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Science, thérapie- et cause

Né en 1921, Moustapha Safouan est un des premiers élèves de Lacan. Avec une très longue expérience, psychanalyste depuis 1949, il est un témoin privilégié, un passeur tant historique que théorique. Il nous propose ici un livre en trois grandes parties. En réalité trois livres qui jettent une lumière sur son parcours et sa très grande implication dans le mouvement psychanalytique. Et un livre heureusement lisible par bien d’autres gens que des psychanalystes.

La première partie est consacrée à une histoire et une analyse du mouvement freudien. De la société du mercredi, bohème, intellectuelle, bourgeoise qui voyait la psychanalyse comme une libération intellectuelle et sociale, à l’association psychanalytique internationale, en passant par le comité secret. L’autorité de Freud était incontestable. Celui-ci était le seul à pouvoir déclarer si les nouvelles théories avaient affaire ou pas avec la psychanalyse. Pour lui, il fallait avant tout à la fois clarifier la théorie et organiser le mouvement. Plutôt une reconnaissance de sa jeune science qu’une machine à transmettre. Or nous dit Safouan, Les efforts destinés à organiser le mouvement ont pris le pas sur ceux destinés à clarifier la théorie.

Cette première partie est l’histoire sans trous de mémoire, pénible pour Freud, de l’institutionnalisation et de l’internationalisation de la psychanalyse. Pointe critique : comment cet homme de « science » en est-t-il arrivé à se mettre dans la position d’un chef de mouvement ? Là où comme disait Ferenczi, « Toute institution rapproche de la famille », Freud a fini par tomber dans une transmission familiale. Dans cette partie, un développement sur l’ouvrage « Perspectives de la psychanalyse » co-écrit par Ferenczi et Rank où est en jeu ce que les auteurs nomment la technique active où l’on encourage la répétition pour obtenir le souvenir là où Freud considérait la réminiscence comme un remède contre la répétition. Selon Freud, Ferenczi et Rank n’étaient pas assez clairs sur les implications techniques. Le livre a failli à l’époque faire éclater le mouvement. Il est parti aux oubliettes. Safouan le relit avec nous. Il est à l’origine encore aujourd’hui de manières différentes de pratiquer la psychanalyse et mériterait un ouvrage à part entière.

La deuxième partie met en lien les apports de Freud avec ceux de Lacan sur le plan de la théorie de la différence sexuelle. Une introduction à la psychanalyse dans ses fondements théoriques et sa pratique, où Safouan interroge, prolixe mais prudent, le statut du masculin et du féminin. Celui-ci lui semble toujours achopper et il n’est pas loin de retomber sur le continent noir.

Vient ensuite la saga lacanienne. Avec Lacan, nous dit Safouan, la psychanalyse a moins besoin d’être reconnue, simplement de dire ce qu’elle peut apporter. Avec l’Ecole Freudienne de Paris, lieu d’expériences multiples, Lacan se met au défi d’inventer quelque chose de nouveau qui ne soit pas administratif. Il veut intéresser des chercheurs dans de multiples domaines. Il cherche à ré-institutionnaliser en inventant un mode de témoignage d’un certain moment de l’analyse en faisant de la passe une équation. Mais cette invention bute contre l’imbattable logique de la psychologie des groupes, dont la tendresse n’était pas la caractéristique principale. Safouan dévoile de manière claire des éléments historiques et on l’en remercie. Autre pointe critique : comment un homme tel que Lacan a-t-il pu méconnaître sa responsabilité dans les résultats obtenus ?

Freud puis Lacan ont fini par être empétrés dans l’institution pour des raisons différentes mais ils n’étaient pas mieux lotis l’un que l’autre. Safouan, par cette contribution, en arrive à une contradiction : La psychanalyse qui se présente comme une méthode qui soigne par la parole en mettant à jour la vérité de l’histoire du patient, ceci dans la plus grande liberté, a écopé d’un roman familial des plus sujets au refoulement, d’une histoire aux contours des plus estompés. Quand on pense que la psychanalyse est une vérité qui une fois découverte s’impose d’elle-même, on semble loin du compte pour les institutions.

On peut se demander quel est le bénéfice de ces éléments historiques analysés aujourd’hui avec honnêteté et lucidité - peut-être le privilège de l’âge - pour la psychanalyse là où elle en est actuellement ? A savoir le fruit de cette tendance à la sourde oreille. Ce livre sans pesanteurs ni pessimisme nous propose d’y réfléchir. La question de la transmission institutionnelle attend-t-elle elle toujours sa réponse ? L’auteur nous donne son avis : rester en éveil et pour le versant social, avancer en constituant « des sociétés sans administration, sans bureaucratie, sans critères factices d’admission ou de sélection, et sans prétendre à la formation ». Finalement, ce sont souvent les livres de dissidents qui ouvrent les yeux.

Moustapha Safouan est né à Alexandrie, il a été parmi les premiers à suivre l’enseignement de Lacan. Ses nombreux ouvrages sont largement traduits et ses traductions de Freud, La Boétie et Shakespeare font référence dans le monde arabe. Dernier livre publié : la parole et la mort, essai sur la division du sujet, Seuil, 2010.