Variation sur les non-lieux de nos modernités

Olivier Douvilîe est psychanalyste et maître de confé- rences en psychologie clinique à l'universiîé Paris-10 Nanterre. Il est directeur de publication de Psychologie clinique L"Harmattan, Paris) et co-rédacîeur en chefdeîTAH., revueae l'ARAPS (Association Rencontre Anthropologie Psychanalyse sur les Processus de Socialisation). Il travaille régulièrement auprès d'adolescents en errance en Afrique de l'Ouest. commentaires: Olivier Douville "De l’adolescence errante - Variations sur les non-lieux de nos modernités" . aux éditions Pleins Feux (46 avenue Bérenger 44100 Nantes, 8 €). "Les propos d’Olivier Douville sur l’adolescence en errance sont tout à fait passionnants et instructifs. En fait, je dois dire que malgré le format livre, il reste beaucoup de passage qui nécessiteront d’être travaillés de près car la pensée de l’auteur, et c’est toute sa valeur et son originalité, ne fait jamais appel aux évidences ou aux savoirs supposés connus. Tout son art et son mérite résident dans la manière dont il met en perspective avec la clinique les théories un peu trop établies à propos de l’adolescence et comment, sans les contester radicalement, il les complète très astucieusement par des éléments fondamentaux comme cette notion désormais incontournable après ses travaux de l’adresse à l’Autre (ou plus précisément de la nécessité primaire d’une adresse de l’Autre en direction du sujet : une supposition minimale d’exister…) . Il y a aussi dans cet ouvrage toute une théorie du cadre qui apparaît en filigrane et qui repositionne très utilement ce qu’il en est de la position du psychanalyste dans toutes ces situations où les « orthodoxes » estiment qu’il ne s’agit pas de psychanalyse. Il est effectivement urgent de souligner que l’essentiel de la tâche de l’analyste consiste à supposer et à s’adresser à la subjectivité de celui qui lui parle sans céder aux simplifications et aux stigmatisations qui évacuent ce sujet du discours par le biais de pseudo théories postmodernes ou d’attitudes compassionnelles. La présence de l’analyste comme « altérité fiable », comme occasion de redonner « la gourmandise du contact », « la transmission du goût pour la parole pleine comme dette à la vie », « la place de la vérité en lien avec les possibilités expressives et curatives d’une parole de bonne foi » voilà autant de formules vraiment neuves et parlantes qu’offre Olivier Douville à notre méditation. J’admire aussi comment l’auteur évite les polémiques stériles en quelques démonstrations concises et claires. Quand par exemple page 25, il renvoie à leurs fantasmes les tenants d’une perversion généralisée de la postmodernité en leur rappelant qu’ils méconnaissent tout simplement la dimension du semblant, ce qui les amène à confondre fétichisation temporaire de l’érogène de la rencontre du corps et de l’objet, avec ce qui serait la constitution d’une réelle structure perverse. Et d’ajouter en toute simplicité : « Le culte narcissique focalisé sur le corps est différent de la perversion ». Ou encore ce passage à propos de Giorgio Agamben qui intéressera les très nombreux professionnels qui se sont emparés, un peu rapidement, des thèses d’Agamben pour appliquer à leur champ toute la rhétorique de « la vie nue ». La mise au point de Douville est lumineuse. Il nous invite à distinguer chez Agamben : d’une part la justesse de l’analyse structurale de la notion d’exception comme pivot de la souveraineté, et d’autre part la dérive psychologisante qui conduit le même philosophe à personnifier et à réifier cette notion à travers des sortes d’incarnation de la vie nue qu’il prétend trouver aussi bien dans les camps de la mort avec les « musulmans » que dans les camps de réfugiés ou auprès des sans-papiers. Mais si effectivement cette clinique des exclus, loin de signifier le « retour à la vie nue » marque au contraire une sorte de résistance à la mort du sujet, et que c’est bien seulement par ce biais que nous pouvons nous mettre à leur écoute, une question reste pour moi en suspens. La question est celle de l’articulation entre l’inconscient et le politique. Autrement dit on peut concevoir qu’il n’est pas sans effet sur la subjectivité de se retrouver radicalement exclu d’un champ : politique, économique, social... Comment alors articuler les différentes manières dont on peut concevoir la subjectivation ? En quoi la subjectivation politique dont parle par exemple Jacques Rancière, la subjectivation par l’économique (Deleuze), concerne-t-elle notre champ, celui de la psychanalyse et sa conception précise de la subjectivation ? S’il est ridicule de considérer tous les « sans » (les « sans-parts » de Rancière, les sans abris, les sans droits, etc.) comme désubjectivés, il reste à décrire comment toutes ces autres formes de subjectivation sont nécessaires afin de ne pas réduire la construction d’un sujet aux seuls déterminants familiaux restreints… Le lecteur trouvera enfin dans ce petit ouvrage une ouverture tout à fait inédite à ma connaissance et très stimulante concernant l’analyse de l’espace et du lieu en rapport avec la construction subjective. Douville a le courage intellectuel d’aller jusqu’au bout de propositions structurales très originales dans ce domaine autour des lignes, des objets mobiles ou de la géométrie caoutchouteuse, et de la théorie des catastrophes de René Thom. Autant de pistes que pourra emprunter à son gré tout clinicien confronté aux adolescents en errance, mais bien au-delà à tout un champ de la clinique très actuel et encore trop peu élaboré par les psychanalystes (incidences de l’exil, des mutations socioculturelles, bouleversement des altérités, etc.). Il y trouvera non seulement de précieuses observations et réflexions cliniques mais aussi toute une profondeur de champ anthropologique qui manque cruellement en général à la psychanalyse française. Bertrand Piret

L'auteur parle ici d'une expérience professionnelle de
clinicien, adossé à la psychanalyse et à l'anthropologie,
travaillant dans des espaces urbains sis aux franges des
aspects plus ordinaires et davantage policés des villes
modernes.

Si le terme d' " errance " (errare/itinerare, l'erreur
cènes mais aussi l'itinéraire) atteste d'un désordre de
l'orientation des corps dans les espaces publics, sa réalité
actuelle nous fait rencontrer de jeunes sujets redoutant
plus que tout de se trouver retenus dans une demeure.

Là, de jeunes errants nous posent un défi, dans une
indifférence à peine triste- II nous reste, et il nous revient,
d'accompagner ces jeunes à s'inventer un voyage et un
pays. Y a-t-il plus sévères visages que ceux de ces ado-
lescents sans lieu et sans espoirs. Notre obligation est
bien de les aider à tracer un sillon, une orientation de
corps et de parole, de leur redonner la gourmandise du
contact humain