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Une politique pour la psychanalyse
Une politique pour la psychanalyse
Une politique pour la psychanalyse
Fondation Européenne pour la psychanalyse, 25 mars 2000
Danièle Lévy
Membre fondateur et secrétaire de l'Association pour une instance tierce des
psychanalystes (A.P.U.I.)
La réglementation de la psychothérapie est en cours. La Direction générale de la Santé y est favorable, le Conseil de l'Ordre des médecins la demande. Les raisons invoquées coté Conseil de l'Ordre : "défaut d'information du public et des médecins", "utilisations anormales du titre de psychothérapeute" (sectes, charlatanisme). "Nécessité de clarifier les termes et ce qui permet à quelqu'un de se dire psychothérapeute." (Dr Grünbaum, secrétaire). Ajouter : la volonté des psychothérapeutes ; assez peu de psychanalystes avec eux, semble-t-il, mais notre interlocutrice au Ministère nous répond : plus que vous ne croyez ; et l'opinion publique, car de l'aveu de tous la demande est importante et croissante.
Il s'agit de savoir dans quelle mesure et en quoi cela concerne les psychanalystes.
Informations
Sources
- Le Ministère de la santé, en la personne de la rédactrice du projet de loi, début mars, le projet étant alors au Cabinet ; ce qui signifie, prêt à être utilisé par les politiques au moment qu'ils jugeraient opportun. Autrement dit, les consultations préalables étaient jugées suffisantes.
- Le colloque de jeudi 23 mars à l'Assemblée nationale, avec une intervention du Conseiller technique à la santé mentale.
Pour le moment, les formes de cette réglementation sont en discussion. Les bases de la discussion sont actuellement :
- un projet du ministère, qui semble maintenant en voie de révision. Il prévoyait la création d'une profession de psychothérapeute divisée en trois grandes sections : cognitives, systémiques, relationnelles, la psychanalyse devant être incluse dans ces dernières. Notre interlocutrice n'excluait pas la possibilité de créer une quatrième catégorie propre à la psychanalyse.
- la proposition de loi du Dr Accoyer, tendant à réserver l'exercice de la psychothérapie aux seuls psychologues cliniciens et psychiatres qualifiés. C'est dans le cadre de cette proposition que prend place le colloque dont je parlerai plus loin. Dans ce cas, la psychothérapie ne serait pas une profession mais une méthode de soin, en termes d'organisation de la santé, un acte. Il y aurait lieu de distinguer entre un volet proprement thérapeutique, réponse à un trouble psychique identifié comme tel, et un volet de "bien-être", hors pathologie.
Contextes
Au Ministère, notre interlocutrice se montre à la fois compréhensive du désarroi des professionnels et excédée par les multiples visites qu'elle reçoit - y compris les sociétés de psychanalyse. Il en va de même au niveau du Cabinet. Ils ont une difficulté certaine à comprendre pourquoi les psychanalystes refuseraient d'être intégrés parmi les psychothérapeutes. Un titre légal ne serait-il pas une garantie de sérieux ?
À l'Assemblée nationale se révèle une politique pour la psychanalyse menée par la SPP, avec l'APF. Patrick Guyomard, président de la Société de psychanalyse freudienne, est également présent à la table ronde, seul représentant des psychanalystes non-membres de l'IPA. Il s'agit de démarquer la psychanalyse des psychothérapies et aussi de détourner le danger majeur que représenterait l'existence d'une profession de psychothérapeute. Pas question de laisser la psychothérapie aux psychothérapeutes, pas question non plus d'y intégrer la psychanalyse : tel me paraît être le sens de cette intervention.
Dans ce souci, les analystes de la SPP ont élaboré divers modes de prise en charge psychothérapiques. Ils reconnaissent l'existence d'autres méthodes, en les rapportant à d'autres indications, voire d'autres théories de la vie psychique. Ils fournissent les éléments d'une définition de l'acte et des impératifs de la formation dans lesquels l'inspiration freudienne est sensible, mais qui se situent résolument dans la logique de la santé : indications, évaluations, prescription, cadre professionnel clairement défini. L'acte psychothérapique est un des moyens de répondre, soit à des troubles, soit à un mal-être d'origine psychique. Ce n'est pas la seule. Il vise à produire un changement dans la vie psychique et se heurte nécessairement à la résistance de l'appareil psychique : la psychothérapie ne peut pas se résumer à un "training".
Quant à la formation qui autorise à pratiquer l'acte psychothérapique, elle ne peut que se greffer sur expérience autre, clinique, et sur une formation théorique. Elle implique : 1) des connaissances, notamment en psychopathologie, 2) une expérience accompagnée et guidée Et 3) elle donne lieu à des ambiguïtés inévitables (avec la psychanalyse notamment). Certains ajouteront à la liste des réquisits : 1) un "savoir être", càd une connaissance de soi suffisamment poussée, éventuellement évaluée par des procédures de sélection, et 2) des facultés de critique et de pensée qu'on n'acquiert qu'à l'université (Bac+5).
Aux formations académiques actuelles, il manque les méthodes de psychothérapie : les intégrer et/ou passer des accords avec des instituts de formation sérieux. Peut-être faudrail-il aussi prévoir des équivalences : analystes non psychiatres-- non-psychologues, certains éducateurs ou infirmières, certains médecins ... Réaction du conseiller technique à la Santé mentale : il prend note de l'opposition qui se manifeste à un statut professionnel ou un titre de psychothérapeute. Le projet de loi s'élaborera à partir de trois questions : quelle qualification ? comment s'acquiert-elle ? qui peut s'en porter garant ?Si les psychanalystes souhaitent se tenir à l'écart, précise-t-il, ceux d'entre eux qui voudraient se déclarer psychothérapeutes auront à faire le parcours. (Attention, exercice illégal de la psychothérapie en vue ! )
La question : qu'en serait-il de la psychanalyse ? avait été posée auparavant, notamment par Guyomard, et une seule réponse était venue : " la psychanalyse doit rester la psychanalyse", "la seule science humaine qui permette l'exploration psychique" (Dr Vasseur, associé avec le Dr Accoyer) ; et les sociétés, des sociétés savantes. Il s'agit donc bien d'une politique de la SPP en tant que société de psychanalyse, politique destinée à préserver la psychanalyse en la tenant à l'écart. On peut sans doute en concevoir et en préférer une autre, mais c'est une politique.
Commentaires
Si troublante que soit cette question des psychothérapies, je ne crois pas que ce soit le problème principal, même aujourd'hui. La réglementation de la psychothérapie ne constitue qu'un effet d'un problème plus général et plus fondamental, celui des dangers que court aujourd'hui la psychanalyse. Avec l'évolution actuelle de la civilisation, il ne s'agit plus de dénigrement, de méconnaissance et d'agressions comme du temps de Freud mais de confusion, de détournement et d'abus.
Qu'est-ce qui est plus totalitaire que la confusion, plus saisissant que le détournement ? On ne peut dire ni oui ni non, et c'est bien ainsi que se pose à nous la question de la psychothérapie prise isolément : comme une aporie. On ne peut certainement pas dire que nous sommes des psychothérapeutes, au sens où la psychothérapie se définit depuis son origine par le recours à un moyen dit "psychique" de résoudre un symptôme identifié comme un trouble et d'obtenir plus d'adaptation, plus de normalité ; mais on ne peut pas dire non plus que la psychanalyse n'est pas thérapeutique. Aucune des deux positions n'est tenable longtemps.
Les psychanalystes n'ont pas inventé la psychothérapie, mais ce sont eux qui lui ont apporté ses garanties de sérieux, ses lettres de noblesse. Auparavant, elle se réduisait à la suggestion, à un usage particulier de l'autorité du médecin. Après, elles s'en inspirent, elles en dérivent. La plupart des méthodes thérapeutiques - y compris la comportementale - ont été inventées par des psychanalystes, dissidents ou non. Ôtez l'un ou l'autre point essentiel de la psychanalyse, rabattez le reste sur l'urgence du symptôme ou du mal-être, sur la pression de la demande ou de l'angoisse, vous avez une "méthode" de psychothérapie. Mais qu'en est-il de l'au-delà de la suggestion, que nous avons découvert ? Toutes les ambiguïtés prennent leur source là.
En cas de réglementation de la psychothérapie, la nouveauté de la situation réside en ceci : soit la psychanalyse est incluse dans les psychothérapies, soit elle en est exclue. Soit la confusion est inscrite dans la loi, soit les psychanalystes tombent sous le coup d'un exercice illégal de la psychothérapie. À moins qu'ils n'aient une profession de couverture, psychothérapeute en serait une nouvelle, à côté de médecin ou psychologue. Une politique pour la psychanalyse aujourd'hui répondrait au nouveau mode dominant de résistance à la psychanalyse qu'on peut qualifier d'empiètement. Nouvelle civilisation, forme nouvelle du malaise. L'attitude par rapport aux psychothérapies est à déterminer par rapport au problème que se pose chaque analyste, et chaque groupe analytique : comment faire aujourd'hui pour que la psychanalyse vive ?
Il y a au moins deux conditions essentielles pour que vive la psychanalyse. Première condition : qu'il y ait des psychanalystes dignes de ce nom, c'est-à-dire d'abord, dûment formés. C'est une condition nécessaire, mais elle ne suffit pas à ce qu'il y ait effectivement du psychanalyste. Il faut aussi ... des analysants - et pas seulement des gens qui demandent des psychothérapies et s'en tiennent là. Autrement dit : qu'il y ait un extérieur. C'est dans l'articulation de la psychanalyse avec son extérieur que se situent aujourd'hui les problèmes. Serge Leclaire l'avait compris, il y a plus de dix ans.
Comme Jacques Sédat l'a souligné ce matin, c'est certainement l'expérience de la Commission Gérolami qui a permis de le comprendre. La compréhension du problème est venue, comme toujours, lorsqu'une solution est apparue en acte, dans un lieu imprévu de la réalité. Le travail de cette Commission a montré de façon saisissante qu'une articulation avec un domaine qui semblait à première vue absolument hétérogène à la psychanalyse, l'administration, y compris celle des finances, était possible et bénéfique.
Tel était le sens de l'appel à constituer une Instance qui représenterait la psychanalyse auprès de la société dans son ensemble (décembre 1989). Du point de vue juridique, la forme « Ordre », suggérée par M. Gérolami en réponse à ce qu'il avait perçu du métier de psychanalyste lors des réunions de la Commission, paraissait la plus adaptée parce qu'elle préserve au maximum l'autonomie d'une profession tout en lui permettant de traiter de l'ensemble des questions relatives à son articulation avec l'extérieur. On peut certes reculer devant l'association avec un diplôme d'état, si ce dernier est inévitable. On peut aussi inventer une autre forme d'inscription. C'est ce qui a amené l'APUI à parler d'Instance, sans la spécifier autrement que par sa fonction : tierce.
C'est à partir de cette position que nous avons travaillé, depuis dix ans, sur quelque chose qu'on peut appeler le métier de psychanalyste, métier qui, chacun le sait, le fait et le dit, ne se limite pas à la pratique de la cure dite type. Constituer les interfaces avec les champs extérieurs est un travail qui doit être fait par les psychanalystes, non pas sur le mode obsidional, mais par l'affirmation de notre spécificité face à la leur, compte tenu de leur propre fonctionnement, sur leur terrain. Après tout, n'est-ce pas ainsi que nous procédons avec nos analysants ? C'est un aspect de la méthode analytique qui trouve là son application. La question de l'articulation avec le phénomène social "psychothérapie", la question d'une articulation avec le juridique et l'administration devraient à mon avis se poser dans le cadre de cette problématique, c'est-à-dire, à partir de notre spécificité, dans une dialectique avec l'extérieur, et non en termes de compromis acceptables ou inacceptables.
Quels sont les problèmes que pose aujourd'hui l'articulation avec l'extérieur ? On peut, me semble-t-il, les regrouper autour de trois points : la garantie, la spécification, l'institution.
Il faut une garantie. Nous ne formons pas des psychanalystes uniquement pour nous-mêmes ! La garantie n'ira pas sans semblant, mais qu'est-ce qui va sans semblant ? Elle est nécessaire pour le public, du fait des abus qui se multiplient, et en cas de besoin pour les pouvoirs publics.
Garantie signifie : des instances pour se porter garant. Qui peut se porter garant, si ce n'est les sociétés de psychanalyse ? Seul un ensemble suffisant de psychanalystes est à même d'identifier une formation psychanalytique, c'est pourquoi seul un tel ensemble peut la définir et s'en porter garant. Sans la formation, le talent n'est qu'une virtualité.
Est-il nécessaire de rappeler que toutes les sociétés sans exception ont la même position par rapport à la garantie, ou habilitation, ou nomination ? La garantie ne porte que sur la formation, pas sur l'effectivité des cures. Elle est relative et toujours à remettre en cause : le sérieux avec lequel la société considérée travaille la question et y apporte des solutions est la seule garantie possible. Cela aussi fait partie de la spécificité de la psychanalyse dans le monde d'aujourd'hui.
On peut certes objecter qu'il n'y a de psychanalyste qu'en acte, que le psychanalyste a en quelque sorte obligation de résultat, qu'en dehors de l'effectivité de l'acte psychanalytique, il n'y a pas de psychanalyste. Mais paradoxalement, une telle objection va dans le sens d'un exercice sous-couvert. Alors, pourquoi pas psychothérapeute ?
Avec ou sans profession de couverture, celui qui veut se dire psychanalyste doit en avoir acquis la compétence, et cette compétence ne s'acquiert que par les voies classiques de la formation : analyse personnelle effective comme condition d'accès, contrôles, participation active à des séminaires théoriques et cliniques. La formation ne peut être validée que par une société de psychanalyse. Si celle-ci estime qu'il ne peut pasexister de garantie, elle doit le dire, et l'étayer.
Même s'il n'y avait pas moyen d'éviter que la psychanalyse soit intégrée aux psychothérapies, il serait d'autant plus important de maintenir l'autorité des sociétés sur le titre de psychanalyste, parce qu'il faut une autorité et que, en tant que plurielles, elles constituent la seule autorité possible.
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Spécifier la psychanalyse
L'extérieur de la psychanalyse ne se réduit pas aux médias. Ecrire des livres, parler à la télévision, cela ne fait pas grand-chose. La conversion à la psychanalyse peut relever d'une sorte d'épiphanie pour le sujet, mais elle ne vaut que si elle engage au travail psychanalytique. C'est à son éthique et à sa méthode qu'on reconnaît le psychanalyste, pas à ses professions de foi.
Spécifier la psychanalyse, c'est rendre compte de sa méthode, de sa visée et de ses effets. Et préciser la formation indispensable. À ces niveaux, il existe un ensemble de repères communs auxquels les psychanalystes, et eux seulement devraient pouvoir souscrire - malgré le plagiat systématique de certains psychothérapeutes. Safouan parlait tout à l'heure de Charte, l'APUI en a rédigé une en 1993, qui a été envoyée à toutes les associations. Le groupe dit "Cournut" a rédigé un texte. Preuve que les différences ne sont pas insurmontables.
L'institution de la psychanalyse
Les psychanalystes se sont donné une forme institutionnelle destinée à maintenir et transmettre la psychanalyse dans sa spécificité : la société de psychanalyse. Ces sociétés, qui fonctionnent toutes, avec des variantes, sur le même modèle, sont aujourd'hui plurielles et discutées. On a coutume de dire que la moitié de ceux qui se réclament de la psychanalyse n'appartiennent à aucune association. Il y a là un problème qui concerne l'ensemble du mouvement psychanalytique et qui doit être traité. Quant à la pluralité, est-elle si surprenante ? La diversité est consubstantielle à la psychanalyse. Il n'y a qu'une théorie psychanalytique mais plusieurs façons de la parler, car chaque psychanalyste a à y prendre sa place. La pluralité des groupes ne devrait pas faire oublier la fonction de Société. Un groupe de psychanalystes ne constitue pas ipso facto une société de psychanalyse.
La société de psychanalyse est en position d'intermédiaire, de médiateur entre le psychanalyste et la société civile, entre le psychanalyste et l'appareil d'état. Il appartient notamment aux sociétés de psychanalyse de protéger le couple psychanalysant- psychanalyste de toute ingérence extérieure. Ainsi, la question de l'argent plusieurs fois évoquée ici ne devrait pas être réglée de l'extérieur, autoritairement. Elle se règle entre le psychanalyste et la personne qui s'adresse à lui, en fonction de la situation transférentielle et d'un jeu entre possible et impossible.
Toutes les règles qui constituent l'espace psychanalytique se présentent ainsi comme paradoxales par rapport à l'espace social défini par les règles de la démocratie. La psychanalyse n'en constitue pas moins un lien social, et c'est la spécificité de ce lien qu'il s'agirait de faire valoir et de préserver aujourd'hui.
Je terminerai sur une autre aporie : chaque psychanalyste, comme chaque groupe psychanalytique, est partagé entre un sentiment d'extraterritorialité et la nécessité d'inscrire la psychanalyse dans le social. Après tout, Freud n'a pas gardé ses découvertes pour lui. Le psychanalyste n'est à confondre avec la psychanalyse : aucun psychanalyste ne peut parler au nom de la psychanalyse. C'est l'intérêt de la psychanalyse qui doit décider de la solution, c'est d'abord sur ce point que doit porter le débat. Tel est le sens du terme : une politique pour la psychanalyse. Il s'agit de faire en sorte qu'elle vive, et non pas seulement qu'elle survive.
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