sexuation et psychose

Comment devient-on homme ou femme ? Est-ce biologique ? Est-ce la société qui
nous fournit un modèle tout fait auquel nous nous adaptons plus ou moins bien ?

En écoutant des analysants (personnes en analyse) ou des patients hospitalisés sans se
laisser obnubiler par leur apparence et leurs croyances, et en laissant de côté ses propres préjugés, on s'aperçoit qu'il est très difficile à la plupart de se situer clairement d'un côté ou de l'autre. Mon expérience de la clinique psychanalytique m'a persuadée que la notion d'« identité de genre » ne rendait pas compte du problème. Celle-ci postule que nous avons un
sexe psychique, de la même façon que nous avons un sexe corporel. En général, cela
s'harmoniserait, mais parfois, comme dans le cas du transsexualisme, il y aurait une
opposition. À partir de récits de cas, de commentaires de romans et de films, j'ai essayé de
montrer qu'il y avait pour chacun une marge de liberté, « un choix du sexe » malgré le corps
qui lui est imposé, et le discours de son entourage qui lui attribue un sexe dès sa naissance.
D'où l'ambiguïté sexuelle. Ce « choix » d'être homme ou femme s'enracine pour chacun dans
ses modes de jouissance, ses fantasmes et ses symptômes. J'étudie particulièrement ici la
problématique de la psychose à partir de nombreux cas cliniques, et des points de repère que
donnent Freud, Lacan et d'autres, notamment le « pousse-à-la-femme ». Si ce livre concerne
les cliniciens, je l'ai aussi écrit en pensant aux non-spécialistes qui s'intéressent à cette
question, particulièrement d'actualité à l'heure où la science autorise les « changements » de
sexe. . _ _ __ _ __ _

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Post-sciptum pour la deuxième édition ^Ambiguïtés sexuelles (mars 2004)

Depuis l'époque où j'ai écrit ce livre, de nombreux débats ont accompagné, en France,
la mise en chantier de réformes législatives de la famille, de l'adoption et de l'union (PaCS).
Avec la diffusion de la vulgate lacanienne depuis les années 60, et sans qu'on puisse l'imputer
à une volonté idéologique de Lacan lui-même, le Nom-du-Père est devenu une norme pour la
famille, la différence des sexes et la santé mentale : avec ce seul signifiant et la signification
phallique qui l'accompagne, on a prétendu définir de façon définitive la psychose dans sa
différence avec la névrose, répartir les vrais hommes et les vraies femmes et, enfin, dire ce
qu'étaient les formes psychanalytiquement acceptables de famille et de mariage. Des experts
psychanalytiques sont allés jusqu'à proposer leurs services dans ce sens au législateur. Une
grande incertitude s'est manifestée dans le champ de la psychanalyse contemporaine,
notamment en France, par rapport aux questions d'identité sexuelle. Ce flottement a donné
lieu à divers discours militants ou idéologiques qui, si utiles soient-ils pour le débat
démocratique, ne pallient pas le vide conceptuel et clinique ainsi mis en évidence.

La psychanalyse a en effet les moyens de tenir un autre discours, impliqué par sa
pratique, laquelle est, par le biais des analysants en souffrance, en prise directe sur les grands
problèmes de l'actualité, et détourne donc le psychanalyste attentif des préjugés d'une époque
pour le confronter à un réel qui ne se dérobe jamais et dans aucun des cas qu'il a à traiter. Le
présent ouvrage, qui s'en tient à une articulation stricte de la clinique et du concept, telle que
l'a promue Freud, y contribue. Il prend notamment en compte l'importance du virage lacanien
des années 70 qui introduit, à côté du « tout phallique » masculin, le « pas-tout phallique »
féminin et une jouissance autre que la jouissance phallique. Or, il ne faut pas s'y tromper : la conséquence en est une déconstruction définitive de l'universel, qui change profondément la
place et la valeur structurales du Nom-du-Père et du phallus et qui se poursuit jusqu'à
l'invention du « sinthome ». Avec cette nouvelle définition du symptôme, Lacan voulait
« coiffer » 1' « ordre symbolique » et le Nom-du-Père, soit un signifiant transcendant normatif
de la névrose, héritier de l'œdipe freudien, qu'il avait mis en place dans sa rencontre avec le
structuralisme et qui devait durablement orienter le champ psychanalytique. Il substitue alors
au Nom-du-Père une structure de l'être parlant qui n'a plus aucune transcendance ni la même
connotation religieuse, et qui n'est abordable qu'au cas par cas, singulièrement, d'où
l'exploration possible de la dispersion du champ contemporain de la sexualité.