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parents et praticiens racontent et analysent leurs vies avec leurs enfants dits "incasables"

Martine Fourré. En collaboration avec Florent Bessière, Muriel Duranton, Christine Persyn, Anne-Laure Le Pocréau et YR. Incasables Parents et praticiens racontent et analysent leurs vies avec leurs enfants dits « incasables ». Préface de Catherine et Alain Vanier. L’Harmattan 286 p 28.50 euros.

Lorsque Martine Fourré est venue de Dakar où elle travaille depuis de nombreuses années me porter son livre, j’ai senti qu’il y avait dans sa démarche autre chose qu’une visée narcissique. Il faut dire que M. Fourré est à vrai dire aussi incasable que les enfants dont elle nous parle, et que j’ai eu l’occasion de rencontrer lors d’un séjour au Sénégal.

Son livre témoigne du travail d’une vie avec des enfants qui précisément, non seulement ne vivent pas une vie normale, mais transforment celle de leurs parents et éducateurs en antichambre de l’enfer.

C’est l’un des points forts de ce livre. Non pas de raconter la vie de ces enfants et surtout de leurs parents, mais de laisser la parole à ces derniers. Ils racontent le parcours du combattant qu’a été leur vie pris dans ce tourbillon, et comment la présence de Martine Fourré auprès de leurs enfants et d’eux-mêmes leur a permis de pouvoir recommencer à penser. Car il y a quelque chose d’épuisant à endurer la destruction systématique par ces enfants de toute tentative visant à les aider. Et que dire à ces parents lorsque cet enfant, ils lui ont sauvé la vie en le faisant échapper à une mort programmée et, qu’en seule récompense, c’est leur vie même qui s’en trouve détruite ?

Mais, penserez-vous, il y a des établissements qui sont faits pour accueillir ces enfants-là. Certes les places y sont peu nombreuses mais quand même ; penser ainsi, c’est ignorer que précisément les dits établissements se protègent eux-mêmes contre ces enfants trop destructeurs et que leur réponse à une demande d'admission est bien souvent pour s'en défaire : « ne correspond pas aux visées de l’institution ».

Martine Fourré avec ces parents et ces praticiens cherche à aller au-delà de ce simple exposé des "réalités" de l'impossible accueil de la folie en société. Car au fond, n'est-ce pas un des principes même de la folie que de ne trouver sa place nulle part parmi les hommes ?

Elle cherche à en éclairer les engrenages, à en dépasser les coinçages idéologiques qui ont progressivement englué les institutions en leur origine fondées pour cet accueil. Pour répondre au comportement de ces enfants « incasables » deux idéologies semblent s’affronter tout en se confortant l’une l’autre. Vision certes quelque peu caricaturale, mais qui met en lumière deux extrêmes, opposés et tout aussi néfastes l’un que l’autre : d’un côté une caractérisation pseudoscientifique qui n’aide en rien ni l’enfant ni ses parents, et de l’autre, comme voulant y répondre, une sorte de réification de la folie destructrice de ces enfants qui conduit à renforcer leur sentiment de toute puissance, sentiment qui culmine, lorsque ce sont les parents eux-mêmes qui sont mis en accusation.

Ces enfants, qui peu à peu vont devenir des adolescents puis des adultes, M. Fourré et son équipe leur offrent, ainsi qu’à leurs parents, une écoute qui sait entendre leur souffrance et leur solitude, mais surtout accepte de vivre avec eux au quotidien.

 

Martine Fourré n’est pas une débutante et depuis 30 ans, elle tente de comprendre, comment la société s’est mise en impasse dans sa tentative de répondre non seulement à ces situations extrêmes, mais plus généralement à la demande sociale, d'aide et d'assistance quand elle lui est portée. Et de poser la question qu’est-ce donc que le travail social ? Chacun de nous se souvient du duel qui opposa au cours d’un débat télévisé les idéologies de droite et de gauche dans la confrontation entre Valéry Giscard D’Estaing et François Mitterrand. « Monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur » ; Cette phrase est restée dans les mémoires et a marqué la campagne de son empreinte. Pourquoi ? sans doute parce que telle était et reste encore la position imaginaire de l’État, qualifié d’état providence, sans doute en référence à ce qui a longtemps officié comme aide sociale, à savoir les congrégations religieuses, leur idéologie de la bonté et de la charité, dont l’Etat a pris le relais. M. Fourré dénonce les conséquences de ce monopole de l’Etat - moins réfléchi que les interrogations religieuses - comme étant à l’origine selon elle du malaise des travailleurs sociaux toujours insuffisants à répondre à la demande, et créateurs bien malgré eux d’une dépendance vis-à-vis de ceux qui en bénéficient

Et les psychanalystes n’ont-ils pas eux-mêmes, pendant un temps, pensé par leurs seules compétences, encouragés par les Pouvoirs Publics, avoir réponse à tout ? C’est en tout cas ce qui demeure d’une époque au cours de laquelle, dans les années 70, ils se sont bel et bien pris les pieds dans le tapis du narcissisme, et comme je le répète moi-même depuis bien longtemps, ils en payent aujourd’hui, par le rejet et l’exclusion, les conséquences. Ils ont beau avec force être sortis de cette illusion et dénoncer cette position, leur voix peine maintenant  à se faire entendre.

Tout ceci, on le comprendra aisément mérite une lecture et un débat. Et ça tombe assez bien puisque c’est précisément le propos du « Prix oedipe des libraires » que d’ouvrir un débat avec les auteurs critiqués (et éventuellement sélectionnés) : sans copinage, sans entre soi, sans parisianisme... d'autant plus sans, qu'il est incasable !