Lettre à Bernard Kouchner à propos de la réglementation des psychothérapies

Lettre à Bernard Kouchner à propos de la réglementation des psychothérapies

 L'éventuel projet de réglementation des psychothérapies risquerait d'inclure la psychanalyse. Il porterait d'ailleurs également préjudice à ceux qui déclarent actuellement leur activité sous l'intitulé de la psychothérapie. C'est dans ce contexte que la Fondation Européenne pour la Psychanalyse a participé à un groupe de travail avec d'autres associations et qu'elle est également cosignataire avec cinq autres associations d'une lettre à Bernard Kouchner.

  On pourra lire ci-dessous le texte de cette lettre.

Association Analyse Freudienne

Association Freudienne Internationale

Association pour une École de la Psychanalyse

Cartels Constituants de l'Analyse Freudienne

Fondation Européenne pour la Psychanalyse

Psychanalyse Actuelle

 Monsieur le Ministre délégué à la Santé,

 Un « Groupe de contact » réunissant des membres d'un certain nombre de Sociétés de Psychanalyse s'est réuni dès 1998 afin de réfléchir aux problèmes soulevés par les projets de réglementation de la psychothérapie en cours dans notre pays. Les membres de ce groupe, réunis à l'initiative du Président de la Société Psychanalytique de Paris sont issus des sociétés suivantes :

 Association Analyse Freudienne

 Association Freudienne Internationale

 Association pour une instance tierce des Psychanalystes

 Association Psychanalytique de France

 Centre de Recherche en Psychanalyse et Ecritures

 Cercle Freudien

 Espace Analytique

 Fondation Européenne pour la Psychanalyse

 Quatrième Groupe, Organisation Psychanalytique de Langue Française

 Société de Psychanalyse freudienne

 Société Psychanalytique de Paris

 Chacune de ces Sociétés adressera son point de vue à votre Ministère. Nous vous envoyons ci-joint celui qui a été adopté en commun par les six associations.

 Monsieur le Ministre délégué à la Santé,

 Une réglementation prochaine de l'activité des « psychothérapeutes » a été annoncée par Madame la secrétaire d'État à la santé et aux handicapés lors de la séance de l'Assemblée Nationale du 11 janvier 2001. Monsieur le conseiller Obrecht nous avait déjà informé de ce projet gouvernemental, élaboré dans un souci de santé publique et de protection contre les dérives sectaires. Comme il nous l'a confirmé par écrit, cet éventuel « statut du psychothérapeute » serait obtenu grâce à un diplôme universitaire (de psychiatrie ou DESS de psychologie) joint à une formation dans une « société de psychothérapie » agréée, sur la base d'un cahier des charges.

 Or, aucune de ces deux conditions n'assurera la sécurité des usagers. D'une part, un diplôme universitaire ne forme à aucune sorte de « pratique du psychisme ». Et d'autre part, sur quels critères seraient sélectionnées des « sociétés de psychothérapies » à agréer ? Dans les dernières décennies des centaines de psychothérapies ont vu le jour. Ces pratiques se sont regroupées dans quelques associations dont l'intitulé masque leur grande diversité. On peut évaluer l'extrême hétérogénéité que couvrirait un titre de « psychothérapeute » en consultant les listes de syndicats comme le SNPPSY et l'AFFOP. Il recouvrirait des pratiques aussi variées que le « rebirth », le « new-age », la « psychothérapie tibétaine », le « cri primal », l'« amourothérapie », la « gestalthérapie » etc. De plus, de nouvelles techniques apparaissent constamment, en fonction de l'échec des précédentes et de la mode. Comment les pouvoirs publics choisiront-ils entre ces innombrables méthodes ? Aucun critère scientifique ne permet de le faire. Et s'il fallait entériner le statu quo, il abrite déjà des associations à tendance sectaire, et des pratiques de suggestion de même nature.

 L'actuel projet gouvernemental reprend à son compte à la fois la proposition de loi du député Accoyer, (qui réserverait le titre de psychothérapeute à certains diplômés universitaires) et la proposition de loi du député Marchand, (qui la réserverait aux membres d'associations déjà existantes de psychothérapeutes). Mais les défauts de la première proposition ne sont pas compensés par la seconde. Elle lui ajoute au contraire ses défauts propres, en donnant de plus faussement l'impression d'une unité de pratique, inexistante. Il est illusoire de penser qu'un diplôme universitaire peut pallier le caractère fantaisiste de la plupart des « psychothérapies », et réciproquement ces « psychothérapies » ne pallieront pas l'absence de formation pratique du cursus universitaire. En réalité, l'actuel projet revient à délivrer un diplôme sous une responsabilité de l'État, à peine dissimulée par une « commission de spécialistes », qui sera un lieu de marchandage et de partage du marché - en l'absence de référence scientifique.

 En tant que psychanalystes, nous avons la responsabilité d'alerter les pouvoirs publics sur les faits suivants : on ne peut définir une psychothérapie, mais seulement des « effets psychothérapeutiques ». Ces « effets » résultent de la suggestion psychique : un médecin, un psychologue, un psychiatre peuvent considérer à bon droit que leur acte engendre un bénéfice psychothérapeutique. Mais ce résultat peut se constater aussi dans la relation avec un musicien, un peintre, un danseur, ou à fortiori avec un religieux. Naturellement, nul n'interdit à un clinicien, à un musicien ou à un peintre de s'intituler « psychothérapeute ». Mais ce qualificatif ne peut être garanti par l'État (il en va d'ailleurs de même pour la psychanalyse). Le qualificatif « psychothérapeutique » peut être attribué à tout ce qui soulage les souffrances psychiques, mais il ne saurait constituer un statut. Il n'existe pas de « psychothérapie » (au singulier) dont on pourrait faire la description, de même qu'on ne saurait établir une liste exhaustive de « psychothérapies ». Le qualificatif de « psychothérapeutique » ne permet pas de définir le substantif d'un statut, titre qui tromperait gravement le public avec la caution de l'État : sa promesse aggraverait considérablement les problèmes de santé qu'il se propose de solutionner. Comme l'effet psychothérapeutique s'appuie sur la suggestion, la possibilité d'abus ne sera pas l'exception, mais la règle.

 Ces raisons de fond invitent d'autant plus à un principe de précaution et à surseoir à un statut de psychothérapeute, qu'il faut aussi prendre en considération le lobbying employé à tous les niveaux par les associations de psychothérapeutes, dont les méthodes jettent un doute sur leurs ambitions. Un examen des textes et des procédés employés devrait amener à un principe de précaution élémentaire : on ne peut ignorer que parmi les regroupements de psychothérapeutes les plus représentatifs, le SNP-Psy a été la partie la plus active de la FFdP qui apparaît comme un mouvement à caractère sectaire (cf. ainsi qu'une analyse du rapport et annexes de l'AFNOR). L'unification de surface des pratiques les plus diverses destinées à répondre de toutes les problématiques, aussi bien celles du couple, de la drogue, de la violence dans les banlieues etc., et cela sans référence théorique ni par conséquent déontologique, évoque une entreprise de marketing destinée à avoir accès aux fonds publics (remboursements des soins et budget de formation).

 Parmi les éléments préoccupants, on constate par exemple que nombre de responsables d'associations de psychothérapeutes s'autoproclament psychanalystes, alors qu'ils n'appartiennent à aucune association de psychanalystes et n'ont bénéficié de la formation d'aucune d'entre elles. Cette désinvolture ne laisse pas bien augurer de leurs prétentions futures.

 Si malgré notre avis, une réglementation du titre de psychothérapeute devait voir le jour, la formation psychanalytique devrait être formellement exclue des textes concernés. En effet, d'une part la formation psychanalytique réclame, outre une analyse personnelle, d'appartenir ou d'avoir appartenu un temps suffisant à une association psychanalytique. D'autre part, la psychanalyse ne saurait cautionner des pratiques au rabais qui cherchent à tirer bénéfice du prestige de la psychanalyse en jouant sur la confusion « psy ».

 De leur côté, les psychanalystes ne réclament pas une réglementation d'État. Depuis un siècle, la psychanalyse a progressé grâce aux mêmes principes, sa méthode est restée inchangée, et son corpus théorique demeure stable : c'est forte de cette autorité que les associations psychanalytiques considèrent de leur responsabilité de faire connaître les risques que ferait courir à la santé publique l'attribution par l'État d'un titre impossible à garantir, et gros de toutes les dérives.

 Par ce même courrier, nous avons l'honneur de demander à Monsieur Bernard Kouchner un rendez-vous, afin de nous informer auprès de lui de l'état actuel du projet concernant la réglementation des psychothérapies et de lui faire connaître notre point de vue.

 Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l'expression de notre respectueuse considération.