Jacques Lacan a transposé à la philosophie la conception freudienne des trois instances de la psyché. Il les définit comme des champs linguistiques, ensembles de concepts se recoupant par endroits et les représente par un schéma de la théorie mathématique des ensembles (les cercles d'Euler). Les intersections des trois cercles réalisent des partitions de chacun des trois champs par les deux autres. Traduisons cette démarche dans le discours courant.

 

Moi, Ca et Surmoi de Freud deviennent chez Lacan : Réel, Symbolique et Imaginaire (R.S.I.). Lacan a inversé l'ordre psychogénétique entre Imaginaire et Symbolique puisqu'il place ce dernier en second. De plus, en étendant à l'ensemble du Ca, que nous préférons dénommer le Sentimental, la dénomination (Imaginaire) de la lunule entre le Sentimental (Ca) et le Symbolique (Surmoi), il ramène le Sentimental à l'Imaginaire. Cela tire le Sentimental vers le symbolique et en minimise l'importance. Cependant, Moi, Ca et Surmoi sont aussi bien Physique, Sentimental et Mental, que Corps, Cœur et Esprit. Voilà les trilogies freudo-lacaniennes formulées dans un langage accessible à tous. Faisant passer le deuxième terme avant le premier, Voltaire en avait fait sa devise : "Vérité, raison, justice". C'est l'occasion de souligner que, comme dans le jugement de Paris, l'amour est inséparable de la vérité. Certains penseront que le Sentimental est plus féminin, le Symbolique plus masculin, mais les choses évoluent vite…

 

A chaque champ correspond une grande pulsion : pulsion de survie, pulsion sentimentale et pulsion morale. C'est à l'intérieur de chacune de ces trois pulsions fondamentales qu'on retrouve le dualisme freudien entre pulsion de vie et pulsion de mort : bon et mauvais, amour et haine, bien et mal. Les principes dualistes, manichéens : principe de plaisir - principe de réalité, pulsion de vie - pulsion de mort, s'intègrent ainsi dans la vision plus large d'un principe trinitaire. Subdivisant le principe de plaisir en ses trois composantes, il respecte chacune d'elles en affirmant que le plaisir n'est pas seulement physique, mais comporte une dimension sentimentale et une dimension morale. A ne privilégier qu'un seul des trois termes, la pulsion de mort l'emporterait sur la pulsion de vie. Pour trouver une satisfaction un peu durable, chaque pulsion ne peut l'emporter sur les deux autres que passagèrement.

Voir le schéma à cette adresse : (99+) De R.S.I. à P.S.M., une métapsychologie freudo-lacanienne (mis à jour 22.02.2022) | Michel Hervé Bertaux-Navoiseau - Academia.edu

La linguistique comparative apporte un soutien puissant à cette vision des choses : l'espagnol dit "corazon" pour "cœur" (l'organe de l'accord). Or "razon" signifie "raison". La raison égoïste du corps est ainsi tempérée par celle du cœur. Celle-ci est donc une "co-raison", dans laquelle la raison d'un corps est renvoyée en écho et amplifiée par la ré(ai)sonnance des cœurs. Les deux autres termes de la trilogie (Corps et Esprit, soit d'une part la nomination, l'éthique, la justice, les droits de l'autre, d'autre part ses besoins matériels) introduisent la dimension de l'autre.

 

Car le sujet de l'envie, aliéné par ses envies, est le sujet de l'inconscient, qui n'accèdera au désir conscient qu'en renonçant à la satisfaction immédiate de ces envies. Le sujet conscient, sujet de besoins, de sentiments et d'éthique, réalise, avec l'émergence du désir, la fusion des trois champs, la synthèse des trois dimensions ci-dessus énoncées. S'inscrivant dans le génital, au centre du schéma, il maîtrise ses envies en accédant à la conscience, à l'amour et au désir.

 

S'il n'y parvient pas, il reste prisonnier de ses pulsions, fixé dans une ou plusieurs des trois lunules entre deux cercles : le sensuel, à cheval entre le corps et le cœur, l'imaginaire, entre le cœur et l'esprit, le coutumier – champ de l' "habitus" objet d'étude de Pierre Bourdieu – entre l'esprit et le corps. Dans ces trois zones intermédiaires, le physique, réduit au sensuel, l'emporte sur le sentimental dans la perversion, le sentimental, ramené à l'imaginaire, prend le pas sur le mental dans la psychose, le mental, ravalé au coutumier, opprime le physique dans la névrose. Lacan fait remarquer que, dans ce cas, seule l'intervention du troisième terme, qui avait été exclu, peut dénouer (re-nouer) la situation. Les trois cercles se lisent dans le sens du développement psychogénétique (sens des aiguilles de la montre).