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Compte-rendu du groupe de lecture des revues décembre 2006
Compte-rendu du groupe de lecture des revues décembre 2006
Ont été lus ce mois-ci :
Topique, n°95, « Constructions et interprétations », Éditions L’esprit du temps, 2006, 156 p.
Revue Française de Psychanalyse, n°3, « L’Après-coup », tome LXX, juillet 2006, pp 644-884
Adolescence, n°56, Psychothérapie III, Éditions L’esprit du temps, été 2006, Tome 24, n°2, p.269-541.
Penser / rêver,n°9, « La double vie des mères », Éditions de l’Olivier, printemps 2006, 275 p
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« Constructions et interprétations », Topique, n°95.
Nous avons là une reprise des interventions d’un colloque : les Journées scientifiques de novembre 2005 de l’association Quatrième groupe. On déplore la présence de plusieurs interventions très courtes, inintéressantes voire regrettables. On sera assez bienveillant pour ne pas les citer. La revue aurait gagné à être structurée autour de deux textes, l’un de Michèle Bertrand, que nous contesterons, et l’autre, de Jean-Jacques Barreau, d’une exceptionnelle richesse théorique. La présentation du thème annoncé dans l’avant-propos met en avant une question : celle des « conceptions psychanalytiques de la causalité psychique et de ses conséquences techniques quant à l’utilisation de l’interprétation et de la construction dans la cure ». « Constructions dans l’analyse » 1 est le texte freudien de référence présenté dans l’argument. Le passage cité montre que Freud relativise l’importance de la remémoration en regard de la construction et de l’interprétation. On peut y lire aussi, même si le terme n’est pas présent, le rôle du contre-transfert. Evelyne Tysebaert, organisatrice de cette rencontre, se demande si aujourd’hui encore la pratique analytique est « garante de cette vision freudienne de la cure ». Elle laisse entendre que les recherches théoriques n’ont pas à nous « distraire de certains concepts fondateurs ».
Guy Roger, lui, cite les différents types de construction à l’œuvre dans le dispositif analytique et reprend un fragment de cure. Il cite à plusieurs reprises (pour notre plus grand plaisir) Piera Aulagnier, entre autres quand elle reprend presque mot pour mot le texte freudien : « la construction repose sur la rencontre de deux matériaux ‘hétérogènes’, l’héritage théorique de l’analyste et le vécu de l’analysant ».
Suit un texte de Daniel Widlöcher dont le titre est bien au cœur du thème « Réalité psychique et vérité historique ». Il est difficile ensuite de dire d’où parle l’auteur, qui se plaît à définir la pratique analytique comme « communication entre deux esprits [qui] relève d’une croyance », et l’inconscient comme une « illusion ». Une interprétation de l’ordre du descriptif, et une construction relevant de l’explication nous ont bien éloignés du texte freudien. Sophie de Mijolla annonce une réponse. Mais il s’agira de préciser en quelques mots ce qu’elle entend, elle, par réel, pensée magique, réalité psychique du mal, tous concepts commentés par D. Widlöcher. René Péran traite de la question de la tiercéité en reprenant les implications de la théorie freudienne dans la direction de la cure, dans un texte qui reste pour nous impénétrable.
Les interventions de E. Tysebaert et de M. Bertrand concernent l’œuvre de Serge Viderman. La première, qui s’interrogeait sur la fidélité à Freud, annonce une véritable rupture épistémologique produite par ses textes. On a cependant du mal à voir où elle pourrait se situer. Certainement pas quand on affirme que l’interprétation ne garantit pas une reconstitution, qu’elle est prise dans le champ du transfert et du contre-transfert. Pour Freud dans le texte de référence « la conviction de la vérité de la construction a le même effet que si elle est juste »2. La supposition (Annahme), terme freudien, emporte la conviction (Überzeugnung et non pas Glauben qui est croyance). Aucune allusion n’est faite à cette conviction et par ailleurs il n’y a aucun recours aux termes allemands. De longs récits de cure sont choisis pour illustrer une position qui est censée contrer un supposé déterminisme freudien qui n’est jamais explicité. On sait que Freud a revu dès 1897 sa théorie traumatique, comme tous les postulats qu’il n’a cessé de réélaborer. On ne s’oppose pas à lui en affirmant que le fantasme originaire n’est pas à situer dans le registre de la vérité. Que l’interprétation ne se limite pas à un apport de sens n’est pas non plus une affirmation anti-freudienne. Certaines conséquences attribuées par M. Bertrand aux thèses de S. Viderman sont pourtant présentes dans le texte freudien, par exemple « ces éléments disparates qui apparaissent dans une analyse, fragments de rêve, associations, affects, sont des éléments que l’interprétation assemble en une unité de sens ». La « nouveauté » résiderait dans le terme « unité de sens ». Quant à l’affirmation selon laquelle S. Viderman nous mènerait sur la voie d’un idéalisme absolu, nous précisons que c’est à la suite de Freud et de Lacan qu’il s’y engage. Pour Freud dans L'esquisse, l’Entwurf, les objets sont bien construits par la pensée. Et pour Lacan « l’idée que nous avons affaire à ce qui est est un délire »3. Il n’est pas question ici de dévaloriser l’œuvre citée, mais de contester la rupture avec Freud qui la caractérise pour ses exégètes. Qu’il y ait des évolutions, c’est certain, en particulier sur le contre-transfert. Mais dès février 63, Lacan travaille très précisément la question et singulièrement en demandant à Piera Aulagnier d’analyser les travaux de Margaret Little4. La question de la causalité psychique, au centre du thème de ce colloque, intervient à la fin de l’article. M. Bertrand distingue la causalité psychique de l’explication structurale et de l’explication causale sous forme d’hypothèses.
Une bonne surprise quand à la presque fin de la revue on découvre l’article de Jean-Jacques Barreau (très consistant) qui relit transversalement Freud pour les textes se rapportant au thème. Il rappelle que la question de la causalité psychique était rabattue par la psychiatrie de l’époque sur la notion de dégénérescence. Il montre bien aussi comment l’évolution de cette notion de causalité psychique chez Freud s’accompagne d’un remaniement de sa pratique. Il a théorisé les origines, celle de la mémoire individuelle qui s’appuie sur la mémoire phylogénétique, celle du trauma qui apparaît là comme « condition de l'évènement de nombreux concepts et de la psychanalyse elle-même dont il est comme l’index programmatique ». L’auteur met en relation les deux conceptions du trauma, l’une supposant un évènement qui serait arrivé et l’autre où le trauma est l’évènement qui fait arriver le sujet, et la dualité du concept de l’inconscient, conçu comme « réservoir de souvenirs oubliés susceptibles d’être remémorés, mais aussi « fait de traces qui frayent les voies par lesquelles se construit un passé ». Ici les mots allemands sont repris pour distinguer entre les différents termes qui sont traduits par réalité, de même il est souligné que Freud distingue différents types de vérité. Réalité comme vérité sont plurielles. Et les évènements infantiles reconstruits dans l’analyse sont « un mélange de vrai et de faux »5. Il faut lire dans son entier ce long texte où on reprend pour la subvertir l’accusation de déterminisme faite à l’endroit de Freud. C’est dans la tension entre déterminé, prédéterminé et indéterminé que la réalité peut se donner comme celle d’un passé, mais dont l’évènement reste à venir. La seule réalité nous dit J.J. Barreau est « celle d’une inscription dont le motif ne sera figuré qu’après-coup dans le rêve et dans la construction analytique ».
La revue est close par deux textes sérieux, l’un de Ghyslain Lévy sur la répétition dans le transfert et l’autre de Robert E. Colin sur les pensées latentes du psychanalyste dans la séance.
Comme réponse à la question posée par E. Tysebaert, nous avançons que pour être novateur il n’est pas besoin d’annoncer une rupture d’avec Freud que rien ne vient confirmer. Une lecture de Freud originale comme celle de Jean-Jacques Barreau ouvre à la psychanalyse des voies de recherche.
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« L’Après-coup », Revue Française de Psychanalyse, LXX/3
Parler de la notion d’après-coup, c’est susciter le débat, voire la discorde. C’est du moins ce dont témoigne Bernard Chervet (« L’après-coup. Prolègomènes. ») et il n’y a pas de raison de ne pas prendre son témoignage au sérieux. Il faut dire que pour la Société Psychanalytique de Paris il s’agit comme pour Jean le Bon à la bataille de Poitiers d’entendre les avertissements de son fils Philippe face aux assauts des Anglais « Père, gardez-vous à droite, Père, gardez-vous à gauche ». Car il n’y a pas que les lacaniens pour être des partenaires voire des adversaires difficiles de la SPP, il y a aussi les analystes anglo-saxons associés à la SPP au sein de l’IPA (International Psychoanalytic Association). Ces derniers ont-ils donc, comme le laisse entendre dans un article introductif Rosine Joseph Perelberg, (« Les Controverses et l’après-coup ») aplati la notion d’après-coup pour en faire un banal équivalent du temps chronologique ? On serait alors ramené à logique traumatique de Charcot : « c’est l’apparition du symptôme qui est l’effet d’après-coup lui-même, le coup étant le trauma » C’est de cette logique dont Freud est parti pour construire une approche radicalement différente.
C’est avant tout l’idée d’une continuité temporelle progrédiente et régrédiente dont Jones fut l’un des initiateurs, ainsi que l’extension du concept au travail même qui s’effectue dans la séance qui aurait, concernant la question de la temporalité, les faveurs des analystes d’outre–Manche aujourd’hui. Cependant dans ces derniers cas, comme le souligne Laurent Danon-Boileau (« L’après-coup : devenir miraculeux du trauma ou coup d’épée dans l’eau ? »), « l’après-coup généralisé devient une version peu modifiée de la perlaboration. »
Pour étayer sa réflexion, Rosine Joseph Perelberg prend appui sur une étude minutieuse des Controverses.
Les controverses Anna Freud Melanie Klein 1941-1945. Puf 1996. Collection Histoire de la psychanalyse
Elle constate qu’on y trouve déjà une part importante des divergences actuelles concernant les concepts fondamentaux de la psychanalyse et notamment, bien que le terme n’en soit pas utilisé, celles tournant autour du concept d’après-coup.Rappelons brièvement ce dont il est question : peu après la mort de Freud, Londres étant sous les bombes allemandes, une vive polémique se déclare entre les partisans d'Anna Freud et ceux de Mélanie Klein à partir de la discussion de quatre textes
« Nature et fonctionnement du fantasme » Suzan Isaacs
« Quelques aspects du rôle de l’introjection et de la projection dans le développement précoce » Paula Heimann
« La régression » Paula Heimann et Susan Isaacs
« La vie émotionnelle et le développement du moi de l’infans avec une référence spéciale à la position dépressive » Mélanie Klein
. Ces discussions ont constitué le socle théorique de la Société Psychanalytique Britannique et leur intérêt s'étend bien au-delà à l'ensemble du monde psychanalytique. On peut ironiser sur les affects mobilisés par les débats autour de ce concept d'après-coup, on ne peut cependant en méconnaître l'importance fondamentale dans la théorie freudienne. Utilisé tantôt dans le texte de Freud sous la forme d'un substantif Nachträglichkeit tantôt comme adjectif ou adverbe nachträglich, le terme disparait brusquement de la plume de Freud en 1917. Cependant il est omniprésent, structurellement, dans l'œuvre de Freud avant et après cette date. La temporalité dans l'œuvre de Freud est un concept central de la psychanalyse. Présent chez Freud dès 1895 dans le récit de la « cure » d'EmmaLettres à Wilhelm Fliess 1887-1904 édition complète Puf 2006 notamment in « Projet d’une psychologie » pp 656 et suivantes.
, il rebondit plus tard dans l'analyse de « l'homme aux loups ». Lacan en fera un premier repérage et en soulignera l'importance en s'appuyant sur l'analyse de ce texte de Freud. C'est à partir de l'étude de concept qu'il élaborera notamment sa conception du temps logique.Dans son enseignement des années 50 repris notamment dans le texte présent dans les Écrits « Fonction de la parole et du langage en psychanalyse » septembre 1953 in Écrits . Paris Le Seuil 1966.
Comme le soulignent plusieurs auteurs en s'appuyant sur l'exemple d'Emma il y a non pas deux mais trois temps dans l'après-coup. Le temps de l'événement traumatique au cours duquel Emma est caressée par un épicier, un temps ultérieur où elle est moquée par deux commis dans une boutique (dont un pour lequel elle ressent une attirance sexuelle)et un temps trois qui est celui de l'apparition des symptômes phobiques, avec comme effet paradoxal que c'est bien, comme le souligne Laurent Danon-Boileau, la seconde scène qui construit l'effet pathogène de la première (ou du moins qui provoque l'apparition secondaire des symptômes absents jusque là), alors que c'est bien la première qui est qualifiée de traumatique. C'est à l'étude de ces trois temps que s'attachent la plupart des auteurs en y incluant leurs réflexions sur les possibles implications de cette approche théorique au sein de leur pratique quotidienne et en fournissant de nombreux récits de cure.
Des éclairages multiples se révèlent à la lecture. Jean-Luc Donnet (« L’après-coup au carré ») souligne en particulier l’existence « d’une corrélation entre le deuil par Freud de la Neurotica et la saisie du mode de connexion qui sous-tend l’après-coup ». C’est d’ailleurs le mouvement de bascule auquel est conduit, dans le meilleur des cas, chaque analysant reprenant ainsi à son compte le trajet parcouru par Freud. Laurent Danon-Boileau étudie de son côté l’articulation des théories freudiennes avant et après 1920. « La psyché peut-elle se remettre des brûlures causées par un trauma ? Comment sort-elle de la compulsion de répétition que le trauma déclenche chez elle ? » L’emploi des termes « traumatique » et « souvenir refoulé » peut s’avérer à l’origine d’une possible confusion. Et il est nécessaire, pour éclairer la démarche freudienne de resituer ces textes dans la pensée théorique de Freud au moment de leur écriture, comme le fait de façon brillante Laurent Danon-Boileau. Car, ce qui dans le texte de 1895 « est (…) nommé “traumatique” est une trace mémorielle dotée de liaisons et d’un surcroît de sens. Et, paradoxalement, c’est au contraire ce qui est dépourvu de lien, et silencieusement mortifère, qui est nommé “souvenir refoulé”. En adoptant le point de vue freudien d’après 1920, on serait presque tenté de nommer les choses à l’inverse. »
Heureusement, pourrait-on conclure, que l’après-coup existe car sinon c’est toute la théorie et la pratique psychanalytique qui s’effondreraient. Comme le souligne d’ailleurs Delphine Schilton (« L’après-coup : un fantasme à l’origine de la méthode ? ») « Lorsque l’analyste s’engage avec son patient, il lui fait implicitement une promesse : celle de la possibilité même de l’expérimentation de l’après-coup dans le décours de la cure. »
Chacun, on l’aura compris, trouvera donc un intérêt certain à lire les articles contenus dans ce numéro, lecture qui les invitera sans doute à reprendre au passage le commentaire de Freud sur Emma, celui de Lacan sur « l’homme aux loups » sans oublier une lecture approfondie des Controverses. On pourra aussi utilement se reporter aux cours récemment republiés dans la collection Quadrige de Jean Laplanche portant sur ce concept6.
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Psychothérapie III, ADOLESCENCE n° 56.
Tous les dix ans environ la revue Adolescence publie un numéro sur les psychothérapies : le premier en 1983, le second en 2000. Si les précédents numéros tenaient leurs promesses le lecteur qui se sera fié à la couverture de celui-ci sera probablement déçu : ce n’est pas vraiment un numéro thématique. Si l’intitulé psychothérapie sert à faire titre, on trouve à l’intérieur plusieurs ensembles d’intérêt différent. L’un recense des pratiques cliniques, le second plus cohérent s’intéresse aux troubles des conduites alimentaires, quand au dernier il est un peu pêle-mêle même si trois textes se répondent autour de la mise en écriture d’un cas.
Nous avons aimé la contribution genevoise d’Ignacio Melo « Réflexions sur le rôle de la pulsion et du narcissisme en psychothérapie d’adolescent ». Il souligne la très forte corrélation entre la pulsion et la relation d’objet : « La pulsion établit le lien avec l’objet et ne s’exprime qu’en sa présence, qu’il soit externe, interne ou tiers, que sa présence soit réelle ou se révèle par son absence. A fortiori, la pulsion ne caractérise pas le fonctionnement du sujet comme s’il s’agissait de la composante fixée d’une structure ». À partir de là l’auteur propose de se centrer sur les variations du régime d’investissement pulsionnel du thérapeute et du patient. Ces modalités relationnelles, organisées en séquences, dessinent « une musique qui devient plus importante que le contenu, que les mots signifiants ». Ignacio Melo donne deux exemples cliniques de « cette transitionalisation des échanges ». Cela lui permet de reprendre ensuite sur un plan théorique une réflexion sur le rôle de la pulsion dans l’étayage sur des objets externes en charge d’assurer la continuité psychique de l’adolescent et une amorce de réflexion sur les mises en acte qui en découlent.
Guy Scharman, lui, se livre à une réflexion sur l’échange corporel que constitue la poignée de main dans la construction du cadre thérapeutique, travail mené à partir d’entretiens avec des collègues puisque à part le livre de Gérard Haddad7 l’auteur n’a guère trouvé de références bibliographiques. Il se demande à partir de là « comment introduire dans la séance ce qui vient du corps de l’un et/ou de l’autre, ce qui, par essence, n’est pas directement analysable et à la limite du cadre, alors que c’est une expression agie du transfert /contre- transfert. »
S’intéressant au démarrage, souvent difficile, des cures d’adolescents, André Alsteens, qui travaille à Bruxelles, se demande si l’interprétation doit être utilisée dans la rencontre avec l’adolescent au risque de se trouver confronté à l’obstacle du narcissisme de celui-ci. Il avance que dans la rencontre avec l’adolescent l’analyste doit être capable de parler plutôt que d’avancer un « “je vous écoute” glaciant » Il s’agit alors de démystifier le danger de la parole en pensant aux travaux d’Evelyne Kestemberg8 qui avait montré la conflictualisation dont le rapport au langage est l’objet à cet âge. Permettre à l’adolescent de parler, mais entendre ses réticences aussi. Quant à interpréter, pourquoi pas ? Mais l’auteur souligne que si par l’interprétation l’adolescent est amené à découvrir le bénéfice de la rencontre avec l’analyste il est aussi renvoyé via le transfert à la rencontre de cette dépendance aux parents dont il s’agit pour lui de se séparer. D’où l’accent mis par A. Alsteens sur le travail de confrontation et d’élucidation de celle-ci avec l’adolescent pour remettre en question les fantasmes de toute-puissance et permettre au sujet de faire l’expérience d’une relation où l’autre consent à être dépassé.
Nous retiendrons enfin l’article de Maurice Corcos sur « le contrat de soins dans le traitement hospitalier de l’anorexie mentale : séparation-réappropriation-subjectivation ». Pour l’auteur, le fait d’établir un contrat de poids dans le traitement hospitalier de l’anorexie mentale inscrira d’emblée dans la tête des parents et du patient la prise en compte de la réalité somatique et les complications graves qui risquent de survenir, ce qui est une réalité pratiquement toujours déniée par le patient et sa famille. Cette référence symbolique au contrat, instruit alors des effets sur le corps et sur les processus de pensée qui ouvriront la voie à des remaniements identificatoires. M.Colcos estime en effet que la contrainte de l’acte thérapeutique est toujours bien moindre que la violence des relations primitives du moi du sujet avec son surmoi archaïque et qu’elle vise à soulager les contraintes internes à l’origine de la restriction alimentaire et de l’amaigrissement. Le conflit est alors déplacé dans la relation aux soins qui est une figure des conflits avec les parents, cela permet à la patiente l’émergence de nouvelles possibilités de représentations. Le contrat est pour l’auteur un « artifice technique », il provoque une situation de séparation fortement appréhendée par la patiente et sa famille qui révèle la complexité (nature, intensité et ambivalence) des liens parents-enfants et des fantasmes qu’ils ont générés. En adoptant le langage du symptôme et en le cantonnant dans le cadre du contrat de poids, le psychothérapeute pourra déployer son offre de soins en se centrant sur la problématique centrale de la séparation.
Au total quelques articles intéressants qui méritent lecture, mais on reste en droit d’attendre de cette revue, qui a une vraie place dans son champ, des numéros plus problématisés, plus cohérents, plus denses.
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« La double vie des mères », penser / rêver, n°9.
C’est un numéro à lire par la fin. Ne serait-ce que pour ne pas rater dans la rubrique trans le réjouissant « Siffloter, fredonner, chantonner. De M à Glenn Gould » où André Lacaux expose ses réflexions sur une activité dont il fait remarquer qu’elle est strictement humaine - aucun oiseau dont on puisse dire qu’il chantonne ou qu’il fredonne – et que, modeste et discrète, elle n’en est pas moins « féale servante » de la musique. Si on peut siffler à plusieurs tels les nains dans le Blanche-Neige de Walt Disney ou les soldats du Pont de la rivière Kwaï, siffloter, fredonner et chantonner ont aussi en commun d’être des activités essentiellement solitaires, marques de liberté, voire d’insolence. L’auteur nous invite à le suivre dans son dépliement sous toutes leurs formes des trois termes, notant au passage la richesse du français qui a cette subtilité de distinguer ce que d’autres langues confondent. On se laissera ainsi entrainer par l’analyse des liens entre le fredonnement et la musique jusqu’à cette proposition : le fredonnement soutient et accompagne la musique, et peut en certain cas atteindre au sublime, tel celui de Glen Gould au moment de son interprétation des Variations Goldberg. Légers, on s’esquivera alors sur les mots du musicien François-Bernard Mâche : « Chantonner, fredonner ou siffloter c’est avouer les limites du langage, et avec lui de la pensée consciente. C’est laisser parler le corps à sa manière, qui est plutôt musicale. Encore un effort et on chanterait […]… Encore un degré vers l’inconscient, et on danserait peut-être. » Danserait, ou dansotterait ?
Poursuivant la lecture de ce numéro 9 de penser / rêver, on survolera ensuite le « glossaire de la double vie des mères » sous-titré « L’ignorance de Dieu », proposé par un Jacques André malicieux et un rien misogyne. Pourquoi un tel sous-titre ? À cause de la citation baudelairienne : « J’ai toujours été étonné qu’on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelles conversations peuvent-elles avoir avec Dieu ? » ; à cause aussi du tableau de Zurbaran, « La mère sait ce que Dieu ignore », admiré l’an dernier au Grand Palais dans l’exposition Mélancolie. Empruntée au même glossaire, une citation de Masud Khan, « Les joies de la maternité sont largement rétrospectives », nous invitera à continuer notre chemin à rebours.
On fera alors une plus longue pause sur le beau texte de Philippe Forest qui n’en finit pas d’écrire sur ce qu’Albert Camus désignait comme le scandale absolu : la mort d’un enfant. Dans « Faulkner et l’infanticide », Ph. Forest reconsidère l’idée bataillienne selon laquelle « la littérature a reçu le sacrifice en héritage » et examine comment parmi les grands romans modernes Requiem pour une nonne de William Faulkner s’emploie à conférer à la mort d’un enfant sa juste et déchirante profondeur d’énigme. Requiem est la suite, vingt ans après, de Sanctuaire. À l’horreur du viol dont Temple Drake, l’héroïne principale, a été la victime, Faulkner ajoute dans ce second roman celle du meurtre de son enfant, étouffé au berceau par la gouvernante qui veut ainsi empêcher sa patronne de quitter le domicile conjugal avec son amant.
La thèse de Ph. Forest, c’est qu’à travers le personnage de Temple Drake, Faulkner refait le très ancien procès fait aux mères. Il pointe du doigt l’interprétation classiquement fournie par les exégètes de l’acharnement du romancier à plonger dans l’horreur son héroïne : celle d’une métaphysique de la douleur où la mort de l’enfant répondrait à l’ignominie du viol selon une logique qui postule qu’une femme ne serait jamais tout à fait innocente de la violence qu’elle subit, et que la mise à mort d’un enfant dans son berceau constituerait la juste rétribution d’une mère adultère. À quelques rares exceptions près (dont celle d’A.Camus justement), Ph. Forest note que Requiem pour une nonne est habituellement interprété comme le récit du rachat de Temple Drake, parvenant par la souffrance du deuil à se délivrer de la souillure du viol. Il s’élève contre cette idéologie de la mère « toujours coupable » du seul fait qu’elle se soit montrée désirante. « De quoi, au fond, une femme est-elle coupable dans l’imaginaire très puritain où se déploie le roman faulknérien ? De rien, sinon d’être elle-même, c’est-à-dire une créature éternellement vouée à un péché qu’ignorent en vérité les hommes (…). Selon une logique qui devrait paraître aberrante si elle n’était si profondément inscrite au cœur même des représentations religieuses qui gouvernent l’humanité, la mère doit expier pour la faute des femmes. »
Nous n’en dirons pas plus sur ce texte qui mérite une lecture attentive, mais nous remarquerons que par effet rétroactif, il semble pouvoir s’appliquer à l’ensemble des textes du dossier consacré à la double vie des mères. De leur lecture naît en effet un malaise insidieux, comme si les articles réunis laissaient planer le doute sur une possible adhésion des auteurs à la thèse selon laquelle une mère serait toujours coupable d’être désirante hors du champ de la maternité et comme s’ils accréditaient l’idée d’une toute-puissance maternelle réellement (et habituellement) meurtrière. Emblématique de ce positionnement est le choix éditorial d’insérer en milieu de numéro des « Laconiennes » où Plutarque multiplie les exemples de mères spartiates préférant voir leur fils mort plutôt que de supporter une tache sur son honneur, et le leur, et au besoin en l’assassinant elle-même. Avant ces « Laconiennes », une lettre adressée par Wladimir Granoff à sa mère (dont une note préliminaire nous informe qu’elle fut féministe jusqu’à sa mort à cent trois ans) voit le psychanalyste de retour d’un meeting à la Mutualité s’insurger contre le projet marxiste de discuter de la femme, « ce rien énervant qu’il reste encore difficile d’enfoncer tout entier dans le système marxiste ». Ce serait, dit-il, « inévitablement une désespérante ineptie ». Soit !
En continuant de lire le numéro de la fin vers le début, on trouvera d’autres textes qui pourront étonner, ou agacer, par l’insistance à éclairer cette notion de « double vie des mère » par le recours au mythe de Médée l’infanticide et par des scénarios de science-fiction qui nous annoncent pour bientôt la « délivrance des femmes du fardeau de la grossesse ». On finit par se demander si pour les auteurs ici réunis, il est possible d’évoquer l’image d’une mère sans convoquer aussitôt le spectre du meurtre de l’enfant ou celui de la mécanisation de la grossesse. On notera au passage que l’enfant de la mère est pensé le plus souvent comme fils, unique il va sans dire… À se demander si les mères ont des filles, à se demander surtout si l’éternel féminin ayant été chassé par le « la femme n’existe pas », on ne se consolerait pas d’un « dieu merci, ma mère, si » qui lui ferait écho.
Heureusement, Nathalie Saltzman, Jean-Claude Lavie, Corine Ehrenberg et penser/rêver (représenté par Michel et Michela Gribinski) apportent une note clinique et plus polémique à ce qui pourrait ressembler autrement à un dossier consacré à la gloire d’une mère éternelle dont, s’il faut en croire l’argument du numéro, la « coïncidence avec la femme » ne pourrait produire que « la structure tragique (Jocaste), la croyance déifiante (Marie) et une défaillance, un évanouissement de la conscience, comme l’a su Kleist dans La Marquise d’O… » Cela ne suffit cependant pas à dissiper complètement le sentiment que les figures de mère ogresse et d’Autre préhistorique se sont si bien imposées aux auteurs qu’elles en ont fait disparaitre la voix et le corps des femmes qui, dans un monde transformé par la dissociation entre procréation et acte sexuel, par la transformation des rôles masculins et féminins et par le statut de sujet reconnu aux enfants, ont peut-être inventé d’autres façons de vivre et de nommer leur « double vie de mère ».
Des mères qui, sait-on jamais, sauraient peut-être fredonner, chantonner, ou même… siffloter ?
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Le groupe de lecture des revues de psychanalyse réunissait ce mois-ci Gérard Albisson, Olivier Douville, Marie-Claude Labadie, Laurent Le Vaguerèse, José Morel Cinq-Mars, Françoise Petitot et Frédéric Rousseau.
- 1.
Résultats, idées, problèmes. T2. PUF, 1992.
- 2.
Op.cit. pp. 268-286.
- 3.
Logique du fantasme. 25.01.67. Transcription privée.
- 4.
L'angoisse. 1962-1963. Transcription Michel Roussan.
- 5.
L’auteur cite là Freud.
- 6.
Jean Laplanche Problématiques VI « L »Après-coup » PUF collection Quadrige 2006
- 7.
G Haddad, Le jour où Lacan m'a adopté, Grasset & Fasquelle; Paris; 2002
- 8.
E. Kestenberg, « L ’identité et l’identification chez les adolescents », in Psychiatrie de l'enfant, 5, p. 441-522, 1962.
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