« Un provocant abandon » par Françoise WILDER chez Desclée de Brouwer « La psychanalyse n’est pas très bien placée pour mettre en lumière le neuf de l’affaire. » dit F.Wilder. L’affaire c’est le livre de Catherine Millet « La vie sexuelle de Catherine M. ». Francoise Wilder démontre qu’il y a là du neuf, et ce faisant son ouvrage à elle amène du neuf pour les psychanalystes. Françoise Wilder a lu le livre de Catherine Millet, puis elle a eu des entretiens avec elle ; elle l’a interrogée, écoutée, a suscité sa parole. Alors elle a écrit ce livre dense, touffu, d’une écriture soutenue, qui voile encore le livre de Catherine Millet, pas si dénudé que ça pourtant.. Je choisirai deux pistes pour essayer de vous en donner le goût. - la question de l’hérésie - puis celle de la « performance » C’est par une association entre les écrits de Catherine Millet et ceux de Jeanne Guyon, mystique quiétiste du 17ème siècle, condamnée, embastillée comme hérétique, que Françoise Wilder aborde cet ouvrage. C’est cet aspect que l’éditeur choisit de mettre en valeur par le bandeau. L’hérésie est-elle une question qui se pose au lecteur contemporain ? L’hypothèse de l’auteur est que la promesse de jouissance de notre époque post-moderne a pris la place du discours sur le salut. Elle s’appuie pour formuler cette hypothèse sur Catherine Millet elle-même qui pointe une doxa, celle des ouvrages féministes des années 70-80 : « ouvrages féministes qui voudraient vous apprendre à découvrir votre corps de femme comme un donné a_priori…je n’avais pas envie d’être réduite à une corps. » dit Catherine Millet. Mais Françoise Wilder questionne une autre doxa, soutenue par une certaine lecture de Freud et de Lacan, la doxa de l’identité sexuelle : il y aurait un être homme on un être femme, même si le contenu en est questionné. Cette identité_là serait assurée au moins pour Freud, et la place donnée par Lacan à la jouissance autre, donc mal connue, peut aussi passer pour une injonction ! Alors que Fraçoise Wilder soutient : « Nous ne refusons aucun mot du vocabulaire, homme, « homme », « femme », féminin masculin, féminité…mais on force parfois l’identité sexuelle jusqu’à la grimace. A cette grimace beaucoup de bien_pensants tiennent, lui trouvant le mérite de la clarté ». L’héresie de Catherine Millet serait de parler de l’autonomie du sexuel, qui ne participerait en rien à cette grimace. Or Madame Guyon, citée par l’auteur, écrit : « il me semble que le corps et les sens aient fait bande à part et qu’ils soient comme une machine, que quelque chose d’autre que l’âme anime. » Ces deux hérétiques n’ont pas fait école ; le rapport entre elles s’établit d’avantage d’expérience à expérience que de nom à nom. Cette expérience elles la proposent, sans en faire une règle pour d’autres . « Pas de place juste dans le sexuel ou alors celle d’un déplacement ». Avant « La vie sexuelle de Catherine M. » Catherine Millet était connue comme critique d’art, spécialiste de l’art contemporain. On peut s’interroger sur l ‘éclairage réciproque de ces deux productions. Cette question est posée par Françoise Wilder et Catherine Millet y répond comme à une question déjà élaborée. La psychanalyse ne peut être un métalangage sur l’œuvre d’art et justement le livre de Catherine Millet ne laisse pas place à cela : elle écrit son livre comme on produit une performance dans l’art contemporain. Public, lecteur, éditeur, journaliste de télévision et peut-être même psychanalyste-interlocuteur sont déjà là, depuis le début de la performance, depuis l’enfance puisque c’est ainsi que commence le livre de Catherine Millet. « Avoir vécu ces choses et en écrire fait performance « écrit Françoise Wilder. Dans une performance produite par un artiste contemporain, le spectateur est aussi auteur, il est à l’intérieur de l’œuvre, contrairement à une œuvre classique où le peintre utilisant les conventions de la perspective « interprète », donc juge , se met à distance. Françoise Wilder insiste sur la place de l’écriture qui transforme « La vie sexuelle de Catherine M. » en performance, donc en œuvre d’art. Chemin faisant, Françoise Wilder nous fait part des lectures associées à ce travail : Freud et Lacan bien sûr, et Safouan ; mais aussi Pascal Quiniard , auteur de « Le sexe et l’effroi » ; et les « gay and lesbian studies ». Elle fait cheminer ainsi la problèmatique qui se pose aussi à nous, psychanalyste, « est-il possible de poser à la vie sexuelle la question de son désintéressement, la même qui fut portée à incandescence concernant l’amour divin ? » Annie Sotty Cherbourg Avril 2004 annie.sotty@wanadoo.fr

Raconter les faits sexuels, y ranger les fantasmes, décrire
les sensations, personne ne l'avait fait aussi précisément
que Catherine Millet. Que cette parole eût été tenue par
une femme n'a pas peu contribué au succès de La vie
sexuelle de Catherine M. Mais ce phénomène, échappant à
la pathologie délirante ou revendicative, n'a pas semblé
intéresser les psychanalystes. Est-ce en contrepartie de la
désillusion qu'il entraîne, du crime qui toujours y affleure
ou de la souffrance qu'il traduit, que le sexuel est souvent
traité par eux de façon si conventionnelle ? Il y aurait pour-
tant là matière à relever le ton audacieux de Freud et de
Lacan dans leur élaboration des différences dans la sexua-
lité, bien plus construites que données.

C'est ce fil que suit Françoise Wilder, dans un livre écrit
à partir d'entretiens menés avec Catherine Millet
de juin à novembre 2001. Une «performance" est ici
questionnée. Dans une époque où la promesse de jouis-
sance est à ce point dominante, est-il possible de poser à
la vie sexuelle la question de son désintéressement, la
même qui fut jadis portée à incandescence à propos du
salut ? Comment se fait-il que le langage de l'abandon, de
la disponibilité et de l'effacement des volontés se retrouve
le même, de siècle en siècle, alors que les lieux d'adresse
en sont distincts ? Étrange symétrie. Comme si, de la religion
du salut à la religion du sexe, les hérésies se répondaient.,.

Françoise Wilder est psychanalyste et vit à Montpellier.

19.5 €