histoire de la psychiatrie novatrice. Mais des "fous" ont combattu aussi à leurs côtés, et contribué à ces progrès. Je voudrais que ce livre soit l'occasion de faire revivre Daniel H., le pâtissier, de ne pas oublier son histoire, de lui rendre hommage : il mérite mieux que cette plaque anonyme, gravée d'un numéro matricule, au cimetière de Saint-Alban… Qu'il vive donc, et pour toujours, parmi les grandes figures qui, par leur créativité, leur dignité, leur humanité, infléchissent le regard que porte le public sur la Folie. A côté de Robert Schumann, de Vincent Van Gogh, du Président Schreber, d'Antonin Artaud, de Séraphine de Senlis, et de bien d'autres encore." Cette inflexion du regard sur la folie, cette "hospitalité" faite à la folie, c'est ce qui avait fait défaut à Daniel H. une fois arraché à l'amicale protection du Docteur Lucien Bonnafé à l'hôpital de Perray-Vaucluse. Et ce "délaissement", pour reprendre le termes de Jean Allouch dans sa magnifique préface à l'ouvrage, le précipita sans aucun doute vers sa fin. En même temps qu'un témoignage de première main sur la condition asilaire il y a quarante ans, le livre de Joëlle Oury est un cri d'alarme pour le présent. Après avoir évoqué Perray-Vaucluse, elle écrit : "Ce qui poussait dans cette jungle, ce n'était pas joli, joli… Mais enfin, ça pouvait pousser : il y avait des poches d'air, des zones d'ombre abritées, et, paradoxalement, une certaine liberté. (…) Mais ce que je pense maintenant, c'est qu'il y a bien pire que la "Sainte Pagaille" de l'asile. Que serait-il advenu de Daniel H. si, après la bombe, il avait été transféré dans une de ces U.M.D. modernes (Unités pour malades difficiles), ordonnées, sécurisées et efficaces, sans un coin d'ombre et d'intimité ? Un sujet traqué, surveillé sans trêve peut-il se refaire, advenir ? Et si c'était une forme, moderne, d'"extermination douce" ? On voudrait espérer que la régression sécuritaire actuelle ne soit qu'un accident de parcours, un moment, fâcheux, de l'histoire de la psychiatrie, et que ça passera." Si, comme beaucoup le pensent, les "fous" sont ceux qui se battent pour nous, en première ligne et souvent au péril de leur vie, dans la lutte pour "l'hospitalité" faite à l'autre, la lecture du livre de Joëlle Oury peut fournir des armes à notre résistance commune.

Joëlle Oury
Daniel H.
La modeste contribution d'un pâtissier à l'équilibre terrestre
Daniel H., suite à une «révélation», pose une bombe au Sacré-Cœur de Paris la nuit de Noël 1955. Interné jusqu'à la fin de ses jours en «placement d'office» à l'hôpital psychiatrique pour paranoïa dangereuse, il y mourra le 19 mars 1970. Entassement, promiscuité et violence font le quotidien de l'asile en ce temps là, mais Daniel, guidé par sa mission planétaire, lutte sans relâche pour maintenir l'Equilibre terrestre, et peut-être personnel. Par ses combats et son activité retrouvée de pâtissier professionnel, il reconquiert sa dignité.

À l'instar des écrits de D.P Schreber, les textes de Daniel H. sont ceux d'un paranoïaque délirant. «Soyez les secrétaires de l'aliéné», conseillait J. Lacan aux psychanalystes. C'est par les écrits et photos que Daniel a laissés et par les témoignages que j'ai recueillis que j'ai pu retracer sa vie. S. Freud, et surtout J. Lacan m'ont apporté l'éclairage théorique nécessaire.

Très tôt, Joëlle Oury est influencée par les travaux de son père (Fernand Oury) et de son oncle (Jean Oury). En 1970, elle reçoit le Prix «Confrontations Psychiatriques» pour son «Étude d'un cas de paranoïa dans une institution asilaire», qui constitue sa thèse de médecine et son mémoire de psychiatrie. En parallèle à son activité actuelle liée à la psychothérapie institutionnelle dans une maison de repos spécialisée, elle exerce en tant que psychiatre libérale.