Chronique septembre 2004

Chronique septembre 2004

Adolescence, « Virtuel », n° 47, éd. du GREUPP, printemps 2004 – n° 1

200p.

La Clinique Lacanienne, « L'adoption », n° 7, Érès, 218 p.

L'En-Je. « Le supplément féminin », n° 2, 2004. 246 pages.

Adolescence, « Virtuel »,

« Virtuel » : en laissant le choix entre l'adjectif qualificatif et le substantif, les responsables de la revue ont ouvert aux auteurs au moins deux pistes de réflexion. D'une part, ce qui est en devenir, ce qui peut advenir potentiellement et qui, d'une certaine façon, se trouve donc déjà là – quoi de plus virtuel dans cette acception du terme que l'adolescence elle-même ?- et le virtuel qui semble s'opposer à la réalité et dont l'exemple se trouverait dans les images proposées aux adolescents dans les jeux sur console ou sur ordinateur. Tout ceci devant être mis au conditionnel bien entendu car les choses sont moins simples qu'il n'y paraît comme certains auteurs vont, au fil de la revue, s'attacher à le montrer.

Ainsi, comme l'indique Josette Sultan (« construction d'un imaginaire ») : « l'image numérique dès lors que nous la voyons (…) n'est plus virtuelle mais actuelle. (…). Ce qui trouble et fascine c'est le jeu incessant entre visible et non visible, à l'interface de ce qui relie les images à leur mode de formation numérique. »

Cette question posée à des lycéens (que mettent-ils sous le terme de virtuel ?), ne suscite que leur perplexité. Ne serait-il pas plus pertinent de se pencher sur les fonctions de l'image et du jeu, plutôt que de mettre l'accent sur cette soi-disant virtualité ?

Ainsi, deux auteurs nous relatent leur expérience des jeux vidéos utilisés comme outils de médiation et de socialisation avec des adolescents (Magaly Moisy, Karine Marot) et soulignent l'intérêt de cette interface.

Les ordinateurs ne sont pas les seuls espaces offerts aux adolescents pour évoquer de façon imaginaire leur avenir. Les lieux d'écoute téléphoniques tels « Fil Santé jeune » sont également pour eux l'occasion de se projeter dans le futur. Dans cet espace « la potentialité de devenir adulte de l'adolescent, si difficile à assumer et à faire reconnaître ne cesse d'être mise en scène ». Les échanges proposés dans ce cadre par les adolescents aux adultes prennent le plus souvent la forme d'une fable centrée sur la séduction de l'écoutante pour les garçons et l'annonce d'une grossesse pour les filles. L'adolescent redoute que l'adulte n'en perçoive pas la forme ludique et confonde ce qui lui est raconté, le récit virtuel de sa vie et ce que vit « vraiment » l'adolescent. « L'écoutant crédule (…) suscite l'angoisse ». Caroline Lebrun indique que le recours à ces scénarios est tellement développé qu'il en devient la marque de la manière dont les adolescents se sont appropriés l'offre qui leur était faite de parler à des adultes. Ses remarques très justes montrent comment le contact répété avec les adolescents peut initier une réflexion en profondeur sur certains de ces comportements qui irritent tant les adultes.

Quoi de plus virtuel – et de plus agaçant pour leur entourage - que l'adolescent accroché à son téléphone, passant ses journées enfermé dans sa chambre plongé dans son ordinateur ou accro à sa console de jeux. Présent physiquement dans sa famille, chez lui dans l'appartement de ses parents, il est pourtant ailleurs ; et cependant le monde des adultes n'est-il pas lui-même gagné par ces formes de présence virtuelle où ni l'image ni l'ordinateur n'entrent pourtant en jeu ? Présent physiquement en un lieu donné mais psychiquement ailleurs, en conversation avec tel ou tel.

Spectacle étrange et de plus en plus familier d'une société où la présence physique s'affirme et s'affiche de plus en plus clivée de la présence psychique. Le XXIe siècle serait-t-il décidément plus clivé que « virtuel » ?

La Clinique Lacanienne, « L'adoption »

Le numéro 7 de La clinique lacanienne consacré à l'adoption a le mérite d'aborder la question sous des angles habituellement négligés. En effet on y trouve moins l'éloge d'une pratique de filiation, aujourd'hui socialement largement applaudie, et promue comme solution au désir d'enfant, qu'une interrogation soutenue par les outils de la psychanalyse sur les enjeux, les problématiques, les impasses et les non dits du processus d'adoption, particulièrement dans sa forme plénière qui, en France, conduit à l'effacement de la filiation de l'enfant. Pas de discours sucré sur les vertus de l'amour parental et du miracle de la rencontre avec le « pauvre petit abandonné », mais plutôt une interrogation sur le traumatisme à l'origine de l'adoption, celui vécu par l'enfant privé de ses premières figures identificatoires

Au fil d'articles cliniques pour la plupart d'une grande limpidité sont interrogées les différences entre désir et demande/besoin d'enfants (en un temps où, il faut bien le reconnaître l'un est le plus souvent écrasé par l'autre), la nature de ce qui constitue une famille pour un sujet humain - ce qui permettrait d'éclairer la persistance d'expression telle que « vraie mère » -, et le rappel utile de ce qu'il n'y a jamais d'adoption que parce qu'il y a eu au préalable désir d'enfant et naissance d'un sujet, suivie d'une catastrophe ayant conduit un enfant à être tout à la fois abandonné et adoptable.

Le numéro présente aussi bien des problématiques d'adultes adoptés se présentant comme ayant été détournés du destin qui leur était réservé (Nazir Hamad) que celles d'enfants dont il est remarqué qu'ils initient souvent eux-mêmes la démarche vers un tiers pour mettre au jour leurs difficultés (Jean Bergès – dont on lira là un des derniers textes rédigé avant son décès). On trouve aussi des observations sur des dévoiements du processus d'adoption tels qu'il peut s'en produire quand par exemple les parents adoptants affichent leur mépris à l'égard des parents géniteurs de l'enfant (Bernard Penot). À noter encore l'article aimablement subversif du linguiste Cyril Veken qui associe adoption etrapt d'enfant et qui, reprenant la vieille blague juive : « Quelle différence y'a–t-il entre un tailleur et un psychanalyste ?- Une génération ! », la fait résonner de nouvelle et subtile façon. Passant de « mon père est tailleur » à « mon père est ailleurs », il montre en effet comment seule la langue française pouvait lui fournir ainsi façon de parler tout à la fois de son père de naissance et de son père adoptif. À partir de quoi il pose l'hypothèse que le premier adoptant d'un enfant est la lalangue dans laquelle il est accueilli.

Plus contestable nous paraît être la réflexion de Claude Dumézil qui écrit, à partir de son expérience comme expert lors de l'agrément des parents candidats à l'adoption, que le processus d'adoption offre comme avantage d'être « le seul cas de figure dans lequel le père et la mère attendent un enfant de la même façon, c'est à dire qu'il y a réparation d'une espère d'injustice que la nature a prévu et qui fait que les pères (…) n'ont pas vécu la même expérience que leur femme. » De même on regrettera que la quasi-totalité des auteurs aient explicitement ou implicitement lié stérilité et adoption, et qu'aient été passées sous silence les adoptions d'adultes, pas si rares que ça, telles qu'en leur temps Sartre et Beauvoir, chacun de leur côté, purent les mettre en œuvre avec les étonnants résultats de rivalité qui en découlèrent chez les « adoptées ».

Issu d'un colloque organisé par l'ALI ayant eu lieu à l'Unesco, le 24 juin 2001, ce numéro de La clinique lacanienne a aussi le mérite de présenter trois articles de non psychanalystes d'un grand intérêt, quoique pour des raisons très diverses. On trouve ainsi les remarques pertinentes de Béatrice Patry, députée du Parlement Européen sur la législation européenne concernant l'adoption internationale, qui donne à la fois le cadre des adoptions internationales et en rappelle les trois principes : subsidiarité (l'adoption internationale n'est possible et acceptable que si l'Etat d'origine n'est pas en mesure d'assurer à l'enfant une vie acceptable sur son territoire ; l'adoption doit maintenir une continuité de l'enfant avec ses origines), intérêt supérieur de l'enfant (d'une définition et d'un maniement toujours si complexes ! ) et le rejet de tout "profits indus". Trois principes dont on doit bien reconnaître qu'ils sont pour l'heure surtout des vœux pieux.

Ce rappel du cadre est utilement complété par les faits et chiffres fournis par Dominique Rosset, médecin au service central de l'ASE de Paris. On apprend ainsi qu'en France, il n'y a plus d'orphelinat car la situation d'un enfant devant être recueilli par l'Etat en raison du décès de ses parents et de l'absence de toute autre famille reste exceptionnelle : cela concerne un enfant par année ou par deux ans. Par ailleurs, tous autres motifs d'adoption confondus, 50 enfants sont adoptables par année pour 2000 parents candidats à les accueillir. Ce chiffre, qui diminue d'année en année, serait pourtant à rapprocher des 2500 enfants non adoptables pour lesquels on peine à trouver une famille qui accepte de les accueillir sans qu'il y ait un projet d'adoption. Un quart des adoptants parisiens sont des célibataires, ce qui tend à démontrer que la question de l'adoption d'un enfant par des parents homosexuels est désormais purement rhétorique, d'autant que l'agrément est une procédure administrative, pour laquelle peu de refus sont formulées : une quinzaine seulement sur les 600 demandes annuelles, la plupart pour des motifs de forme.

Enfin, il faut lire le texte de la présidente d'une association de parents adoptants où s'illustre parfaitement ce que Lacan avait épinglé en son temps quand il faisait de l'agressivité le ressort sous-jacent de l'oblativité. « On ne peut être parents que de l'enfant que l'on désire. N'oublions pas que les parents adoptants se font plaisir, non pas en s'offrant un enfant mais en s'offrant une famille, et s'ils ne se font pas plaisir, s'ils n'ont pas de désir d'enfant, l'adoption sera forcément ratée. (…) Cet enfant, il faut que ce soit celui que l'on attend, celui que l'on désire. » Portée par un esprit militant qui fait froid dans le dos, la même en vient à faire l'apologie de l'adoption (et donc de l'abandon) : « La famille adoptive en définitive, la famille par adoption est la famille idéale. Il n'y a pas de meilleure famille que la famille dans laquelle les parents sont adoptants, où les enfants sont adoptants, où l'on s'adopte mutuellement tous les jours. » Comme il est dit avec une certaine candeur « La question est de vouloir être parent d'un enfant que l'on n'a pas fabriqué, qui a été fabriqué par d'autres et donc qui, de toute façon, a une richesse en lui qui ne vient pas de vous. »

Désir d'enfant ? Vous avez dit désir d'enfant ?

L'En-Je. « Le supplément féminin » 

L'En-Je, revue toulousaine de psychanalyse, propose pour ce numéro 2 « le supplément féminin » comme thème. Elle comporte aussi des études théoriques et cliniques, différentes critiques et entretiens qui représentent plus des deux tiers des textes, sans lien apparent entre eux. Ce numéro est dédié à Louis Soler, décédé en 2003 et les références aux travaux des Forums du Champ lacanien sont nombreuses. La revue ne s'est pas encore engagée sur le chemin qui lui ferait atteindre ses objectifs de faire apparaître le lien entre technique analytique et avancée clinique, et d'interroger les enjeux de la psychanalyse dans le monde actuel. Les textes présentés sont en effet très théoriques et nécessitent une bonne connaissance des œuvres de Freud et de Lacan pour pouvoir en faire la lecture.

Martine Ménès livre un texte qui veut introduire à la question de la différence des sexes. Elle y étudie un texte de Lacan écrit 1958 et présenté au colloque d'Amsterdam sur la sexualité féminine deux ans plus tard. Elle rappelle que l'idée que « la féminité est un supplément et non un complément à la masculinité » est due à Wladimir Granoff et François Perrier . Remettre en situation cette formulation aurait été une bonne ouverture, plutôt que de parcourir le champ des critiques de Lacan adressées à Jones, Winnicott et Klein. Martine Ménès commente les élaborations de Lacan sur la position de la femme, qui n'est ‘pas-toute' soumise à la fonction phallique, pose la question d'une autre jouissance que la jouissance phallique. Ces concepts demanderaient à être examinés plus précisément selon les différentes étapes de la pensée de Lacan, en particulier entre 1958  (« La signification du phallus », « La direction de la cure ») et 1972 où le concept d'autre jouissance est élaboré ( Encore).

Dans leurs textes respectifs Elisabeth Da Rocha Miranda et Ana Laura Prates parlent d'un « être le phallus » à partir de la position hystérique. Si la femme se présente comme objet, il y a voie ouverte au masochisme et à un amour érotomaniaque. Le symptôme hystérique peut ouvrir la voie à une autre jouissance. L'amour féminin est cependant à distinguer de ce que révèle l'hystérie. On rappelle ici l'intérêt des travaux de Jacqueline Schaeffer, commentés dans la livraison précédente de critiques de revues sur le site Œedipe.

« Des recherches sur la jouissance autre », un texte de Michel Bousseyroux, plus long que les autres, présente une approche rapide de cas connus de mystiques. Il parle à ce propos de « supplément d'abîme ». Ce supplément, s'il est jouissance, Lacan le donnait hors corps. L'abîme est cependant dans le texte celui de l'orgasme féminin dit cervico-utérin et l'organicité trouve largement place dans sa présentation. D'origine mystique ou pas, l'orgasme est décrit précisément, théories et exemples à l'appui.

Le dernier texte concernant le thème annoncé, écrit par Albert Nguyên, porte sur les enjeux de la dialectisation lacanienne entre savoir, vérité et jouissance, chacun ayant à voir avec la catégorie logique du ‘pas-tout' que Lacan reprend d'Aristote. Le dessein de l'auteur est de montrer comment la lettre articule savoir, vérité et jouissance. On regrette qu'il n'ait pas fait état du séminaire de Lacan L'envers de la psychanalyse. Il s'est surtout fixé sur « Litturaterre », car pour lui le concept de littoral permet de concevoir la disjonction et la conjonction des ces trois champs : savoir, vérité et jouissance. Dans un bref aperçu sur les enjeux cliniques, l'auteur affirme que grâce à l'analyse la jouissance féminine, surtout dans l'hystérie, est conversion à la jouissance de la lettre. Bien qu'il ait longuement analysé la fonction de la lettre, ce passage de l'une à l'autre jouissance reste assez obscur, la notion de jouissance de la lettre n'étant guère explicitée. Par contre quand il parle d'éthique du désir selon le rapport du sujet à l'Autre et selon la castration, on le suit facilement.

Dans la partie Études théoriques et cliniques un texte de Colette Soler sur L'interprétation des rêves apparaît comme problématique à bien des égards, car elle se propose de « corriger des conceptions de Freud », conceptions qui, pour certaines, n'existent que sous sa plume. Il semble que son désir de mettre en évidence les avancées de Lacan sur le rêve soit le fil directeur de son travail. Cet article pose aussi des questions d'ordre général, celle d'affirmations écrites non référencées du type « Freud a dit », « Lacan a dit » et celle de références biaisées.

Revues lues et commentées par : Geneviève Ayach, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, José Morel Cinq-Mars, et Françoise Petitot.