l'éthique de Dogville

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Dans les années trente, des coups de feu retentissent un soir dans Dogville, une petite ville des Rocheuses. Grace, une belle femme terrifiée, monte en courant un chemin de montagne où elle fait la rencontre de Tom, un jeune habitant de la bourgade. Elle lui explique qu'elle est traquée par des gangsters et que sa vie est en danger. Encouragée par Tom, la population locale consent à la cacher, en échange de quoi Grace accepte de travailler pour elle. Lorsqu'un avis de recherche est lancé contre la jeune femme, les habitants de Dogville s'estiment en droit d'exiger une compensation, vu le risque qu'ils courent à l'abriter. Mais la pauvre Grace garde en elle un secret fatal qui leur fera regretter leur geste... Site officiel http://www.dogville.dk

Avec Nicole Kidman, Paul Bettany, Patricia Clarkson, Jeremy Davies, Siobhan Fallon Plus... Réalisé par Lars von Trier

lire aussi sur à propos de ce film l' article de Charles Baladier : "Grâce"

L'éthique de Dogville.

 Lars von Trier, après la définition du Dogme 95, un ensemble de dix règles pour les cinéastes adhérents, produit une trilogie de mélodrames : Breaking the waves, Les idiots et Dancer in the dark. La notion du bien et celle de sacrifice y sont centrales. « C'est la même histoire », dit-il. En mai 2003 il déclare qu'il va raconter des histoires de méchants. Et le premier volet d'une nouvelle trilogie, Dogville, est une tragédie où le bien et la bonté (le ‘mal' dont souffre Tess dans Breaking the waves 1) sont dialectisés avec le mal et la cruauté. Les risques de l'oblativité y sont patents.

 Dans la tragédie grecque antique s'annonce, dès Les Euménides d'Eschyle, un relais de la loi divine par la justice humaine, qui deviendra le nomos humain. Et pour mettre fin à la vengeance qui est la règle du genos, il y a nécessité de poser une limite à la succession des crimes, celle de la loi. A contrario, dans l'Amérique que Lars von Trier met en scène sans y être allé, dans cette petite ville des Rocheuses des années 30, si le représentant de la loi apparaît par deux fois, il paraît régner une situation d'anomie. Quand cet homme vient afficher les avis de recherches des gangsters, on lui demande s'il faut le prévenir en cas d'indices, et il répond a minima : « c'est l'idée ». Il n'y a pas de limite à la cruauté des habitants qui ignorent autant le renoncement pulsionnel que les héros de l'épopée homérique et les crimes justiciers du dénouement ne rencontrent aucune barrière.

 L'inspiration du cinéaste est - selon son dire 2 - issue de l'Opéra de quat'sous. Cependant il récuse l'appellation de théâtre filmé que pourrait justifier le tournage en studios et la figuration des maisons et autres éléments par des marquages au sol, faits à la craie. Il préfère donner cette recherche formelle comme une tentative de fusion entre théâtre, littérature et cinéma. Dogville est vu comme sur une carte et la contrainte de l'unité de lieu est très présente.

 Dans cette ville, la plupart des habitants ont un statut social et parfois exercent un métier qui fait lien avec l'extérieur, ainsi le transporteur et son camion. On y travaille, sans qu'apparaissent plus de préoccupations intellectuelles que dans l'Ecosse de Breaking the waves. Seul Tom, un pseudo intellectuel sans production, un écrivain stérile, « creuse un tunnel qui pourrait être plus dur [que le rocher], c'est-à-dire l'âme humaine ». Nous en sommes informés par un narrateur qui présente et commente les différents chapitres du film. Et quand Lars von Trier affirme qu'il est son autoportrait, on ne peut que saluer la provocation qui n'est pas là sans courage, au vu des dégâts que cette recherche de « purification de l'âme humaine » entraîne, et de la lâcheté qui le fait trahir Grâce au moment même où il affirme l'aimer.

 L'action présente l'arrivée de cette jeune Grâce dont on sait seulement qu'elle est poursuivie par des gangsters. Tom se charge d'obtenir non seulement qu'elle soit accueillie mais intégrée dans la ville. Le chapitre 2, à l'instar de celui de Breaking the waves, montre une situation idyllique. Un premier avis de recherche posera question aux gens de Dogville. Pourtant Grâce dispense ses bienfaits à tous avec bonté, elle les aime, les comprend, elle en est appréciée et aimée. La fin du film confirme la possibilité d'une interprétation freudienne, cette population est si semblable à elle qu'elle peut s'aimer en elle. Le deuxième avis de recherche est l'occasion de libérer des pulsions agressives à l'encontre de la jeune femme. Là encore les termes freudiens conviennent : « railler, offenser, calomnier… satisfaire [sur l'autre] son agression, exploiter sans dédommagement sa force de travail, l'utiliser sexuellement sans son consentement »3. La question de l'amour du prochain et de son retournement en haine est reprise par Lacan sous l'angle de la cruauté, car la jouissance de l'autre s'oppose à celle du sujet. On peut aussi souligner que le sujet de droit exemplifie cette contrariété : la jouissance de l'autre est pour lui obligation de tolérer.

 Le lien social entre les habitants de Dogville se trouve renforcé par les pratiques qu'il exerce à l'encontre de Grâce. Tom avait du reste initié des réunions où chacun s'exprime à son sujet. Elle a suffisamment éveillé l'esprit d'un jeune attardé pour qu'il invente un dispositif tel qu'elle ne puisse plus renouveler son expérience de fuite. Un véritable instrument de torture qui provoquera la réprobation des tueurs.

 La relation amoureuse entre Tom et elle reste furtive et chaste. Il la trahira et croira signer sa perte en la livrant aux gangsters. Dans cette dernière partie Lars von Trier dévoile son objectif de démontage des idéaux que Tom a annoncé communs à Grâce et à lui : soit des buts de purification l'âme humaine. Le vrai danger n'est pas là la cruauté mais le désir de rendre l'autre meilleur.

 L'éthique que le cinéaste propose de manière provocante, se donne à la fin dans les échanges entre le chef des gangsters et Grâce, entre père et fille ; ce père qui dit son amour (love to death) au cours d'un plaidoyer pour que sa fille le rejoigne. Il lui rappelle que son œuvre est justement dirigée contre les chiens, ceux qui se laissent aller à leurs instincts nuisibles. A elle qui veut trouver des excuses (ils font de leur mieux, ils ont des difficultés), il montre que seule la haute idée qu'elle a d'elle-même, de sa morale, l'engage à compatir, à pardonner. Il s'opère alors un retournement des positions subjectives de Grâce, à mettre en relation avec le « revirement dans le sens contraire » qu'Aristote analyse dans la Poétique. Elle remet en question ses affirmations précédentes : « ils font de leur mieux, mais ce mieux est-il suffisant (good enough) ? ». Et avant de consentir à l'extermination et à la destruction : « le monde serait meilleur sans cette ville ». Ainsi sommes-nous renvoyées à l'élaboration de Lacan dans L'éthique de la psychanalyse 4 : n'y aurait-il de loi du bien que dans le mal et par le mal ?

 Lacan s'avance vers cette surprenante détermination du bien - une des « choses un peu fortes » pour lesquelles il s'engage à « employer un ton modéré » - depuis un trop de bien qui renvoie au mal. C'est ainsi que la loi morale posée par les moralistes à partir du plaisir dans le bien se trouverait inversée. A l'inverse de Sade qui parle du mal cherché pour le mal, dans le film le mal est pratiqué pour le bien ; pire : pour la recherche du meilleur. C'est la ‘leçon'finale de l'extermination, éliminer le mal pour faire régner le bien.

 Le changement de Grâce est déterminé par la découverte de ce qu'elle aurait fait comme eux. Tout se joue dans le registre de l'identification, qui, de gratifiante qu'elle était, devient insupportable. Elle les condamne à mort parce que cette révélation du proche dans le prochain la conduit au mépris d'elle-même. C'est ainsi qu'on entend son « il est difficile de haïr », difficile de porter atteinte à l'image de l'autre quand c'est à partir de cette image que s'est constitué le moi idéal.

 Après avoir présenté trois femmes qui se sacrifient : pour un homme (Breaking the waves), une idée (Les idiots), une mission (Dancer in the dark), le dénouement de Dogville permet à l'héroïne d'échapper à cette facilité en gardant l'estime de soi. A quel prix ! Mais dans ce film la dérision est toujours proche. La chanson de Jenny-des-Corsaires dans l'Opéra de quat'sous, rappelle qu'il s'agit d'une histoire de vengeance. « Ils me demandaient quelles têtes tomberaient et le silence tombait sur le port quand je répondais : toutes ». Par ailleurs Lars von Trier ajoute à la provocation la défense de positions qui sont à l'opposé de ce qu'il pense. Ce juif converti à la religion catholique, s'il reste fidèle aux thèmes de sacrifice et de culpabilité (depuis le Dogme) les subvertit singulièrement.

 Il ne s'agit pas là de vraisemblable, mais de ce qui pourrait avoir lieu. Et le renvoi à Aristote s‘impose à nouveau. Lars von Trier souhaite, au-delà de l'aspect formel, de la recherche (on pourrait ajouter de l'idéologie), que l'émotion fasse le lien entre ses films. Les ressorts propres à la tragédie y sont bien efficients, à savoir la péripétie, la reconnaissance et l'événement pathétique.


  • 1.

    C'est le diagnostic du médecin lors du procès après la mort de Tess. Elle ne souffrait ni de névrose ni de psychose, mais de bonté.

  • 2.

    Les Cahiers du cinéma. Mai 2003. N° 579.

  • 3.

    Sigmund Freud. Le malaise dans la culture. [1929]. PUF (Quadrige), 1998. P.51.

  • 4.

    Texte établi pour le séminaire 1959-1960. P.223. Les leçons concernées sont plus particulièrement celles du 23 mars et du 27 avril 1960.