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Octobre2006
Octobre2006
Ont été revus ce mois-ci :
Che vuoi ?, n°24, « De l’argent », Paris, Éd. l’Harmattan, automne 2005, 279 p. et n°25, « Regards cliniques sur la loi », mai 2006, 285 p.1,
L'en-je lacanien, revue de psychanalyse, n°6 « Avec ou sans le Père », Ramonville St-Agne, Éd. Érès, 2006-1,168 p.
Recherches en psychanalyse, n° 5, « Malaise dans la recherche », Paris, Le Bouscat, L’esprit du temps, 2006, 148 p.
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« De l’argent », Che vuoi ?
La revue du Cercle freudien propose pour sa 24e livraison le thème de l’argent. Dès l’éditorial il est donné à entendre que la psychanalyse subvertit les acceptions courantes du mot. « Métaphore d’une perte », son usage permettrait de « découvrir le trajet de la dette structurant le sujet ». On peut noter un équilibre assez satisfaisant quant à la longueur des articles et un parti pris de faire fond sur l’inédit. Plus des deux tiers de la revue sont consacrés directement au thème. La rubrique « Du sujet aux objets du monde » l’aborde par le biais de situations concrètes. Le Cabinet de lecture présente plusieurs critiques de livres. Enfin l’ « Index de l’argent et autres signifiants librement associés » de Françoise Bétourné est un outil de travail conséquent.
Le seul point de vue non-psychanalytique est celui de Claude Alphandéry 2 sur le rôle de la monnaie. Après avoir établi l’histoire de la monnaie et son rôle dans les sociétés, l’auteur montre qu’aujourd’hui « entre capitalisme agressif et état défaillant aux moyens réduits » se développe le secteur associatif. Les entreprises solidaires présentent un caractère marginal mais non négligeable et il met en avant une idée de la monnaie socialement utile qui ferait la part belle aux initiatives inventives. Utopie certes, mais qui montre que « des améliorations sont réalisables et peuvent être introduites dans l’économie ».
On trouvera comme il se doit plusieurs références aux constructions freudiennes sur l’érotisme anal, particulièrement à l’homme aux rats qui a, depuis son fantasme, « inventé un système monétaire privé dont l’étalon était le rat » (Serge Reznik). Marcel Mauss et Georges Bataille ont également inspiré nos auteurs.
René Lew centre d’avantage son propos sur le paiement plus que sur son « extériorisation en espèces ». Il manque à son texte, faute de place, les illustrations dont il se sert habituellement pour expliciter sa théorie. La base en est « la schématisation des quatre discours, selon une topologie qui repose sur le tétraèdre »3. Il poursuit l’entreprise de Lacan en utilisant le carré modal, en y plaçant en haut à gauche ce qui relève de la potentialité, intension, fonction (mais aussi fonction paternelle, S1…), et en inscrivant dans les trois autres angles les extensions (dont R, S, I), les praticables et autres objets. On a en sus des opérations de superposition de modalités et des équivalences, c’est un ensemble théorique qui tient. L’auteur entend ne se passer d’aucun de ces éléments structuraux pour traiter du thème proposé, au risque de le rendre moins accessible. Le paiement est pour lui « un pacte éthique organisant l’échange […] une façon de faire trait entre des sujets partie prenante ». Pour répondre à la question « qu’est-ce que parler ? » depuis l’affirmation qu’il s’agit de « se soutenir narcissiquement », il revisite la théorie lacanienne du signifiant, discrimine paiement et argent, et considère la pulsion de mort comme apaisée par cet acte, « la raison de tout pacte étant d’éviter la mort ». Le paiement relève là du registre du symbolique, de l’ordre de la sublimation. Il y a « changement de but et d’objet, on ne baise pas, mais on paie quand on parle ». Ce quelque chose dont on se sépare a bien sûr à voir avec la castration fondatrice du sujet. Céder l’objet n’est pas céder sur son désir, mais « revient à payer pour s’ouvrir au désir ». On a là une belle introduction à la clinique du désir. On retiendra aussi la prise de position vis à vis de l’argent. Elle n’aurait qu’une fonction compensatrice pour un analyste qui paie de mots, qui paie de sa personne. Elle n’est pas nécessaire. Ce ne serait pas l’acte qu’on paie, donc il n’aurait pas de prix, mais « l’inscription dans l’interlocution et au-delà dans l’avancée que constitue la structure de tierce personne en ce qu’elle ouvre sur un extérieur toujours neuf ». Les cures en institution ne sont évoquées qu’en creux4. Le registre du symbolique a ici la part belle et le propos se situe toujours dans le registre de la structure, l’argent n’y a que peu de réalité. Le paiement n’est pas considéré dans son rapport à la contingence. Faut-il dire que c’est utopie ? Le point de vue exprimé là est en tout cas comme elle nécessaire.
Avec Alain Deniau nous sommes introduits à la problématique de la pratique analytique en institution. Notre intérêt est bien soutenu et nous sommes surpris quand il écrit de manière terminale que « dans un souci démonstratif et rhétorique » il a employé le terme d’analyse, mais qu’il n’y a pas d’analyse en institution, seulement « des psychothérapies dites analytiques parce que menées par un analyste » (on retient la formule)5. Il est vrai que seules les difficultés de ce qu’il appelle bien cure tout au long du texte sont mises en avant. Le souci de gratifier l’analyste (ne serait-ce que par symptômes interposés), le problème des séances manquées impayables, l’idéalisation éternisée de l’analyste, « les effets du transfert quand il s’interrompt sans paiement de la dette », tous ces éléments auraient pu nous alerter. Pour nous, si nous préférons garder à leur endroit le terme d’analyse, nous convenons qu’il est difficile de citer des cures menées à leur terme dans ce contexte6. Par ailleurs pour A. Deniau la position de l’analyste n’est pas la même, qu’il soit ou non dépendant du paiement pour bénéficier d’une aisance matérielle qui lui permette de « bâtir des constructions intellectuelles nées du transfert ».
Un précieux écrit d’analysante « L’argent dans l’analyse : de ce qui est dû au hors de prix » (Lise Mingasson) vient ponctuer les élaborations théoriques des analystes. Michèle Ducornet et Maria Landau remettent sur la sellette l’expérience du Groupe Bastille qui avait en 1994 créé une association dont le but était de constituer une trésorerie destinée à financer des cures par le biais de dons des analystes membres7. En sus de cette relation on bénéficie de quelques notations non négligeables. À propos du paiement en espèces, « quelque chose qui rappelle le monde des réalités », M. Ducornet note qu’après la séance courte nous avons maintenant les « intervalles longs », le rythme des séances étant en grande partie lié aux disponibilités financières du postulant. Elle rappelle que Freud s’était prononcé en faveur de thérapies prises en charge par l’État et qu’il consacrait une heure par jour, parfois deux,à des traitements gratuits. Elle regrette que la question de l’adaptation de la technique soit trop timidement posée.
Les points de vue que nous retenons sont contrastés, voire contraires. A. Deniau s’attarde sur les implications matérielles. L’acte de l’analyste pour S. Reznik s’équivaut à une prestation. On ne le suivra pas quand il affirme que le juste prix d’une séance se mesurerait à l’aune de son adéquation à la valeur du travail de l’analyste, même si pour lui la parole de l’analyste est d’or. Marc-Léopold Lévy affirme que si subjectivement on ne paie pas l’analyste, on paie son temps, sa disponibilité et le savoir qu’il a acquis. Le paiement lui assurerait ainsi une plus-value narcissique, valoriserait sa personne comme praticien et son acte. On peut ne tenir compte que de la fonction symbolique du paiement dans l’analyse : c’est ce qu’avance R. Lew d’un point de vue idéaliste, dans l’acception philosophique du terme. Depuis la lecture de cet ensemble divers on tient qu’une position commune devrait permettre de valoriser le registre du symbolique, tout en prenant mieux en compte les réalités mondaines qui sont facteurs d’adaptation de la technique psychanalytique. La lecture de la revue pose les bases d’un indispensable débat sur l’argent et le paiement dans la cure aujourd’hui. Souhaitons qu’il se poursuive.
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« Regards cliniques sur la loi », Che vuoi ?
Qui est Claude Sahel ? Rien dans ce numéro ne l’indique et une recherche sur internet n'apprend pas grand-chose. Professeur de philosophie à Paris I, est-il indiqué au détour d’un colloque sur Dreyfus auquel il a participé. C’est bien peu au regard de ce découvre qui le lit pour la première fois. Car dans ce numéro consacré à l'articulation de la loi symbolique et de la loi qui ordonne les règles de la cité, son texte prend des allures d'envolée rafraîchissante dans un monde où la confusion s'installe peu à peu, avec la complicité des analystes, dans les esprits les mieux prévenus contre de telles dérives.
C’est que « l‘illusion optimiste d’une correspondance ou d’une homologie entre les lois du psychisme inconscient et celles du système sociopolitique et éthique relève certainement de la foi en une Providence (…) illusion persistante pourtant, si l’on prête une oreille un peu fine à ce que le discours spontané (hors-« cadre ») de nombre d’analystes laisse s’étaler de conformisme relativement à la moralité la plus plate. » Voilà qui méritait d’être rappelé. Ajoutons que le fond rejoint ici la forme car l’écriture de Claude Sahel est marquée d’une élégance qu’il faut saluer.
Est-ce à dire qu’il n’existe pas de lien entre la loi symbolique et la loi sociale ? entre légalité et légitimité ? Ce lien en tout cas ne va pas de soi, et il lui faut un artifice pour tenter de l’établir ne serait-ce qu’au niveau de l’imaginaire, soit l’institution d’un Dieu nommant le souverain dans le geste maintes fois représenté de la main de Dieu plaçant la couronne sur le chef royal.
Mais ce recours à l’imaginaire nous laisse un peu sur notre faim. Se fondant sur l’avancée lacanienne du langage comme fondement dernier du Symbolique, nous voici plongés par l’auteur dans une réflexion sur les modalités précises de la transmission à Moïse des tables de la loi. Il souligne ainsi que « ce que Dieu demande à Moïse de monter chercher au sommet du Sinaï, ce n’est pas une collection de règles (…) mais le commandement, c’est-à-dire la simple injonction, impérative, d’enseigner à ceux qui doivent apprendre ». Aux prêtres de s’engager, eux, dans la voie d’une réglementation qu’ils pourront toujours établir à leur profit. On voit bien qu’encore une fois la question reste ce saut persistant entre ce qui est légitimement fondé et ce qui s’écrit sous forme de règles.
Pour que pacte il y ait, il faut la liberté de s’y aliéner. Pas d’entrée dans la cité, pas de responsabilité, pas de culpabilité sans la liberté de ceux qui y consentent pour faire une société. C’est de ceux qui refusent ce pacte, adolescents délinquants, violents, refusant la règle commune, la racaille comme ils se nomment eux-mêmes dont nous instruit Danièle Epstein forte d’une longue expérience de travail auprès d’eux dans le cadre de la Protection Judiciaire de la Jeunesse où œuvrent un certain nombre de psychologues formés à la psychanalyse. Ceux qui doivent les aider à franchir le pas de cette aliénation volontaire aux lois de la cité n’ont pas la tâche facile. On demande à ces jeunes de reconnaître qu’ils font partie de la société et qu’ils sont responsables de leurs actes sans s’interroger sur le fait que ce pas décisif ne peut relever que d’une liberté dont les conditions leur font singulièrement défaut.
Dans un texte intitulé « La tentation de l’expertise » Thierry de Rochegonde met en garde ceux qui oublieraient un peu vite que « La psychanalyse est une pratique et une théorie qu’on n’applique pas aux hommes comme un savoir » ; pas d’avantage n’a-t-elle à dire le vrai sur le vrai ni à se fourvoyer en s’appropriant le savoir des autres : « on voit ainsi certains psychanalystes expliquer le droit ou la médecine, comme si les juristes et les médecins n’avaient ni rigueur propre, ni espaces de discussion dans leurs champs ». En ne respectant pas ces règles, les psychanalystes s’isolent peu à peu dans leur superbe sans voir que cet isolement est le signe du déclin de leur discipline, le dialogue avec les juristes ne faisant évidemment pas exception à cette règle.
Dans le champ de la psychanalyse, qui dit droit pense aussitôt à la culpabilité liée à l’interdit et à l’instance surmoïque. Monique Tricot tente d’y voir un peu clair dans cette notion on ne peut plus compliquée et si elle parvient à nous faire cheminer dans ce dédale on ne peut pas dire qu’elle l’éclaire pour autant.
Quant à Danièle Lévy, elle tente le pari difficile de faire le point sur les conséquences de l’inscription des psychanalystes dans une loi de la république, soit l’article 52 qui règlemente l’usage du titre de psychothérapeute. Comme elle l’avance, c’est bien d’un acte dont il s’agit et qui se mesure à ses conséquences. Il n’est pas contestable si l’on y regarde d’un peu près qu’entre la proposition du député Bernard Accoyer et la rédaction de l’article 52 un chemin important a pu être parcouru. Dans l’évolution de la rédaction de l’article de loi le rôle des psychanalystes et de leurs représentants au sein ou non des associations a pesé d’un poids important. L’un des basculements a notamment été le passage d’une réglementation des psychothérapies et d’une définition de leur champ à une réglementation du titre de psychothérapeute. Sur ce point entre autre le site oedipe a joué un rôle déterminant. On n’entrera pas dans la polémique pour savoir qui a raison et qui a tort dans cette affaire. Il nous semble toute fois vraiment prématuré de tirer de cet acte des conséquences pour la psychanalyse. Il serait sur ce point sage d’attendre un peu pour voir ce qui nous en reviendra. On relèvera cependant un point qui fait question dans l’article de Danièle Levy. S’agissant des associations et s’appuyant sur la phrase de Lacan « l’analyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres », elle en déduit un peu vite que ces quelques autres doivent se lire comme les associations psychanalytiques. On peut s’interroger sur ce glissement car Lacan n’a pas dit « et de l’association dans laquelle il est régulièrement inscrit ». Cela se saurait ! Pour le reste le débat continue, y compris sur les développements proposés par Danièle Lévy dans la suite de cet article. On souscrira cependant à cette « prophétie » : « une délimitation de ce qu’on appelle “association d e psychanalyse” sera probablement nécessaire. »
Ce dossier placé au centre du numéro est encadré par deux autres d’égale importance. Le premier intitulé « Clinique freudienne » rassemble un certain nombre d’articles dont le premier de Jacques Félician intitulé « Une femme est battue » permet à l’auteur de faire un point sur l’implication de l’apport lacanien sur la pulsion de mort et de ses conséquences en ce qui concerne la question de la perversion. Ce travail d’articulation et d’explicitation des concepts freudiens et lacaniens ainsi que leur adossement à la clinique est assurément un travail indispensable aujourd’hui.
La troisième partie s’ouvre sur un texte inédit de Winnicott qui recense un certain nombre de situations rapportées de sa consultation de pédiatrie. Certes, un article signé Winnicott attire l’œil du lecteur, mais à la lecture, l’intérêt du propos nous a échappé. Le numéro se poursuit par des critiques d’ouvrages ou de films que l’on parcourt avec curiosité et intérêt. Au total un numéro qui invite à la réflexion et qui remplit bien le rôle qui est le sien : traiter de l’actualité de la psychanalyse, ouvrir des débats, affirmer des positions.
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« Avec ou sans le Père », L'en-je lacanien
Comme arraché des pages du cahier d’un écolier brouillon, un « Bonne fête Papa », gauchement tracé, orne la couverture de ce numéro. C’est significatif.
Alors Papa, comment te faire ta fête ? Si ce n’est en te faisant passer à la moulinette de l’alternative de l’« avec » ou du « sans »… le père. Avec ou sans le père, voilà ce que Didier Castanet propose comme ligne éditoriale à l’ensemble du numéro, et cet éditorial annonce et résume bien l’ensemble des contributions qui vont suivre. Au risque de les enclore dans une problématique similaire pour laquelle la même chanson sera chaque fois reprise sur un autre ton. Et cet éditorial d’en repasser alors par les grandes haltes de l’Odyssée du père dans la théorie freudienne, puis dans la reprise qu’en fit Lacan. Soit le père séducteur, puis le père de la horde primitive, enfin le père du fantasme. Voilà pour le parcours freudien, et déjà pour le lecteur surgit une question qui lui semble escamotée : y avait-il un père avant le meurtre du père? Ou encore l’invention d’un Père coincé entre son exaltation totémique et sa partition en tabou n’est-elle pas opérateur de refoulement d’une jouissance archaïque supposée au meneur de la horde mis à mort et dévoré ? Car pour nous psychanalystes la question est-elle tant de savoir pourquoi nous avons tué le père et l’avons dévoré que de constater à quel point nous l‘avons mal digéré. Dans cette présentation vient ensuite et inévitablement Lacan avec les étapes de l’invention du Nom-du-Père qui, faisant du père un référent du discours analytique, n’en fait alors pas forcément un objet de ce discours. En ce sens la question initiale « avec ou sans le père » se décentre d’un cadrage sociologique très en vogue depuis… Durkheim et s’en va trouver son statut logique. Si le père est référent, alors il n’est pas sûr, souligne Castanet en reprenant Lacan, qu’on interprète, en tant que psychanalyste, le père en tant que tel. On interprète une forme de relation avec le père.
Il est heureux que ce soit sur la mise en place de cette discussion logique de l’alternative « avec ou sans » que s’ouvre ce numéro, tant nous sommes interpellés, pour ne pas dire envahis par toute une littérature sur le déclin de la fonction paternelle salué comme un drame (les temps anciens se perdent) ou comme une cause de réjouissance (les temps nouveaux sont là, rutilants de postmodernités jouissives), mais rarement interrogé en tant que construction idéologique.
Marc Strauss cite de mémoire un énoncé de Lacan selon lequel on peut se passer du père à condition de s’en servir. Nous avions plus en tête qu’il s’agissait du Nom-du-Père (séance du 13 avril 1976) dont on pouvait se passer de la sorte. Le reste de l’article de Strauss, solidement adossé à une relation des moments logiques d’une cure, et assorti d’un clin d’œil futé à la fable de La Fontaine, Le laboureur et ses enfants, insiste sur les paradoxes de la transmission entre père et fils. Selon l’auteur, le fil freudo-lacanien est ici la référence à un aspect de la fonction paternelle qui n’est pas tant de constituer des modèles d’identifications solides que d’orienter l’enfant vers un au-delà des semblants par lesquels son désir semble primitivement se satisfaire. Voilà bien, se dira le lecteur les arguments qui exposent la solidarité entre promesse et duperie nécessaire : promettre à ses enfants un destin sans jamais le cloisonner dans un programme, laissant vide un point d’indétermination. De là une série de distinctions qui rendent compte du passage du père comme fonction au père comme référence. Distinctions entre le fait que le sujet est toujours soumis à ce qui se joue au lieu de l’Autre et le fait qu’il n’est pas entièrement déterminé par ce que lui signifie l’Autre. Ainsi le désir peut-il se lire comme désir du signifiant tout-puissant de la demande, mais, sur un registre plus fondamental, est-il à lire comme l’identification à l’objet de la demande d’amour, autrement dit à l’objet de la pulsion. Mais avec l’introduction, dans sa théorie, du mathème de l’Autre barré, Lacan nous mène vers une troisième voie. Celle où se met en fonction un point de vide, de discontinuité, là où les significations du désir ne sont pas livrées par l’Autre, ni en termes de phallus, ni en termes d’objets substantiels de la pulsion. Strauss situe en ce point de vide le Père mort freudien et la fonction de nomination lacanienne. Il est à regretter que la démonstration s’accélère ici de sorte que l’on lit une suite d’assertions assez abruptes qui marchent toutes très pieusement.
Sidi Askofaré sait, avec beaucoup de rigueur et de pondération, montrer comment une lecture sociologique des thèses lacaniennes sur les Noms-du-Père frise l’absurdité. Une fois dégagée la fonction structurale du Nom-du-Père (ce qu’a tenté aussi Strauss) en tant que fonction de nomination et de nouage, il est impossible d’historiser cette fonction de distinction ou de la déterminer par une quelconque particularité socio-anthropologique laquelle lui demeure toujours contingente. Rappel salutaire qui nous divertit et nous change de tout ce fatras de pauvres polémiques qui perchées sur la branche d’un esprit critique ivre de fiel reprochent à Lacan d’avoir œuvré à une religiosité du père.
On retrouve un peu de ce solide, clair et nécessaire dépoussiérage sous la plume élégante d’Albert Nguyen. Une fois passée une légère sensation de redite, on créditera cet auteur de fort précisément éclairer, pour le profane, la raison du déplacement conceptuel du père du signifiant qui le représente à l’objet cause enserré par la solution névrotique donnée par le nouage et la suppléance sinthomale. Une juste lecture d’Enfance de Nathalie Sarraute éclaire la dimension du Père donneur de Noms.
Les articles de Christian Demoulin et de Claude Mazzone exposent, un peu sur le même plan, et avec des arguments assez semblables ces thèses lacaniennes sur le père. La composition de la revue unifie au risque de les rendre par trop homogènes l’ensemble des articles qui apparaissent chacun comme des variations plus ou moins inspirées et toujours solidement travaillées sur le même canevas argumentaire. Ce qui n’enlève rien aux qualités intrinsèques de chacun des échantillons détachés, mais les redites lassent si fort qu’on a le sentiment que chacun récite sa leçon. Il est à cela une raison qui tient au projet d’ensemble et sur laquelle nous reviendrons.
Michel Bousseyroux prend un peu plus le large. Son ambition est vaste : retracer comment l’invention de la psychanalyse a changé ce que la philosophie occidentale nomme raison. Raison de l’inconscient puis raison du sinthome, pour un Joyce « désabonné » de l’inconscient, il faut se faire une raison : la raison n’est plus ce qu’elle était depuis Aristote. Elle se trouve exilée de son empire où c’était toujours grâce à un terme médian et moyen que l’on pouvait raisonner sur tout. Et étendre au plus possible le champ du représentable. Bref, entre un sujet et un autre il y a toujours de la représentation, selon Aristote relu et commenté à coups de serpe par l’auteur, et c’est ce primat accordé à la représentation que relativisera grandement la thèse lacanienne de l’objet a qui ne peut que se présenter et non se représenter. Dans une façon d’histoire des idées à rebours et quasiment téléologique, la lente édification de la raison occidentale accouchant de la psychanalyse qui la déconstruit radicalement, l’auteur passe en revue les thèses hégéliennes de la ruse de la raison, et du savoir absolu. Afin de nous y rendre sensible, il propose de traduire en termes lacaniens les concepts cruciaux de l’hégélianisme, appelant savoir la raison hégélienne, et nommant jouissance ce que le philosophe distinguait sous les rubriques de la passion, de la déraison et de l’intérêt. C’est rapide, très et trop rapide, et cela permet de réduire à peu de frais l’ampleur de la pensée hégélienne. On peut ne pas se montrer friand de ce genre d’escamotage, mais convenons qu’il est moins destiné ici à nous faire saisir la complexité de la pensée hégélienne qu’à exposer quelques arcanes de la théorie de Lacan. Et nous nous retrouvons alors devant la nécessité d’expliquer, à nouveau, cette fameuse assertion selon quoi il est possible d’user du Nom-du-Père comme d’un symptôme. Lacan découvre avec Joyce une autre raison que celle que Freud a mise en valeur autour du Père mort. Une raison qui gouverne le discours sans la nomination par le père, portant l’écriture à une puissance de littéralité et d’énigme qui interdit l’équivoque.
Il convient sans doute de situer pourquoi la collection de tous ces articles donne cette impression un peu lourde de répétition, déjà soulignée dans cette critique. Il serait aisé mais futile d’y voir une maladresse ou un manque d’originalité, nous faisons le pari que cette redondance parfois éprouvante n’est rien d’autre que le signe de la très riche et précisément logique schématisation du concept de Père par Lacan. De sorte que vouloir indiquer les logiques des diverses occurrences de ce mot revient à se mettre en devoir (et en mesure) d’exposer rien de moins que les deniers développements de la théorie de Lacan : invention du Nom-du-Père, pluriellisation des noms-du-Père, trouvaille de la solution par le sinthome qui permet et d’user du Nom-du-Père et de s’en passer. Il n’est pas possible de s’atteler à la tâche de produire un énoncé sur le « Père chez Lacan » sans reprendre méthodiquement et quasi intégralement l’ensemble de ces étapes. Voilà sans doute pourquoi chaque article ressemble-t-il à un petit exposé, dense, trop dense, de plus de dix années de travaux et séminaires de Lacan. Voilà enfin la raison de l’aspect extrêmement sérieux, condensé, lapidaire des textes présentés. Mais qui ont tous de quoi nous mettre au travail au-delà de leur habileté à dissiper les mirages moralistes des lectures sociologiques sur le père et sa fonction en psychanalyse.
Ce numéro se prolonge par le texte d’une pièce assez cocasse d’Antonio Quinet, mettant en scène sans légèreté Charcot, Freud, Babinsky, Sarah Bernhardt, Maupassant et quelques autres. On rit parfois comme à guignol.
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« Malaise dans la recherche », Recherches en psychanalyse
La revue Recherches en Psychanalyse est l’émanation de l’École Doctorale de Recherches en Psychanalyse de l’Université de Paris 7. Elle est dirigée par les Professeurs Sophie de Mijolla et Paul-Laurent Assoun. L’ouverture signée de Paul-Laurent Assoun et Markos Zafiropoulos souligne l’actualité du malaise dans la recherche qui se sent et se dit dans le discours courant du social, et c’est pour souligner d’emblée, et comme en contre-jour, l’aspect de structure de ce dit malaise. La problématique dépassera le strict point de vue d’une recension des diverses situations de malaises pour poser le lien, tenu pour nécessaire par les deux initiateurs de ce numéro, entre malaise dans la recherche et malaise dans la culture. On fait difficilement plus freudien. Et on retrouve là quelques unes des lignes de force des réflexions instauratrices de l’équipe de recherche de Paris 7 « Psychanalyse et pratiques sociales », équipe dirigée précisément par ces deux enseignants.
Une fois posée cette problématique, il convient pour la déplier et la traiter d’imposer à la réflexion une direction d’épistémologie concrète. Mais encore faut-il en explorer les confins politiques et ethnologiques. Asseoir une épistémologie solide, se donner les moyens de rencontrer, d’entendre et d’étudier le choc contemporain des systèmes symboliques doit à son tour questionner l’institution et la demande sociale et étatique à la recherche en sciences humaines, de façon générale, et en psychanalyse, tout particulièrement.
Comment ne pas se sentir concerné par un tel programme ? Sérieux, argumenté, stimulant, ce long éditorial donne à penser. Paul-Laurent Assoun se tient fort bien à la hauteur de l'enjeu qu'il s'est ainsi fixé. Son texte « Malaise de la recherche, recherche sur le malaise. Le normal et le pathologique en psychanalyse. » marque le point nodal où se rencontrent le malaise de la recherche et le malaise de la culture, soit l'articulation entre norme et symptôme. Renvoyée à n'être que discours sur la norme, tancée de se ranger à une conformité à la norme, la psychanalyse ne peut que perdre sa posture et son tranchant si elle confirme, par volonté de « sérieux » ou goût du pouvoir, les attaques frontales contre « le savoir de l'inconscient ». L'enjeu est d'importance. En effet la métapsychologie est une représentation qui a sa logique d'une vie psychique normale, bien que le registre du psychopathologique fut et reste déterminant comme mode d'accès au savoir de l'inconscient. D'où la nécessité freudienne de dégager une métapsychologie des processus psychopathologiques normaux, nécessité qui se traduisit par la mise en série du rêve, du mot d'esprit, de l'acte manqué, du Witz et du symptôme Cette « psychologie du normal » pour reprendre ici un expression de Freud8 recouvre-t-elle l'actuel déplacement moralisateur des discours où le respect de la supposée norme sociale vient investir la clinique au nom d'un bien conservateur « sens commun » ? Si la réponse à cette question est négative, encore faut-il expliquer pourquoi, et c'est, selon nous, ce à quoi s'emploie aussi Paul-Laurent Assoun.
Dans cet article fait de petits sous-chapitres de quelques paragraphes chacun, le lecteur se perd un peu. Pour mener à bien sa démonstration l’auteur met en série cette fameuse analogie entre rêve et symptôme et le texte Deuil et mélancolie, le deuil étant la forme normale de la mélancolie. Pour autant il ne s’agit plus tout à fait de jouer du ressort de l’analogie par quoi le deuil pathologique contrasterait avec le deuil normal comme jadis, dans les tableaux d’hygiène éducative, le foie bien portant faisait honte au foie des alcooliques non repentis. Il s’agit pour Freud d’éclairer la mélancolie à partir de l’affect normal. Le changement de perspective est radical; c’est dire que si Freud refuse des césures trop radicales entre normal et pathologique (on rappellera que c’était aussi la position du mal connu Ribot), s’il raisonne parfois, mais moins qu’on ne le dit maintenant, par analogies, il propose une épistémologie nouvelle pour laquelle la théorie du symptôme ne se fonde qu’à partir d’une théorie souche de la normalité. Une fois ce saut épistémique accompli, alors des notions comme le narcissisme et l’au-delà du principe de plaisir se mettent en place. Là aussi, mais nous extrapolons, le jeu du fort-da ne fait pas que résonner avec le cauchemar traumatique, il en dévoile la fonction. Après ce rigoureux mais expéditif rappel de l’épistémologie de Freud, l’auteur ne peut conclure que par un plaidoyer pour ce qu’est le symptôme en psychanalyse, soit ce qui se forme au point de discordance de la satisfaction d’un sujet par rapport, d’une part, à l’interdit et, d’autre part, à la jouissance que régule et propose le social.
On aurait aimé que ce numéro poursuive une aussi féconde ligne de pensée mais ce n’est pas tout à fait le cas. Markos Zafiropoulos présente, pour sa part, un best-off de ses éditoriaux dans la revue qu’il dirige, Synapse. De forts bons papiers, au demeurant. Cependant, un texte un peu moins auto-centré aurait été plus crédible. Il n’en reste pas moins que ce long témoignage pro domo peut fonctionner comme vademecum à l’introduction de l’œuvre de l’auteur pour qui aurait eu la faiblesse ou la paresse de ne pas lire certains de ses textes que nous tenons pour indispensables à une compréhension des aspects actuels du malaise (dont le Toxicomane n'existe pas9 ou Tristesse dans la modernité 10).
Denis Duclos avance avec une bonne argumentation que le discours du Maître se trouve porté de nos jours par un Maître « gestionnaire ».Certes… Raphaël Draï, quant à lui, s’inquiète du déclassement des idéaux et de la rigueur de la recherche lorsque qu’elle se met au service des idéaux de contrôle de l’État providence. Nous partageons l’une et l’autre de ces deux analyses, mais pas l’aspect lapidaire et le parfum de déploration qui s’en exhale. R. Gori et C. Hoffmann nous ont souvent donné à réfléchir, et courageusement, à la situation actuelle de la recherche en psychopathologie et en psychanalyse11. Leur contribution est ici énergique mais famélique (deux pages et demie !), elle ne peut qu’indiquer le danger qu’il y a à faire de l’humain un point de connexion entre les réseaux neuronaux et le tissu économique. Il s’agit bien d’indiquer le péril que font courir à la clinique et à la pensée les tentatives de naturalisation du fait psychique, à dire vrai, bien plus défendues par les neuroscientifiques que par les psychologues cognitivistes.
François Sauvagnat signe, lui, un article touffu dont se dégageront des préconisations dans les recherches sur les psychothérapies. Nous ne sommes guère éloignés des propositions débattues mais rigoureuses de Jean-Michel Thurin, l’axe central de ces préconisations étant de se focaliser sur les processus thérapeutiques plus que sur les résultats. Au total ce volume nous laisse sur un certain sentiment de frustration au regard de la qualité de l’article qui ouvre ce numéro.
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Le groupe de lecture des revues de psychanalyse réunissait ce mois-ci Gérard Albisson, Olivier Douville, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, José Morel Cinq-Mars, Françoise Petitot et Frédéric Rousseau.
- 1.
Après un temps de silence, deux numéros de la revue Che Vuoi ? nous sont parvenus ensemble. Deux membres du groupe de lecture ayant chacun trouvé intérêt à l'un et l'autre de ces numéros, nous avons choisi de publier simultanément leurs commentaires.
- 2.
Président du conseil national de l’Insertion par l’activité économique.
- 3.
Jacques Lacan. Le savoir du psychanalyste (Entretiens à Sainte-Anne, 3 février 1972). Cf aussi L'envers de la psychanalyse. 17 juin 1972. Éd. du Seuil, 1991.
- 4.
Le point de vue de René Lew a été développé entre autre lors du colloque : Rencontres psychiatrie - psychanalyse (IV). « Expériences concrètes de psychanalyse en psychiatrie ». 11-12 mars 2000. (Lysimaque- ARP). Avec les interventions de Marcel Czermak, Guy Dana, Jean-Charles Fébrinon-Piguet, René Lew, et alii.
- 5.
Il est bien précisé qu’il reste à l’analyste à « refonder sa démarche par une pratique de la psychanalyse stricto sensu ».
- 6.
cf supra note 3.
- 7.
Leurs analysants ne pouvaient être concernés.
- 8.
L'intérêt de la psychanalyse, G.W. VIII, page 392
- 9.
1988, réédition. Anthropos/Economica, 1996
- 10.
Anthropos/Economica, 1996
- 11.
Ne serait-ce que par leur livre commun, La science au risque de la psychanalyse, Érès, 1999, leur participation au volume de 13 de la revue Psychologie Clinique « Recherches cliniques en psychanalyse », Paris, L’Harmattan, 2002.
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