Parcours d'un enfant de la révolution hongroise

C’est un livre simple et ramassé : 140 pages à peine…. pour raconter l’histoire d’une vie.
Très connu à Bruxelles, où il a été durant 40 ans un acteur important de la psychanalyse, Zoltan Veress l’est peu en France.
Ce livre, il aura fallu, au fil des années, l’arracher à une parole généreuse, associative, broussailleuse et indisciplinée, marquée par un accent hongrois trace des origines.
Le livre d’une vie, juste bouclé avant le moment du grand départ, avec l’assurance de sa publication donnée par l’ami éditeur, Max Chaleil, deux jours avant sa mort en Décembre dernier.
Zoltan était un ami ; j’ai eu la chance de participer à l’aventure de cette écriture.

Un livre qui raconte. Qui raconte comme on peut raconter quand on est marqué par l’expérience et la pratique de l’analyse.
Qui raconte sans tout dire.
Mais où le récit est tout du long marqué par une position têtue.
L’enfance est racontée, repositionnée plutôt dans le sillage des évènements de l’histoire.
N’y figurent au fond que les évènements qui auront marqué des tournants, une succession de tournants repérés après coup et remis là dans un certain ordre.
Dans une chronologie revisitée par la logique.
Articulant le récit dans une double croisée, celle de l’histoire personnelle et familiale, et celle de l’histoire sociale et politique. L’une modifiée par l’autre…
Dans ce chaos orchestré par les évènements politiques, celui de la Hongrie occupée par les nazis, puis par les Russes et finalement coupée de « l’occident », le contexte dans lequel se forge un sujet est violent, souvent terrible et riche d’expériences qui se révèleront fondatrices.
Dans ce désordre, ces contradictions, ces aléas se forge cependant ce qui sera la base stable et solide d’une position.
D’une position où, relativement aux forces en présence et aux pressions rencontrées, il ne sera jamais question ni de fléchir ni de renoncer.
Le chemin sera dur : la mort du père, puis celle de la mère dans un contexte d’effondrement général et de survie, la nationalisation des quelques biens, l’interdiction d’accéder à l’université… La détermination sera proportionnelle aux obstacles. Faute de moyens de pouvoir résister de l’intérieur, le choix qui sera fait en 1956 est celui de partir, partir pour rester libre.
La reconstruction se fera depuis la Belgique.
Le chemin sera âpre, mais l’accès aux études au moins n’est pas barré d’avance. Il faudra travailler dur, très dur, mais les études seront possibles. Les études comme moyen de comprendre et de lutter contre l’injustice, la violence et l’arbitraire.
Après un détour par l’économie, un passage par un expérience d’enseignant au Congo qui révèlera une autre forme de violence, celle mise en acte par le colonialisme, le projet depuis longtemps esquissé de faire une analyse et de devenir psychanalyste va trouver à se réaliser.
Se dessine alors un chemin, fait de rencontres avec des figures marquantes : Schotte, Lacan, Szondi avec qui Zoltan partage la complicité de la langue.
Une fois encore, la détermination et le désir seront mis à l’épreuve : à l’université pour le projet de thèse, puis au sein des différents groupes psychanalytiques. Là encore, il ne sera jamais question de céder ni de se soumettre à quelque parole érigée en dogme que ce soit.
Dans le droit fil de ces engagements naitra le projet de fondation du Snark, une institution pour adolescents près de la Louvière, mûrement réfléchi après des échanges avec La Borde et des lectures sur Bonneuil, située à la croisée entre psychothérapie institutionnelle et pédagogie institutionnelle. Un lieu où le fonctionnement est marqué par des responsabilités discutées et exercées sans jamais être figées sur une personne en lien direct avec les leçons reçues de l’histoire.
La fréquentation des associations psychanalytiques sera l’occasion de découvrir d’autres normes, d’autres arbitraires, d’autres enjeux de pouvoir, de faire un autre acte de fondation aussi. D’abord inscrit à l’Ecole Belge, c’est sur la question des contrôles et de leurs modalités que les choses vont achopper. Sur ce point, Zoltan veut rester libre de ses choix. C’est donc à Paris qu’il ira, auprès d’Octave Mannoni, puis de C Melman, de JP Winter et de M-Cécile Ortigues. En 1982, c’est donc logiquement qu’il fait partie des 35 personnes qui quittent l’Ecole Belge. A la recherche d’une nouvelle alternative entre Ecole belge et Ecole de la Cause. Ce sera d’abord le groupe Mésaliance, puis avec 7 autres collègues et amis, il fonde le Questionnement Psychanalytique. Là encore, la recherche va dans le sens d’un dispositif permettant une parole vraie, loin des effets de prestance et de pouvoir, et véritablement au service de la transmission de l’analyse.
Cet itinéraire sans fard est indissociable d’un chassé croisé avec les écrits de Ferenczi. Alors qu’ils ont baigné sa jeunesse et fait naitre l’idée de faire une analyse, le vent de l’histoire n’a pas rendu ce projet possible en Hongrie. Ensuite, alors que Zoltan est engagé dans le mouvement psychanalytique Belge, c’est pour tenter de rassembler les écrits épars de Ferenczi dans un projet de traduction sollicité par Lacan qu’il revient pour la première fois en Hongrie. Mais il ne pourra pas lors de ce retour rencontrer les psychanalystes hongrois, Imre Hermann en particulier, pour des raisons de surveillance.
La surveillance, c’est une autre part de cette histoire singulière, qui n’est pas sans évoquer la trajectoire de Tosquelles. Surveillé par l’AVO, la police secrète hongroise, Zoltan le sera pendant 40 ans…
Dans ce contexte si particulier, qui replace la psychanalyse à la croisée d’une histoire singulière et de l’histoire sociale et politique, et nous sommes amenés à refaire l’histoire de la psychanalyse elle-même, du moins celle de l’Europe de l’Est, et de mettre en équation les questions du rapport possible aux institutions, de leur fondation.
Les mots d’engagement, d’éthique et de rigueur généreuse prennent out leur sens…. C’est en soi un enseignement.