Actualité du manifeste du Parti communiste

Mais qui est donc Slavoj Zizek ?
Philosophe en Slovénie, il trouve dès la fin des années soixante-dix avec Lacan l’ouverture vers un autre dialogue possible avec la philosophie, en prenant appui sur son impensé même : l’inconscient et ses avatars, du fantasme au symptôme. S’éclaire alors la force opératoire des outils de la psychanalyse dans d’autres champs que celui de la stricte clinique, nommément le champ du politique, où les effets de discours se mesurent à l’aune des pratiques en cours dans une société donnée. La société que l’auteur passe au crible de son acuité critique, c’est précisément la nôtre : celle où triomphe un capitalisme tardif, dont la critique nécessite d’avoir recours à d’autres outils – ceux-là mêmes, d’ailleurs, que Lacan, n’avait pas manqué d’utiliser en son temps – bien qu’ils semblent généralement bien désuets aujourd’hui : le vieux Marx du Manifeste du Parti Communiste, par exemple, remis par cet essai sur le devant d’une scène où il serait effectivement d’actualité de penser la valeur de fétiche de la marchandise à l’heure où un tamagochi (animal domestique virtuel, électronique, grand comme un porte-clé) peut faire fonction d’objet a, soit d’objet cause du désir.
On pourra aussi s’interroger, avec l’auteur, sur les effets d’interpassivité produits pour les sujets d’une société de consommation qui fait dépendre entièrement le politique de l’économique, sans tomber pour autant dans les illusions d’une postpolitique à la faveur de laquelle un nouveau consensus « libéral » voit le jour. Le multiculturalisme, qui fait de la tolérance et de la différence un nouveau catéchisme, n’est que l’envers du national-populisme que l’on voit émerger un peu partout, en Europe et ailleurs.

Provocateur ? Vulgarisateur ? Slavoj Zizek est avant tout un critique de la séparation des régimes : comment penser la structure du fantasme hors du champ du politique où il se réalise ? Comment penser le politique au mépris du soubassement fantasmatique qui l’informe ? Héritier en cela de Freud, enfant des démocraties populaires d’Europe de l’est, Slavoj Zizek redéfinit dans ce petit livre, à partir des « nœuds de la singularité » - comme le souligne Laurent Jeanpierre dans la post-face qu’il consacre à cet auteur méconnu en France -, « l’ "universalisme concret" qui fait l’essence du communisme et l’oppose à l’économie politique conçue comme lien social et psychologie générale. Zizek invite à la déprise de soi et à une politique du fantasme. ». Alors que diverses jonctions entre psychanalyse et politique sont aujourd’hui tentées, la perspective iconoclaste que propose Slavoj Zizek permet de comprendre comment la psychanalyse, avec ses outils propres, peut rester une pratique qui met en question les fondements de l’ordre dominant.